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« Montag, les vieillards qui restent chez eux, en proie à la peur, à soigner leurs os fragiles, n’ont aucun droit à la critique. N’empêche que vous avez failli tout faire capoter dès le départ. Attention ! Je suis avec vous, ne l’oubliez pas. Je comprends ce qui s’est passé. Je dois reconnaître que votre fureur aveugle m’a ravigoté. Dieu, que je me suis senti jeune ! Mais maintenant... je veux que vous vous sentiez vieux, je veux qu’un peu de ma lâcheté coule en vous ce soir. Dans les heures à venir, quand vous verrez le capitaine Beatty, tournez autour de lui sur la pointe des pieds, laissez-moi l’écouter pour vous, laissez-moi apprécier la situation. Survivre : tel est notre impératif. Oubliez ces pauvres idiotes...

— Je les ai rendues plus malheureuses qu’elles ne l’ont été depuis des années, je crois. Ça m’a fait un choc de voir Mme Phelps pleurer. Peut-être qu’elles ont raison, peut-être qu’il vaut mieux ne pas voir les choses en face, fuir, s’amuser. Je ne sais pas. Je me sens coupable...

— Non, il ne faut pas ! S’il n’y avait pas de guerre, si le monde était en paix, je dirais : Parfait, amusez-vous.

Mais vous ne devez pas faire marche arrière pour n’être qu’un pompier. Tout ne va pas si bien dans le monde. » Montag était en sueur.

« Montag, vous écoutez ?

— Mes pieds, répondit-il. Je n’arrive plus à les remuer. Je me sens tellement bête. Mes pieds ne veulent plus avancer !

— Écoutez. Calmez-vous, dit le vieil homme d’une voix affable. Je sais, je sais. Vous avez peur de commettre des erreurs. Il ne faut pas. Les erreurs peuvent être profitables. Sapristi, quand j’étais jeune, je jetais mon ignorance à la tête des gens. Et ça me valait des coups de bâtons. Quand j’ai atteint la quarantaine, mon instrument émoussé s’était bien aiguisé. Si vous cachez votre ignorance, vous ne recevrez pas de coups et vous n’apprendrez rien. Et maintenant, récupérez vos pieds, et cap sur la caserne ! Nous sommes des frères jumeaux, nous ne sommes plus seuls, isolés dans nos salons respectifs, sans contact entre nous. Si vous avez besoin d’aide quand Beatty vous entreprendra, je serai là dans votre oreille à prendre des notes ! » Montag sentit bouger son pied droit, puis son pied gauche.

« Bon vieillard, dit-il, ne me lâchez pas. » Le Limier robot n’était pas là. Sa niche était vide, la caserne figée dans un silence de plâtre, et la salamandre orange dormait, le ventre plein de pétrole, les lanceflammes en croix sur ses flancs. Montag s’avança, toucha le mât de cuivre et s’éleva dans l’obscurité, jetant un dernier regard vers la niche déserte, le cœur battant, s’arrêtant, repartant. Pour l’instant, Faber était un papillon de nuit endormi dans son oreille.

Beatty se tenait debout au bord du puits, le dos tourné, attendant sans attendre.

« Tiens, dit-il aux hommes en train de jouer aux cartes, voilà que nous arrive un drôle d’animal ; dans toutes les langues on appelle ça un idiot. » Il tendit la main de côté, la paume en l’air, comme pour recevoir un cadeau. Montag y déposa le livre. Sans même jeter un coup d’œil au titre, Beatty le lança dans la poubelle et alluma une cigarette. « "Qui veut faire l’ange fait la bête." Bienvenue au bercail, Montag. J’espère que vous allez rester avec nous maintenant que votre fièvre est tombée et que vous n’êtes plus malade.

Vous faites une petite partie de poker ? » Ils s’installèrent et on distribua les cartes. Sous le regard de Beatty, Montag eut l’impression que ses mains criaient leur culpabilité. Ses doigts étaient pareils à des furets qui, ayant commis quelque méfait, n’arrivaient plus à tenir en place, ne cessaient de s’agiter, de fouiller et de se cacher dans ses poches, fuyant les flambées d’alcool qui jaillissaient des yeux de Beatty. Un simple souffle de celui-ci, et les mains de Montag allaient, lui semblait-il, se recroqueviller, s’abattre sur le flanc, privées de vie à tout jamais ; elles resteraient enfouies dans ses manches tout le reste de son existence, oubliées. Car c’étaient ces mains qui avaient agi toutes seules, sans qu’il y ait pris part, c’était là qu’une conscience nouvelle s’était manifestée pour leur faire chiper des livres, se sauver avec Job, Ruth et Willie Shakespeare, et à présent, dans la caserne, ces mains lui paraissaient gantées de sang.

Deux fois en une demi-heure, Montag dut abandonner la partie pour aller se laver les mains aux lavabos.

Et quand il revenait, il les cachait sous la table.

Rire de Beatty. « Laissez vos mains en vue, Montag.

Ce n’est pas qu’on se méfie de vous, comprenez bien, mais... » Et tout le monde de s’esclaffer.

« Enfin, dit Beatty, la crise est passée et tout est bien, la brebis est de retour au bercail. Nous sommes tous des brebis à qui il est arrivé de s’égarer. La vérité est la vérité, en fin de compte, avons-nous crié. Ceux qu’accompagnent de nobles pensées ne sont jamais seuls, avons-nous clamé à nos propres oreilles. "Suave nourriture d’un savoir suavement énoncé", a dit Sir Philip Sidney. Mais d’un autre côté : "Les mots sont pareils aux feuilles : quand ils abondent, L’esprit a peu de fruits à cueillir à la ronde." Alexander Pope. Que pensez-vous de cela ?

— Je ne sais pas.

— Attention, murmura Faber depuis un autre monde, au loin.

— Ou de ceci ? "Une goutte de science est chose dangereuse. Bois à grands traits ou fuis l’eau des Muses charmeuses ; À y tremper la lèvre on est certain d’être ivre, Et c’est d’en boire à satiété qui te délivre." Pope. Même Essai. Ça donne quoi dans votre cas ? » Montag se mordit la lèvre.

« Je vais vous le dire, poursuivit Beatty en adressant un sourire à ses cartes. Ça vous a transformé momentanément en ivrogne. Lisez quelques lignes et c’est la chute dans le vide. Boum, vous êtes prêt à faire sauter le monde, à trancher des têtes, à déquiller femmes et enfants, à détruire l’autorité. Je sais, je suis passé par là.

— Je me sens très bien, dit nerveusement Montag.

— Ne rougissez pas. Je ne vous cherche pas noise, je vous assure. Figurez-vous que j’ai fait un rêve, il y a une heure. Je m’étais allongé pour faire un somme et dans ce rêve, vous et moi, Montag, nous avions une violente discussion sur les livres. Vous étiez fou de rage, me bombardiez de citations. Je parais calmement tous les coups.

La force, disais-je. Et vous, citant Johnson : "Science fait plus que violence !" Et je répondais : "Eh bien, mon cher, Johnson a dit aussi : ‘Aucun homme sensé ne lâchera une certitude pour une incertitude.’" Restez pompier, Montag. Tout le reste n’est que désolation et chaos !

— Ne l’écoutez pas, murmura Faber. Il essaie de vous brouiller les idées. Il est retors. Méfiez-vous ! » Petit rire de Beatty. « Et vous de citer : "La vérité éclatera au grand jour, le crime ne restera pas longtemps caché !" Et moi de m’écrier jovialement : "Oh, Dieu, il prêche pour sa propre cause !" Et : "Le diable peut citer les Écritures à son profit." Et vous de brailler : "Nous faisons plus de cas d’une vaine brillance Que d’un saint en haillons tout pétri de sapience." Et moi de murmurer en toute tranquillité : "La dignité de la vérité se perd dans l’excès de ses protestations." Et vous de hurler : "Les cadavres saignent à la vue de l’assassin !" Et moi, en vous tapotant la main : "Eh quoi, vous ferais-je à ce point grincer des dents ?" Et vous de glapir : "Savoir, c’est pouvoir !" et : "Un nain perché sur les épaules d’un géant voit plus loin que lui !" Et moi de résumer mon point de vue avec une rare sérénité en vous renvoyant à Paul Valéry : "La sottise qui consiste à prendre une métaphore pour une preuve, un torrent verbeux pour une source de vérités capitales, et soi-même pour un oracle, est innée en chacun de nous." » Montag avait la tête qui tournait à lui en donner la nausée. C’était comme une averse de coups qui s’abattait sans pitié sur son front, ses yeux, son nez, ses lèvres, son menton, ses épaules, ses bras qui battaient l’air. Il avait envie de crier : « Non ! Taisez-vous, vous brouillez tout, arrêtez ! » Les doigts fins de Beatty vinrent brusquement lui saisir le poignet.