« Mon Dieu, quel pouls ! J’ai emballé votre moteur, hein, Montag ? Bon sang, votre pouls ressemble à un lendemain de guerre. Rien que des sirènes et des cloches ! Vous en voulez encore ? J’aime bien votre air af folé. Littératures souahélie, indienne, anglaise, je les parle toutes. Une sorte de discours muet par excellence, mon petit Guy !
— Tenez bon, Montag ! » Le papillon de nuit revenait lui effleurer l’oreille. « Il cherche à troubler l’eau !
— Oh, la frousse que vous aviez ! continua Beatty.
Car je vous jouais un tour affreux en me servant des livres mêmes auxquels vous vous raccrochiez pour vous contrer sur tous les points ! Quels traîtres peuvent être les livres ! On croit qu’ils vous soutiennent, et ils se retournent contre vous. D’autres peuvent pareillement les utiliser, et vous voilà perdu au milieu de la lande, dans un vaste fouillis de noms, de verbes et d’adjectifs. Et à la fin de mon rêve, j’arrivais avec la Salamandre et disais : "Je vous emmène ?" Et vous montiez, et nous revenions à la caserne dans un silence béat, ayant enfin retrouvé la paix. » Beatty lâcha le poignet de Montag dont la main retomba mollement sur la table. « Tout est bien qui finit bien. » Silence. Montag était immobile, comme taillé dans de la pierre blanche. L’écho du coup de marteau final sur son crâne s’éteignait lentement dans la noire caverne où Faber attendait que cessent les vibrations. Puis, quand le nuage de poussière fut retombé dans l’esprit de Montag, Faber commença, tout doucement : « Très bien, il a dit ce qu’il avait à dire. À vous de l’enregistrer. Moi aussi, je donnerai mon avis dans les heures à venir. Enregistrez-le pareillement. Ensuite, en toute connaissance de cause, vous tâcherez de choisir de quel côté il convient de sauter, ou de tomber. Je veux que la décision vienne de vous, pas de moi ni du capitaine. Mais souvenez-vous que le capitaine fait partie des pires ennemis de la vérité et de la liberté : le troupeau compact et immuable de la majorité. Oh, Dieu, la terrible tyrannie de la majorité !
Nous avons tous nos harpes à faire entendre. Et c’est maintenant à vous de savoir de quelle oreille vous écouterez. » Montag ouvrit la bouche pour répondre à Faber et fut sauvé de son erreur par la sonnerie d’alarme. Tombant du plafond, la voix chargée de donner l’alerte se mit à seriner sa chanson. Un cliquetis s’éleva à l’autre bout de la pièce ; le téléscripteur enregistrait l’adresse signalée.
Le capitaine Beatty, sa main rose refermée sur ses cartes, se dirigea vers l’appareil avec une lenteur exagérée et arracha le papier une fois l’impression terminée. Il y jeta un coup d’œil négligent et le fourra dans sa poche. Il revint s’asseoir. Tous les regards se tournèrent vers lui.
« Il me reste exactement quarante secondes pour vous prendre tout votre argent », lança-t-il d’une voix enjouée.
Montag posa ses cartes.
« Fatigué, Montag ? Vous vous couchez ?
— Oui.
— Attendez... Réflexion faite, on pourra finir cette partie plus tard. Retournez vos cartes et occupez-vous du matériel. Au trot ! » Et Beatty se releva. « Vous n’avez pas l’air dans votre assiette, Montag. Ça me désolerait que vous fassiez une rechute...
— Ça va aller.
— Et comment que ça va aller ! Cette fois, c’est un cas à part. Allez, du nerf ! » Ils s’élancèrent et agrippèrent le mât de cuivre comme si c’était la dernière planche de salut face à un raz de marée, à cette déconvenue près que ledit mât les entraîna vers le fond, dans l’obscurité et les pétarades, quintes de toux et bruits de succion du dragon pestilentiel qui se réveillait à la vie !
« En avant ! » Ils virèrent dans un tintamarre où se mêlaient le tonnerre et le mugissement de la sirène, le hurlement des pneus martyrisés et le ballottement du pétrole dans le réservoir de cuivre étincelant, tel le contenu de l’estomac d’un géant, tandis que les doigts de Montag, secoués par la rampe chromée, lâchaient prise et battaient l’air glacé, que le vent plaquait ses cheveux en arrière et sifflait entre ses dents, et que lui-même ne cessait de penser aux femmes, à ces femmes fétus dans son salon un peu plus tôt dans la soirée, ces femmes dont le grain s’était envolé sous une bourrasque de néon, et à sa propre stupidité lorsqu’il leur avait fait la lecture. Autant essayer d’éteindre un incendie avec un pistolet à eau. Quelle sottise, quelle folie. Une colère débouchait sur une autre.
Une fureur en chassait une autre. Quand cesserait-il de n’être que rage pour se tenir tranquille, être la tranquillité même ?
« Et c’est parti î » Montag leva les yeux. Beatty ne conduisait jamais, mais ce soir il était au volant de la Salamandre, la faisant déraper dans les tournants, penché en avant sur le trône surélevé, son gros ciré noir flottant derrière lui, ce qui le faisait ressembler à une énorme chauve-souris battant des ailes au-dessus du moteur et des numéros de cuivre, filant plein vent.
« C’est parti pour que le monde reste heureux, Montag ! » Les joues roses, phosphorescentes de Beatty luisaient au cœur de la nuit et il souriait de toutes ses dents.
« Nous y voilà ! » La Salamandre s’arrêta dans un bruit tonitruant, éjectant ses passagers en une série de glissades et de sauts disgracieux. Montag resta où il était, ses yeux irrités fixés sur l’éclat glacé de la barre à laquelle ses doigts continuaient de se cramponner.
Je ne peux pas faire ça, se disait-il. Comment pourrais-je accomplir cette nouvelle mission ? Comment pourrais-je continuer à mettre le feu ? Je ne peux pas entrer dans cette maison.
Beatty, flairant le vent qu’il venait de fendre, se tenait à côté de Montag. « Ça va, Montag ? » Les hommes couraient comme des infirmes dans leurs lourdes bottes, aussi silencieux que des araignées.
Enfin, Montag leva les yeux et tourna la tête. Beatty le dévisageait.
« Il y a quelque chose qui vous chiffonne, Montag ?
— Ça alors, articula lentement Montag, nous voilà arrêtés devant chez moi. »
Des lumières s’allumaient et des portes s’ouvraient tout le long de la rue en vue de la fête qui se préparait.
Montag et Beatty contemplaient, l’un avec une féroce satisfaction, l’autre d’un air incrédule, la maison qui se dressait devant eux, cette piste centrale où l’on allait jongler avec des torches et cracher du feu.
« Eh bien, dit Beatty, tu as gagné. Notre bon vieux Montag a voulu voler près du soleil et maintenant qu’il s’est brûlé les ailes, il se demande comment c’est arrivé.
Ne me serais-je pas bien fait comprendre quand j’ai envoyé le Limier rôder autour de chez toi ? » Le visage de Montag était complètement engourdi, vide d’expression ; il sentit sa tête se tourner comme une sculpture de pierre vers la maison voisine plongée dans l’obscurité au milieu de ses éclatants parterres de fleurs.
Beatty grogna. « Mais ce n’est pas vrai ! Tu ne t’es quand même pas laissé avoir par le numéro de cette petite idiote ? Les fleurs, les papillons, les feuilles, les couchers de soleil, bon sang ! Tout ça est dans son dossier.