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«Montag, espèce d’idiot, Montag, pauvre imbécile que tu es ; qu’est-ce qui t’a poussé à faire ça ? » Montag n’entendait pas, il était très loin, dans un rêve de fuite, parti, abandonnant derrière lui ce cadavre couvert de suie qui tanguait devant un autre fou furieux.

« Montag, fichez le camp ! » dit Faber.

Montag tendit l’oreille.

Beatty lui assena un coup sur le crâne qui le fit trébucher en arrière. La balle verte dans laquelle la voix de Faber murmurait ses adjurations tomba sur le trottoir.

Beatty s’en empara, un grand sourire aux lèvres. Il l’approcha de son oreille.

Montag entendit la voix lointaine qui l’interpellait.

« Montag, ça va ? » Beatty coupa le contact et fourra la balle verte dans sa poche. « Eh bien... ça va plus loin que je ne pensais.

Je t’ai vu pencher la tête, l’air d’écouter quelque chose.

D’abord j’ai cru que c’était un Coquillage. Mais quand tu t’es mis à jouer les petits malins un peu plus tard, je me suis interrogé. On va remonter à la source et coincer ton petit copain.

— Non ! » fit Montag.

Il libéra le cran de sûreté du lance-flammes. Le regard de Beatty se fixa aussitôt sur les doigts de Montag et ses yeux se dilatèrent légèrement. Montag y lut de la surprise et baissa lui-même les yeux sur ses mains pour voir ce qu’elles avaient encore fait. En y repensant plus tard, il ne parvint jamais à décider si c’étaient ses mains ou la réaction de Beatty à leur mouvement qui lui avait donné le coup de pouce final sur la voie du meurtre. Le dernier roulement de tonnerre de l’avalanche qui avait grondé à ses oreilles, sans le toucher.

Beatty arbora son sourire le plus charmeur. « Ma foi, voilà un bon moyen de s’assurer un public. Mettre un homme en joue et le forcer à vous écouter. Fais-nous ton petit laïus. Qu’est-ce que ce sera cette fois ? Pourquoi ne pas me sortir du Shakespeare, pauvre snobinard d’opérette ? "Je ne crains pas tes menaces, Cassius, car ma probité me fait une telle armure qu’elles passent sur moi comme un vent futile auquel je ne m’arrête point !" Qu’en dis-tu ? Allez, vas-y, littérateur d’occasion, presse la détente. » Il fit un pas vers Montag.

Qui déclara simplement : « Nous n’avons jamais brûlé ce qu’il fallait...

— Donne-moi ça, Guy », dit Beatty sans se départir de son sourire.

Puis il ne fut plus qu’une torche hurlante, un pantin désarticulé, gesticulant et bafouillant, sans plus rien d’humain ni de reconnaissable, une masse de flammes qui se tordait sur la pelouse tandis que Montag continuait de l’arroser de feu liquide. Il y eut un sifflement pareil à celui d’un jet de salive lancé sur un poêle chauffé au rouge, un grouillement de bulles, comme si l’on venait de saupoudrer de sel un monstrueux escargot noir pour lui faire dégorger l’horreur d’une écume jaunâtre.

Montag ferma les yeux, se mit à hurler et se débattit pour plaquer ses mains sur ses oreilles. Beatty se contorsionnait interminablement. Enfin il se recroquevilla comme une poupée de cire carbonisée, s’immobilisa, et le silence se fit.

Les deux autres pompiers étaient statufiés.

Montag réprima sa nausée le temps de braquer son lance-flammes sur eux. « Retournez-vous ! » Ils obtempérèrent, le visage livide, ruisselant de sueur ; il leur assena un grand coup sur la tête, faisant sauter leur casque, et ils s’écroulèrent, assommés.

Chuchotis d’une feuille d’automne poussée par le vent.

Il pivota. Le Limier était là.

Ayant déjà atteint le milieu de la pelouse, surgi de l’ombre, il se déplaçait avec une telle légèreté que l’on aurait dit un nuage solidifié de fumée noirâtre en train de flotter silencieusement vers lui.

Le monstre fit un dernier bond, s’élevant à plus d’un mètre au-dessus de la tête de Montag avant de retomber sur lui, ses pattes d’araignée tendues pour le saisir, l’aiguille de procaïne pointant furieusement son unique dent. Montag le piégea dans une fleur de feu, une merveilleuse éclosion de pétales jaunes, bleus et orange qui enveloppa le chien de métal, le dota d’une nouvelle parure tandis qu’il s’abattait sur lui, l’expédiant à trois mètres, lui et son lance-flammes, contre un tronc d’arbre. Il sentit la chose jouer des griffes, lui saisir la jambe et y planter un instant son aiguille avant que le feu ne le projette en l’air, désarticule son ossature métallique et fasse exploser ses entrailles en un ultime rougeoiement, comme une fusée à baguette plantée dans la rue.

Allongé par terre, Montag regarda la créature à demi morte battre l’air et mourir. Même en l’état, elle avait l’air de vouloir revenir à la charge pour achever l’injec tion dont il commençait à sentir les effets dans sa jambe.

Il éprouvait le mélange de soulagement et d’horreur de qui s’est garé d’un chauffard juste à temps pour n’avoir que le genou heurté par le pare-chocs, craignant de ne pouvoir de se tenir debout avec une jambe anesthésiée.

Un engourdissement dans un engourdissement creusé au sein d’un engourdissement...

Et maintenant... ?

La rue vide, la maison brûlée comme un vieux morceau de décor, les autres maisons plongées dans l’obscurité, le Limier ici, Beatty là-bas, les deux autres pompiers ailleurs, et la Salamandre... ? Il contempla l’énorme machine. Elle aussi allait devoir disparaître.

Bon, se dit-il, voyons un peu dans quel état tu es. Allez, debout. Doucement, doucement... là.

Il se releva, mais il n’avait plus qu’une jambe. L’autre était comme une bûche calcinée qu’il était condamné à traîner en expiation de quelque obscur péché. Quand il fit porter son poids dessus, un flot d’aiguilles en argent lui remonta le long du mollet pour exploser dans son genou. Il en eut les larmes aux yeux. Allez ! Avance, tu ne peux pas rester ici !

Quelques lumières se rallumaient dans la rue, conséquence de ce qui venait de se produire ou résultat du silence anormal qui avait suivi la bataille, Montag n’en savait rien. Il contourna les ruines en boitillant, empoignant sa jambe paralysée quand elle restait à la traîne, lui parlant, la suppliant, la guidant à grands coups de gueule, la maudissant, l’adjurant de pas lui refuser une aide devenue vitale. Il atteignit l’arrière-cour et la ruelle.

Beatty, pensa-t-il, tu n’es plus un problème. Tu disais toujours : N’affronte pas les problèmes, brûle-les. Eh bien, j’ai fait les deux. Adieu, capitaine.

Et, clopin-clopant, il suivit la ruelle dans le noir.

Une décharge de chevrotines lui déchirait la jambe chaque fois qu’il s’appuyait dessus et il se disait : Idiot, pauvre idiot, triple idiot, crétin, triple crétin, pauvre crétin, idiot, pauvre idiot ; regarde ce gâchis et pas de serpillière, regarde ce gâchis, et qu’est-ce que tu vas faire ?

Maudits soient ta fierté et ton fichu caractère, tu as tout fait rater, dès le début tu vomis sur tout le monde et sur toi. Mais tout ça à la fois, une chose après l’autre, Beatty, les femmes, Mildred, Clarisse, tout ça. N’empêche que tu n’as aucune excuse, aucune excuse. Idiot, pauvre idiot, va donc te livrer !