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Quelques phares brillèrent à trois rues de distance.

Montag respira à fond. Ses poumons lui faisaient l’effet d’un buisson ardent dans sa poitrine. Sa course lui avait desséché la bouche. Un goût de fer ensanglanté stagnait dans sa gorge et de l’acier rouillé lui lestait les pieds.

Que penser de ces lumières là-bas ? Une fois en marche, il allait falloir estimer en combien de temps ces coccinelles seraient ici. Voyons, à quelle distance se trouvait l’autre trottoir ? En gros à une centaine de mètres. Probablement moins, mais tabler quand même sur ce chiffre, sur la lenteur de son allure, celle d’un simple promeneur ; dans ce cas, il lui faudrait bien trente à quarante secondes pour faire le trajet. Les coccinelles ? Une fois lancées, elles pouvaient laisser trois pâtés de maisons derrière elles en une quinzaine de secondes. Donc, même s’il se mettait à courir à mi-parcours...

Il avança le pied droit, puis le gauche, puis le droit.

S’engagea sur l’avenue déserte.

Même si la chaussée était entièrement déserte, on ne pouvait, bien entendu, être assuré de traverser sans encombres. Une voiture pouvait surgir au sommet de la côte à quatre rues d’ici et être sur vous et au-delà avant que vous ayez eu le temps de respirer.

Montag décida de ne pas compter ses pas. Ne regarda ni à droite ni à gauche. La lumière des lampadaires paraissait aussi crue et aussi indiscrète que celle du soleil au zénith, et tout aussi brûlante.

Il écouta le bruit de la voiture qui prenait de la vitesse à deux rues de distance sur sa droite. Ses phares mobiles sursautèrent et épinglèrent Montag.

Ne t’arrête pas.

Il eut un instant d’hésitation, assura sa prise sur les livres et se força à avancer. Instinctivement, il courut sur quelques mètres, puis se parla à voix haute et reprit son allure nonchalante. Il était maintenant au milieu de la chaussée, mais le vrombissement de la coccinelle se fit plus aigu à mesure qu’elle accélérait.

La police, bien sûr. Elle me voit. Du calme, vas-y doucement, ne te presse pas, ne te retourne pas, ne regarde pas, prends un air dégagé. Marche, c’est ça, marche, marche.

La coccinelle fonçait. La coccinelle rugissait. La coccinelle prenait de la vitesse. La coccinelle hurlait. La coccinelle arrivait dans un bruit de tonnerre, au ras du sol, suivant une trajectoire sifflante, telle une balle tirée d’un fusil invisible. Elle filait à 200 à l’heure. 210 à tout le moins. Montag serra les dents. La chaleur des phares en mouvement lui brûlait les joues, semblait-il, faisait frémir ses paupières et sourdre une sueur acre de tout son corps. Stupidement, il se mit à traîner les pieds et à se parler, puis il se rua en avant. À grandes enjambées, allongeant sa foulée au maximum. Bon Dieu ! Bon Dieu ! Il laissa tomber un livre, s’arrêta, faillit se retourner, se ravisa, reprit sa course, hurlant au milieu du désert de béton, tandis que la coccinelle se précipitait sur sa proie galopante, n’était plus qu’à soixante mètres, trente mètres, vingt-sept, vingt-cinq, vingt — et Montag de haleter, de battre l’air des bras, de tricoter des jambes —, se rapprochait encore et encore, klaxonnait, appelait, et voilà que Montag avait les yeux chauffés à blanc au moment où sa tête se tournait vers l’éclat meurtrier des phares, voilà que la coccinelle disparaissait dans sa propre lumière, voilà qu’elle n’était plus qu’une torche lancée sur lui, un bruit énorme, une déflagration. Là... elle était pratiquement sur lui !

Il trébucha et tomba.

C’en est fait de moi ! Je suis fichu !

Mais sa chute changea tout. À l’instant où elle allait l’atteindre, la coccinelle enragée fit une embardée. Elle était déjà loin. Montag gisait à plat ventre, face contre terre. Des miettes de rires flottèrent jusqu’à lui avec les vapeurs bleutées de l’échappement.

Son bras droit était allongé devant lui, la main posée à plat sur le sol. Au moment où il la souleva, il s’aperçut que l’extrémité de son médius portait une infime trace de noir là où le pneu l’avait touché. Contemplant la petite marque noire d’un œil incrédule, il se releva.

Ce n’était pas la police, se dit-il.

Il regarda au bout du boulevard. C’était clair à présent. Une bande de gamins d’allez savoir quel âge, douze à seize ans si ça se trouvait. En virée dans un concert de sifflements, de braillements, d’acclamations. Ils avaient vu, spectacle absolument inouï, un homme à pied, une rareté, et s’étaient dit comme ça : « On se le fait ! » Ignorant qu’il s’agissait de Guy Montag, le fugitif. En simples gamins qu’ils étaient, partis pour une longue équipée nocturne, cinq ou six cents kilomètres de folie motorisée sous la lune, leurs visages glacés par le vent, retour ou pas retour à la maison à l’aube, vivants ou non, c’était tout le sel de l’aventure.

Ils m’auraient tué, pensa Montag en touchant sa joue meurtrie, chancelant dans les remous de l’air déplacé et la poussière soulevée. Sans la moindre raison, ils m’auraient tué.

Il reprit sa marche vers le trottoir opposé, ordonnant à ses pieds de continuer à avancer. Il s’était débrouillé pour ramasser les livres éparpillés, mais ne se souvenait pas de s’être baissé ou de les avoir touchés. Il ne cessait de les faire passer d’une main à l’autre comme des cartes de poker dont il n’aurait su quoi faire.

Je me demande si ce sont eux qui ont tué Clarisse ?

Il s’arrêta et son esprit répéta, haut et fort : Je me demande si ce sont eux qui ont tué Clarisse ?

Il eut envie de leur courir après en hurlant.

Ses yeux s’embuèrent.

Oui, c’était sa chute qui lui avait sauvé la vie. Le conducteur, voyant Montag à terre, avait instinctivement compris qu’en passant sur un corps à cette vitesse la voiture risquait de capoter et d’éjecter ses occupants. Si Montag était resté une cible verticale...

Il en eut le souffle coupé.

Au loin sur le boulevard, à quatre rues de distance, la coccinelle avait ralenti, viré sur deux roues, et revenait maintenant à toute allure, mordant sur le mauvais côté de la chaussée.

Mais Montag était désormais à l’abri dans la ruelle obscure vers laquelle il avait entrepris son long voyage une heure — mais n’était-ce pas une minute ? — plus tôt. Frissonnant dans la nuit, il regarda la coccinelle passer en trombe et déraper au centre de la chaussée, le tout dans une envolée de rires, avant de disparaître.

Plus loin, tandis qu’il avançait dans la nuit, il aperçut les hélicoptères qui tombaient du ciel comme les premiers flocons de neige du long hiver à venir...

La maison était silencieuse.

Montag s’en approcha par-derrière, se glissant dans la moiteur nocturne d’un parfum de jonquilles, de roses et d’herbe humide. Il toucha la contre-porte, constata qu’elle était ouverte et, après s’être faufilé dans l’entrebâillement, traversa la véranda, dressant l’oreille.

Madame Black, dormez-vous ? songea-t-il. Ce que je fais est mal, mais votre mari a fait la même chose à autrui sans jamais s’étonner, ni se poser de questions, ni s’émouvoir. Et puisque vous êtes femme de pompier, c’est votre tour et celui de votre maison, pour toutes les maisons que votre mari a brûlées et tous les gens auxquels il a fait du mal sans réfléchir.

La maison resta muette.

Il cacha les livres dans la cuisine, regagna la ruelle et se retourna vers la maison toujours sombre, tranquille, endormie.