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Au cours de sa marche à travers la ville, sous un ciel où les hélicoptères voletaient comme des bouts de papier, il donna l’alarme d’une cabine téléphonique isolée devant un magasin fermé pour la nuit. Puis il attendit dans le froid jusqu’à ce que retentissent au loin les sirènes d’incendie et qu’accourent les Salamandres, vite, vite, pour brûler la maison de M. Black pendant qu’il était à son travail et obliger son épouse à rester debout dans le froid du matin, toute grelottante, tandis que le toit cédait et s’abîmait dans les flammes. Mais pour l’instant, elle était encore endormie.

Bonne nuit, madame Black, pensa-t-il.

« Faber ! » Nouveau petit coup sec à la porte, un murmure, puis une longue attente. Enfin, une faible lueur tremblota dans la maisonnette. Encore un temps, et la porte de derrière s’ouvrit.

Ils se dévisagèrent dans la pénombre, Faber et Montag, comme si chacun d’eux avait du mal à croire à l’existence de l’autre. Puis Faber tendit la main, empoigna Montag, l’attira à l’intérieur, le fit asseoir et retourna écouter sur le pas la porte. Les sirènes s’estompaient au loin. Faber rentra et referma la porte.

« Je me suis conduit comme un imbécile sur toute la ligne, dit Montag. Je ne peux pas rester longtemps. Je suis en route pour Dieu sait où.

— Au moins est-ce avec de bonnes intentions que vous vous êtes conduit en imbécile, répliqua Faber. Je vous croyais mort. L’audio-capsule que je vous avais donnée...

— Brûlée.

— J’ai entendu le capitaine vous parler et tout à coup plus rien. J’ai failli partir à votre recherche.

— Le capitaine est mort. Il avait découvert la capsule, entendu votre voix ; il allait remonter jusqu’à vous. Je l’ai tué avec le lance-flammes. » Faber s’assit et resta un moment sans rien dire.

« Bon Dieu, comment tout ça est arrivé ? reprit Montag. Pas plus tard que l’autre nuit tout allait bien, et d’un seul coup me voilà en train de me noyer. Combien de fois peut-on sombrer et continuer de vivre ? Je n’ai même pas le temps de respirer. Voilà Beatty mort, qui était mon ami autrefois, voilà Millie partie, que je croyais ma femme, mais je n’en sais plus rien. Et la maison réduite en cendres. Et mon boulot envolé, et moi en cavale, et je planque un livre chez un pompier au passage.

Bon Dieu, tout ce que j’ai pu faire en une semaine !

— Vous avez fait ce que vous deviez faire. Il y a longtemps que ça menaçait.

— Oui, je veux bien le croire, même si je ne crois plus en rien. Ça incubait. Je le sentais depuis longtemps, je couvais quelque chose, ce que je faisais ne s’accordait pas avec ce que je pensais. Bon sang, tout était là. C’est un miracle que ça ne se soit pas vu, comme quand on engraisse. Et maintenant me voilà chez vous, à vous compliquer la vie. Il se peut qu’ils me suivent jusqu’ici.

— Il y a des années que je ne m’étais pas senti une telle vitalité, rétorqua Faber. J’ai l’impression de faire ce que j’aurais dû faire il y a une éternité. Pour le moment, je n’ai pas peur. Peut-être parce que je me comporte enfin comme il se doit. Peut-être parce que j’ai agi sur un coup de tête et que je ne veux pas vous paraître lâche. Je suppose qu’il me faudra me montrer encore plus violent, prendre des risques pour ne pas faillir à ma tâche ni retomber dans la peur. Que comptez-vous faire ?

— Continuer à fuir.

— Vous savez qu’on est en guerre ?

— J’ai entendu ça.

— C’est drôle, hein ? Tout ça nous paraît tellement loin par rapport à nos propres ennuis.

— Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. » Montag tira cent dollars de sa poche. « Je veux que vous gardiez ça, faites-en l’usage qui vous semblera le meilleur quand je serai parti.

— Mais...

— Je serai peut-être mort d’ici la fin de la matinée ; faites-en bon usage. » Faber opina. « Vous auriez intérêt à vous diriger vers le fleuve, si possible. Longez-le, et si vous arrivez à atteindre la vieille voie ferrée, celle qui mène en pleine campagne, suivez-la. Aujourd’hui, tous les déplacements ou presque se font par voie aérienne et la plupart des voies ferrées sont abandonnées, mais les rails sont toujours là à rouiller. Il paraît qu’il y a des camps de vagabonds un peu partout dans le pays, des camps itinérants, comme on les appelle. Et que si on marche assez longtemps en restant aux aguets, on trouve des tas de vieux diplômés de Harvard sur les rails entre ici et Los Angeles. La plupart d’entre eux sont recherchés dans les villes.

Je suppose qu’ils survivent. Ils ne sont pas nombreux, et je pense que le gouvernement ne les a jamais considérés comme suffisamment dangereux pour motiver des poursuites. Vous pourriez vous terrer quelque temps avec eux et reprendre contact avec moi à Saint Louis, je pars ce matin par le bus de cinq heures, je vais y voir un imprimeur à la retraite, moi aussi je sors enfin de mon trou. L’argent sera bien employé. Merci et bonne chance.

Voulez-vous dormir quelques minutes ?

— Je ferais mieux de filer.

— Voyons ce qu’il en est. » Faber emmena aussitôt Montag dans la chambre et déplaça un tableau, révélant un écran de télévision de la taille d’une carte postale. « J’ai toujours voulu quelque chose de très petit, à qui je puisse parler, que je puisse masquer de la main en cas de nécessité, rien qui puisse me bombarder de décibels, rien de monstrueusement gros. Vous voyez le résultat. » Il mit l’appareil en marche.

« Montag, dit le récepteur télé en s’allumant. M-O-NT-A-G. » La voix épela le nom. « Guy Montag. Toujours en fuite. Les hélicoptères de la police patrouillent. Un nouveau Limier robot a été livré par un arrondissement voisin... » Montag et Faber se regardèrent.

« ... Limier robot est infaillible. Jamais, depuis la première utilisation qui en a été faite, cette incroyable invention n’a laissé échapper sa proie. Ce soir, notre chaîne est fière de pouvoir suivre le Limier par hélicoptère-caméra dès son départ en chasse... » Faber remplit deux verres de whisky. « On va en avoir besoin. » Ils burent.

« ... un nez si sensible qu’il est capable d’identifier et de retenir dix mille constituants olfactifs sur dix mille personnes sans être reprogrammé ! » Faber se mit à trembler de tous ses membres et parcourut sa maison des yeux, regarda les murs, la porte, la poignée de la porte et le fauteuil où Montag était main tenant assis. Montag surprit son regard. Il jeta à son tour de rapides coups d’œil autour de lui, sentit ses narines se dilater et se rendit compte qu’il essayait de se flairer lui-même, qu’il avait soudain le nez assez fin pour percevoir la trace qu’il avait laissée dans l’air de la pièce, l’odeur de sa transpiration sur la poignée de la porte ; invisible, mais aussi foisonnant que les brillants d’un petit lustre, il était partout, en toute chose, sur toute chose, tel un nuage lumineux, un fantôme qui rendait l’air irrespirable. Il vit Faber retenir sa respiration de peur d’attirer ce spectre à l’intérieur de son propre corps, d’être contaminé par les exhalaisons et les odeurs fantomatiques d’un homme en fuite.

« Le Limier robot est à présent déposé par hélicoptère sur les lieux de l’Incendie ! » Et là, sur le minuscule écran, apparut la maison calcinée, la foule, une forme recouverte d’un drap, et l’hélicoptère surgit du ciel pour se laisser flotter jusqu’à terre comme une fleur grotesque.

Ainsi il leur faut débusquer leur gibier, songea Montag. Le cirque doit continuer, même si on entre en guerre dans moins d’une heure...

Il regardait la scène, fasciné, cloué sur place. Elle lui semblait si lointaine, sans rapport avec lui ; c’était une pièce à part, indépendante, un spectacle extraordinaire auquel il assistait non sans un plaisir étrange. Et dire que tout cela est pour moi ! Bon Dieu, tout ce remue-ménage rien que pour moi !