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Regardez-moi cela, voilà qu'il a une ordonnance maintenant, se dit Varia, déconcertée.

Durant toute la nuit on entendit parler les armes, et au matin on apprit que, blessé au combat, Osman venait de capituler avec toute son armée : dix pachas et quarante-deux mille hommes déposaient les armes.

C'était terminé. Le siège de Plevna venait de prendre fin.

Les morts étaient en très grand nombre. Le corps d'armée de Ganetski, pris au dépourvu par une attaque surprise, était pratiquement décimé. Et tout le monde avait à la bouche le nom du général blanc, Sobolev le second, cet Achille invulnérable qui, au moment décisif, avait, à ses risques et périls, passant par une Plevna désertée par les

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Turcs, frappé Osman sur le flanc que celui-ci avait laissé sans protection.

Cinq jours plus tard, le 3 décembre, le souverain, qui quittait le théâtre des opérations, organisait à Paradime une parade d'adieu de sa garde. Etaient invités les hauts dignitaires et les héros qui s'étaient particulièrement distingués lors du dernier combat. Varia put s'y rendre dans la voiture personnelle du lieutenant général Sobolev lui-même, dont l'étoile venait de monter droit au zénith. Ainsi donc le brillant Achille n'avait pas oublié sa vieille amie.

La jeune femme ne s'était encore jamais trouvée dans une société aussi choisie. Il y avait de quoi perdre la vue à voir scintiller tant d'épaulettes et tant de décorations. A dire vrai, elle n'avait jamais imaginé qu'il y eût une telle abondance de généraux dans l'armée russe. Au premier rang, attendant l'arrivée des personnalités suprêmes, se tenaient les plus gradés et. parmi eux Michel, d'une jeunesse indécente, vêtu comme toujours de sa tunique blanche et sans capote, bien que la journée, quoique ensoleillée, fût très froide. Tous les regards étaient braqués sur le sauveur de la patrie qui, selon l'impression qu'en eut Varia, était devenu plus grand de taille, plus large d'épaules et plus majestueux de visage. Les Français ont sans doute raison de dire que la gloire est le meilleur des levains.

A côté de Varia, deux officiers d'ordonnance au visage hâlé bavardaient à voix basse. L'un des deux jetait sans cesse des regards à Varia de son oil noir et onctueux, et c'était agréable.

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- ... et le tsar lui dit : " en signe de respect pour votre bravoure, Muchir, je vous rends votre sabre que vous pourrez porter chez nous en Russie, où, je l'espère, vous n'aurez aucun motif d'insatisfaction. " Voilà la scène, c'est dommage que tu n'aies pas été là.

En revanche, j'étais de garde lors du conseil du 29, répondit le second, jaloux. Et j'ai entendu de mes propres oreilles le tsar dire à Milioutine : " Di-mitri Alexandrovitch, je vous demande à vous en tant qu'aîné des chevaliers de la croix de Saint-Georges ici présents l'autorisation de passer la dragonne de l'ordre sur mon sabre. Je pense l'avoir mérité... " " Je vous demande " ! Tu entends cela ?

- Oui, ce n'est pas bien, approuva l'officier aux yeux noirs. Ils auraient pu y penser d'eux-mêmes. Ce n'est pas un ministre, c'est tout juste un petit adjudant-chef ! Alors que le tsar, lui, a été d'une si grande générosité ! Une croix de Saint-Georges du deuxième degré à Totleben et à Népokoïtchitski, une du troisième degré à Ganetski. Et là, pour une dragonne !

- Et qu'a-t-il donné à Sobolev ? demanda Varia avec vivacité alors qu'elle ne connaissait pas ses deux voisins.

Mais cela ne faisait rien, c'étaient les conditions de la guerre, et puis les circonstances étaient particulières.

- Oh ! notre Ak Pacha aura certainement quelque chose d'exceptionnel ! répondit de bon cour l'officier aux yeux noirs, puisqu'on sait déjà que Pérépelkine, son chef d'état-major, vient de sauter un grade ! Et ça se comprend : on ne peut tout de même pas voir un pauvre capitaine occuper un

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poste de cette importance ! Quant à Sobolev, il voit aujourd'hui s'ouvrir devant lui des horizons à vous couper le souffle. C'est un homme chanceux, il n'y a pas à dire. Si seulement il n'avait pas ce vilain penchant pour le vulgaire et pour les effets faciles...

- Chut ! fit le second. Les voilà !

Quatre militaires venaient d'apparaître sur le perron de la méchante maisonnette pompeusement dénommée " palais de campagne ". C'étaient l'empereur, le commandant en chef, le fils du tsar et le prince de Roumanie. Alexandre Nicolaévitch portait une capote militaire d'hiver, et Varia aperçut sur la poignée de son sabre une toute petite tache d'un orange vif, c'était sûrement la fameuse dragonne.

L'orchestre attaqua la marche solennelle du régiment de Préobrajenski.

On vit alors jaillir des rangs un colonel de la garde qui salua puis lança d'une voix de baryton sonore qui frémissait d'émotion :

- Majesté ! Permettez-moi, au nom des officiers de votre garde personnelle, de vous offrir un sabre en or portant l'inscription " en hommage à votre bravoure " ! Qu'il soit pour vous un souvenir de la campagne menée ensemble. Il a été acheté avec l'argent personnel des officiers.

L'un de ses voisins glissa à Varia :

- Voilà qui est bien ! Bravo, messieurs les officiers !

Le souverain prit le cadeau et, de son gant, essuya une larme.

- Je vous remercie, messieurs, je vous remercie. Je suis touché. A mon tour, je ferai parvenir

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un sabre à chacun de vous. Cela fait six mois en effet que nous partageons...

Il n'acheva pas et se borna à faire un geste de la main.

Tout autour de lui on entendit des hommes se moucher d'émotion, quelqu'un eut même un sanglot, quant à Varia elle aperçut soudain, dans le groupe de fonctionnaires qui se tenaient tout près du perron, Fandorine. Comment se faisait-il qu'il soit là, celui-là ? Ce n'était pourtant pas une figure importante, il n'était que conseiller titulaire. Cependant, elle reconnut immédiatement, à côté d'Eraste Pétrovitch, le chef des gendarmes, et tout s'éclaira. Finalement, le véritable héros de la prise de l'armée turque, c'était Fandorine. Sans lui, on n'en serait pas en ce moment à organiser des parades. Il allait sans doute lui aussi avoir une distinction.

Le regard d'Eraste Pétrovitch croisa le sien, et le conseiller titulaire fit une moue chagrine. Il ne partageait visiblement pas la liesse générale.

Après la parade, alors qu'elle s'amusait à remettre à sa place l'officier aux yeux noirs qui s'acharnait à leur chercher à Saint-Pétersbourg des amis communs, elle fut rejointe par Fandorine qui dit en s'inclinant légèrement :

- Je vous prie de m'excuser, monsieur le colonel. Varvara Andréevna, l'empereur désire nous voir.

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The Times (Londres) le 16 (4) décembre 1877 Derby et Carnarvon menacent de démissionner

Lors de la réunion du cabinet des ministres d'hier, le comte Beaconsfield a proposé que soit demandé au Parlement un crédit exceptionnel de six millions de livres sterling pour la mise sur pied d'un corps expéditionnaire qui pourrait, dans les plus brefs délais, être envoyé dans les Balkans afin d'y défendre les intérêts de l'Empire contre les prétentions excessives de l'empereur Alexandre. La proposition a été adoptée malgré l'opposition de lord Derby, ministre des Affaires étrangères, et de lord Carnarvon, ministre des Colonies, qui se sont déclarés adversaires d'une confrontation directe avec la Russie. Mis en minorité, les deux ministres ont présenté leur démission à Sa Majesté la reine dont on ne connaît pas encore la réaction.

Pour assister à la grande parade, Varia avait mis ce qu'elle possédait de plus élégant, aussi n'allait-elle pas avoir à rougir de sa tenue devant le souverain (compte tenu en outre des circonstances parti-

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culières). Voici la première idée qui lui vint. Chapeau mauve pâle avec ruban et voilette de moire, robe de voyage mauve avec broderies sur le corselet et traîne de dimensions modestes, chaussures noires à boutons de nacre. C'était discret, sans affectation, mais de bon goût, merci les magasins de Bucarest.