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- On va nous donner une décoration ? demanda-t-elle à Eraste Pétrovitch en lui emboîtant le pas.

Lui aussi avait une mise recherchée : pantalon à plis, bottes lustrées à briller comme un miroir, vague petite décoration à la boutonnière de sa redingote soigneusement repassée. Il n'y avait pas à dire, le conseiller titulaire avait de l'allure, simplement il faisait vraiment très jeune.

- Je ne le pense pas.

- Pourquoi ? dit-elle, étonnée.

- Ce serait trop d'honneur, répondit-il, pensif. Tous les g-g-généraux n'ont même pas encore été décorés, et nous n'avons que le numéro seize.

- Et pourtant, sans nous... Je veux dire, sans vous, Osman Pacha aurait certainement réussi sa percée. Vous imaginez ce que cela aurait fait ?

- J-j-j'imagine. Mais après une victoire, d'ordinaire on ne pense plus à cela. Non, ça sent la politique, croyez-en mon expérience.

Le " palais de campagne " ne comptait que six pièces, et c'était le perron qui servait de salle d'accueil. Une bonne dizaine de généraux et d'officiers supérieurs s'y pressaient déjà, attendant leur tour d'audience. Ils avaient tous un air à la fois benêt et ravi ; cela sentait les décorations et la promotion. Varia fut immédiatement l'objet de leurs regards

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chargés d'une curiosité facile à comprendre. Elle, dans un mouvement d'orgueil, porta par-dessus leurs têtes son attention sur le soleil d'hiver très bas dans le ciel. Qu'ils se cassent un peu la tête en se demandant qui pouvait bien être cette jeune personne en voilette et pourquoi elle allait être reçue par Sa Majesté.

L'attente se prolongeait, mais Varia ne s'ennuyait pas du tout.

- Qui est en train d'être reçu si longuement, général ? demanda-t-elle très dignement à un vieil homme aux favoris ébouriffés.

- Sobolev, répondit le général en prenant une mine importante. Cela fait une demi-heure qu'il est entré. (Il se redressa, caressa sur sa poitrine une décoration toute neuve accrochée à un ruban orange et noir et ajouta :) Excusez-moi, madame, je ne me suis pas présenté. Ivan Stépanovitch Ganetski, commandant du corps de grenadiers.

Et il se tut en ayant l'air d'attendre. La jeune femme lui fit un petit salut de la tête :

- Varvara Andréevna Souvorova. Je suis heureuse de faire votre connaissance.

C'est alors que s'avança Fandorine, qui, avec une absence de manières dont il n'était pas coutumier en pareilles circonstances, mit fin à leur conversation.

- Dites-moi, g-g-général, avez-vous reçu juste avant l'attaque McLaughlin, le correspondant du Daily Post ?

Ganetski toisa ce gamin en civil d'un regard mécontent mais, se disant sans doute qu'on ne trouvait pas n'importe qui dans l'antichambre de l'empereur, il répondit respectueusement :

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- Oui, bien sûr, je l'ai reçu. Et tout ce qui est arrivé est de sa faute.

- Tout quoi ? demanda Eraste Pétrovitch d'un air obtus.

- Comment, vous ne le savez pas encore ? (On voyait que ce n'était pas la première fois que le général se lançait dans des explications.) Je connais McLaughlin depuis Saint-Pétersbourg. C'est un homme sérieux et un ami de la Russie, bien que sujet de la reine Victoria. Quand il m'a annoncé que, d'une minute à l'autre, j'allais recevoir la visite d'Osman Pacha en personne qui venait se rendre, j'ai immédiatement envoyé des messagers sur mon avant-ligne pour dire à mes hommes de ne pas tirer. Pour ma part, vieil imbécile, j'ai couru enfiler ma tunique de parade. (Le général eut un sourire confus, et Varia se dit qu'il était terriblement sympathique.) Et voilà comment les Turcs ont pris tous mes postes de garde sans un coup de feu. Heureusement que mes gars ont été à la hauteur, ils ont réussi à tenir jusqu'à ce que Mikhaïl Dmi-triévitch prenne Osman de revers.

- Et où est passé McLaughlin ? demanda le conseiller titulaire en regardant Ganetski bien en face de ses yeux bleus et froids.

Le général haussa les épaules.

- Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai eu bien autre chose à penser. La pagaille a tout de suite été telle, vous ne pouvez pas imaginer ! Les Bachi-Bouzouks ont pénétré jusqu'à mon état-major, et c'est tout juste si j'ai réussi à sauver ma peau, avec ma tenue de parade !

La porte s'ouvrit toute grande, et l'on vit paraître sur le perron un Sobolev au visage illuminé et dont les yeux brûlaient d'un éclat particulier.

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- Alors, quelle est votre récompense ? demanda un général au type caucasien vêtu d'un manteau circassien.

L'assemblée retint son souffle, mais Sobolev, nullement pressé de répondre, garda un silence du plus grand effet. Il embrassa tout le monde du regard et adressa un clin d'oil jovial à Varia.

La jeune fille resta cependant dans l'ignorance de ce dont l'empereur avait gratifié le héros de Plevna car, derrière l'épaule de celui qui était au ciel, jaillit le visage bien quotidien de Lavrenty Arkadiévitch Mizinov. D'un geste du doigt, le gendarme en chef de l'Empire fit signe à Fandorine et à Varia de le suivre, et le cour de celle-ci battit très fort.

Quand elle passa devant Sobolev, le général lui glissa dans l'oreille :

- Varvara Andréevna, je vous attendrai sans faute.

Le vestibule conduisait directement à la salle des officiers de permanence, et Varia y vit un général et deux autres gradés installés devant des bureaux. A droite, c'était l'appartement privé du souverain, à gauche son cabinet de travail.

Chemin faisant, Mizinov délivrait ses instructions :

- Répondez aux questions d'une voix forte, nette et d'une manière circonstanciée. Donnez des détails, mais ne vous perdez pas dans des digressions.

Deux hommes se tenaient dans la petite pièce toute simple, aux meubles sommaires en bouleau de Carélie. L'un était assis dans un fauteuil, l'autre, debout, tournait le dos à la fenêtre. Varia com-

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mença, bien sûr, par regarder celui qui était assis, mais ce n'était pas Alexandre, c'était un petit vieillard tout sec, à lunettes à monture en or, qui avait un visage intelligent, des lèvres fines et des yeux glacés qui ne se laissaient pas pénétrer. Elle reconnut le prince Kortchakov, chancelier d'Etat en personne, tout pareil à ses portraits, avec peut-être simplement un peu plus de finesse. C'était une figure en quelque sorte légendaire. Il devait déjà être ministre des Affaires étrangères alors que Varia n'était pas encore au monde. Mais surtout, il avait fait ses études au lycée de Tsarskoïe Sélo avec le grand poète Pouchkine, et c'est en parlant de lui que celui-ci avait écrit : " Enfant des modes, ami du beau grand monde, observateur brillant des us. " Cependant, à quatre-vingts ans, l'" enfant des modes " faisait plutôt naître en mémoire un autre poème de ce même poète que Varia avait eu à son programme :

Quel est celui de nous qui, au déclin de son âge,

Se trouvera tout seul fêtant notre lycée ? Pauvre et cher ami ! Des générations nouvelles,

Hôte étranger, honni et mal aimé, II pensera à nous tous et à notre jeunesse En s'essuyant les yeux d'une main qui tremblera.

Le chancelier avait en effet la main qui tremblait un peu. Il tira de sa poche un mouchoir de batiste et se moucha, ce qui ne l'empêcha nullement d'examiner de la manière la plus minutieuse Varia

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d'abord, puis Eraste Pétrovitch sur lequel le regard de sa légendaire personne resta attaché fort longtemps.

Cependant, fascinée par l'auguste lycéen, Varia en avait complètement oublié le personnage principal. Confuse, elle se tourna vers la fenêtre, réfléchit un instant et fit la petite révérence qu'elle faisait au lycée quand la directrice pénétrait dans sa classe.

A la différence de Kortchakov, le souverain porta à sa personne un intérêt plus grand qu'à Fando-rine. Les célèbres yeux des Romanov, attentifs, observateurs et sensiblement à fleur de tête la regardaient avec sévérité et exigence. Ils vous pénètrent jusqu'au tréfonds de l'âme, c'est en ces termes qu'on en parle, pensa Varia, légèrement mal à l'aise. Psychologie d'esclave et préjugés. Il essaie simplement d'imiter le " regard du basilic " dont s'enorgueillissait tant son père de sinistre mémoire. Et elle se mit, elle aussi, à examiner ostensiblement celui qui imprimait sa volonté à cet immense empire de quatre-vingts millions d'habitants.