Première observation : mais c'est un véritable vieillard ! Paupières gonflées, favoris et moustache effilée fortement marqués de gris, doigts noueux, déformés par les rhumatismes. C'est vrai, après tout, l'an prochain il aura soixante ans. Il a presque l'âge de ma grand-mère.
Seconde observation : il n'est pas aussi bon que le dit le journal. Il serait plutôt indifférent, fatigué. Le monde n'a plus de secrets pour lui, et rien ne peut plus l'étonner, rien ne peut plus lui faire vraiment plaisir.
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Troisième observation, la plus intéressante : malgré son âge et sa position, il n'est pas indifférent aux femmes. Sinon, Votre Majesté, pourquoi promener votre regard sur ma poitrine et sur ma taille ? Ce que l'on raconte sur lui et sur la princesse Dolgorouky qui est deux fois plus jeune que lui doit être vrai. Et Varia cessa tout à fait d'avoir peur du tsar libérateur.
- Votre Majesté, voici le conseiller titulaire Fandorine. Il est accompagné de sa collaboratrice, la demoiselle Souvorova.
C'est en ces termes que les présenta le chef des gendarmes.
Le tsar ne dit pas " bonjour " et ne fit même pas un signe de tête. Il acheva sans se presser l'examen de la personne de Varia, puis tourna la tête vers Eraste Pétrovitch et déclara d'une voix douce et bien posée qui aurait pu être celle d'un acteur :
- Je me souviens de l'affaire Azazel. Et Sobolev vient également de me parler de vous.
Il s'assit à son bureau et fit un signe de tête à Mizinov :
- Explique-toi ! Mikhaïl Alexandrovitch et moi, nous allons écouter.
Bien qu'empereur, il aurait pu offrir une chaise à la dame que je suis, se dit Varia, défavorablement impressionnée et perdant définitivement toute foi dans le principe monarchique.
- Je dispose de combien de temps ? demanda respectueusement le général. Je sais, Majesté, combien vous êtes occupé aujourd'hui. Et il y a aussi les héros de Plevna qui attendent.
- Prenez le temps qui vous sera nécessaire. Le problème est en effet non seulement stratégique,
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mais diplomatique, répondit l'empereur, qui ajouta en adressant à Kortchakov un sourire rempli d'affection : Mikhaïl Alexandrovitch que vous voyez là est venu exprès de Bucarest. Il n'a pas hésité à secouer ses vieux os sur les mauvaises routes !
Le prince étira d'une manière machinale ses lèvres dans un sourire dont était absent tout signe de gaieté, et Varia se souvint que l'année précédente le chancelier avait vécu une tragédie personnelle. Il avait perdu quelqu'un, un fils ou un petit-fils.
- Je vous prie de ne pas m'en tenir rigueur, Lavrenty Arkadiévitch, dit le chancelier d'une voix mélancolique. Je ne peux pas m'empêcher d'avoir des doutes. Ce serait vraiment d'une audace trop folle, même pour monsieur Disraeli. Quant aux héros, ils attendront. L'attente d'une récompense est une occupation agréable entre toutes. Aussi, exposez-nous les choses, et nous allons vous écouter.
Mizinov se redressa d'un air avantageux et, contre toute attente, s'adressa non pas à Fandorine, mais à Varia.
- Mademoiselle Souvorova, racontez-nous par le menu vos deux rencontres avec Seamus MacLaughlin, le correspondant du Daily Post, lors du troisième assaut de Plevna et la veille de la tentative de percée d'Osman Pacha.
Puisqu'on le lui demandait, pourquoi pas ? Varia raconta.
Et il se trouva que tous les deux, le tsar et le chancelier, savaient très bien écouter. Kortchakov ne lui coupa la parole qu'à deux reprises. La première fois pour lui demander :
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- De quel comte Zourov s'agit-il ? Ne serait-ce pas le fils d'Alexandre Platonovitch ? La seconde fois pour remarquer :
- McLaughlin et Ganetski se connaissent donc bien, puisqu'il l'a appelé par son nom et par son patronyme.
Quant au souverain, il se contenta de frapper la table du plat de la main d'un geste irrité quand Varia parla des informateurs que possédaient à Plevna un grand nombre de journalistes.
- Tu ne m'as pas encore expliqué, Mizinov, comment il se fait qu'Osman a réussi à regrouper toute son armée pour tenter sa percée sans que tes espions ne nous avertissent à temps.
Le chef des gendarmes commença à s'agiter et était sur le point de se lancer dans des justifications quand Alexandre l'arrêta d'un geste :
- On verra cela après. Continue, Souvorova.
" Continue " ! Voyez-moi cela ! Dès la première année d'école, on nous a dit " vous ". Varia fit ostensiblement une pause, mais acheva néanmoins son récit.
- Il me semble que les choses sont claires, dit le tsar en regardant Kortchakov, il faut demander à Chouvalov de faire une note.
- Moi, je ne suis pas convaincu, répondit le chancelier. Ecoutons les conclusions du respectable Lavrenty Arkadiévitch.
Varia essayait en vain de comprendre où se situait la divergence entre l'empereur et son principal conseiller diplomatique, et ce fut Mizinov qui l'éclaira.
Sortant du revers de sa manche plusieurs feuillets et s'éclaircissant la voix, celui-ci prit la parole
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du ton d'un premier de la classe qui récite une leçon qu'il connaît par cour :
- Si vous permettez, je vais passer du particulier au général. Ainsi donc voilà ce qu'il en est. Avant toute chose, je dois battre ma coulpe. Tout au long du siège de Plevna, un ennemi rusé et cruel a agi contre nous, et mes services se sont montrés incapables de l'identifier à temps. Ce sont précisément les menées de cet ennemi habilement camouflé qui nous ont fait perdre tant de temps et tant d'hommes, et qui, le 30 novembre, ont failli nous priver totalement des fruits de nos efforts de plusieurs mois.
A ces mots, l'empereur fit le signe de croix.
- Le Seigneur a bien voulu épargner la Russie.
- Après le troisième assaut, nous avons - ou plus exactement j'ai, puisque les conclusions étaient les miennes - commis une grave erreur. Nous avons cru voir le principal agent turc en la personne du lieutenant-colonel Kazanzakis, laissant par là même au véritable coupable une liberté de manouvre totale. Aujourd'hui, il n'est plus permis de douter : celui qui nous nuit depuis le tout début, c'est le citoyen britannique McLaughlin. McLaughlin est incontestablement un agent de premier ordre, un acteur sans pareil qui s'est préparé à sa mission longuement et sérieusement.
- Comment ce personnage a-t-il pu être accepté auprès de l'armée active ? Vous n'avez tout de même pas attribué de visa aux correspondants sans vérifications ?
- Bien sûr que non, je dirai même que nous avons procédé à des vérifications extrêmement minutieuses. (Le chef des gendarmes eut un geste
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d'impuissance.) Pour chacun des journalistes étrangers, nous avons fait venir de leur rédaction la liste de leurs écrits et nous avons consulté nos ambassades. Chacun des correspondants est un homme connu, une plume, et aucun n'a jamais été soupçonné d'hostilité envers la Russie. Et McLaughlin tout particulièrement. Je le répète, c'est un homme très sérieux. Il a su se lier d'amitié avec de nombreux généraux et officiers russes dès la campagne d'Asie centrale, et ses reportages de l'an dernier sur les atrocités commises par les Turcs en Bulgarie lui ont valu la réputation d'un ami des Slaves et d'un franc partisan de la Russie. Pourtant, durant tout ce temps, il a dû agir sur l'instruction secrète de son gouvernement qui, comme on le sait, considère notre politique en Orient avec une hostilité non dissimulée.
" Dans un premier temps, McLaughlin s'est borné à une activité de simple espion. Il a bien sûr transmis à Plevna des informations sur notre armée en profitant au maximum de la liberté que nous avons imprudemment laissée aux journalistes étrangers. Oui, c'est exact, un grand nombre d'entre eux avaient dans la ville assiégée des contacts que nous ne contrôlions pas, ce qui n'a jamais éveillé le moindre soupçon de nos services de contre-espionnage. Ultérieurement, il conviendra d'en tirer les leçons qui s'imposent. Là encore, c'est moi le coupable... Tant qu'il a pu le faire, McLaughlin a agi par personne interposée. Votre Majesté se souvient bien sûr de l'incident qui a concerné le lieutenant-colonel roumain Loukan dont le carnet mentionnait un certain " J ". J'avais imprudemment pensé qu'il s'agissait du gendarme Kazanza-