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kis. Hélas, je m'étais trompé. " J " voulait dire " journaliste " et désignait le citoyen britannique.

" Cependant, lors du troisième assaut, comprenant que le destin de Plevna et celui de la guerre se jouaient, McLaughlin est passé à la diversion directe. Je suis persuadé qu'il n'a pas agi à ses risques et périls, mais sur instruction de ses supérieurs, et je regrette de ne pas avoir, dès le début, placé sous une surveillance discrète le colonel Wel-lesley, l'agent diplomatique britannique. J'ai déjà eu l'occasion de mettre au courant Votre Majesté des manouvres anti-russes de ce monsieur, qui se montre clairement plus attaché à l'intérêt turc qu'au nôtre.

" Reconstituons à présent les événements du 30 août. Agissant de sa propre initiative, le général Sobolev réussit à percer la défense turque et à atteindre les abords sud de Plevna. On comprend pourquoi. Connaissant par son agent le plan de notre attaque, Osman avait en effet massé toutes ses forces au centre et l'attaque de Sobolev l'a surpris. Malheureusement, notre commandement n'est pas informé à temps du succès du général, qui n'a pas assez de forces pour poursuivre son action. Comme les autres journalistes et les observateurs étrangers, parmi lesquels je note au passage la présence entre autres du colonel Wellesley, McLaughlin se trouve par hasard à une position clef de notre front, entre le centre et le flanc gauche. A six heures, le comte Zourov, ordonnance de Sobolev, arrive à franchir les flancs-gardes turcs. En passant à proximité des journalistes qu'il connaît bien, il fait savoir la victoire de son détachement. Que se passe-t-il après ? Tous les correspondants se précipitent à l'arrière

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pour annoncer au plus vite par télégraphe le succès de l'armée russe. Tous, à l'exception de McLaughlin. Mademoiselle Souvorova le rencontre à peu près une demi-heure plus tard, seul, couvert de boue et sortant bizarrement des buissons. Le journaliste a de toute évidence eu le temps et la possibilité de rattraper le messager et de le tuer, en tuant par la même occasion le lieutenant-colonel Kazanzakis qui, pour son malheur, avait emboîté le pas à Zou-rov. On sait que tous les deux connaissaient bien McLaughlin et n'avaient aucune raison de le soupçonner de perfidie. Quant à mettre en scène le suicide du lieutenant-colonel, rien de plus facile : il traîne son corps dans les buissons, tire deux fois en l'air avec le pistolet du gendarme, et le tour est joué. Et moi, je me suis laissé prendre à cet hameçon.

Mizinov baissa les yeux d'un air confus, ce qui ne l'empêcha pas de poursuivre son récit sans attendre les reproches nouveaux que pouvait avoir envie de lui faire le souverain.

- En ce qui concerne la récente percée, McLaughlin a agi en concertation avec le commandement turc. Il a été, peut-on dire, l'atout majeur d'Osman. Leur calcul était simple et sûr : Ganetski est un général de grand mérite, mais, je vous prie d'excuser ma franchise, d'une intelligence quelque peu moyenne. Comme nous le savons, il n'a même pas eu la moindre velléité de mettre en doute l'information transmise par le journaliste, et il convient de rendre hommage à l'esprit de décision du lieutenant général Sobolev...

Varia trouva ce dernier propos désobligeant au plus haut point pour Fandorine qui était là sans rien dire, incapable de plaider sa cause. Aurait-il

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été invité là simplement pour écouter les autres parler ? Elle ne se contint pas et s'écria :

- Mais c'est à Eraste Pétrovitch qu'il faut rendre hommage ! C'est Fandorine qui a couru chez Sobolev et qui l'a convaincu d'attaquer !

L'empereur darda un regard étonné sur cette audacieuse qui osait bafouer le protocole, et le vieux prince Kortchakov hocha la tête d'un air réprobateur. Elle eut l'impression que Fandorine lui-même se troublait, car il passa d'un pied sur Tautre. Bref, elle avait mis tout le monde mal à l'aise.

- Continue, Mizinov, fit l'empereur avec un signe de tête. Mais le chancelier leva un doigt tout ridé :

- Avec l'autorisation de Votre Majesté. Si McLaughlin s'est lancé dans une diversion de cette importance, pourquoi a-t-il éprouvé le besoin d'en tenir informée cette demoiselle ?

Et le doigt se pencha dans la direction de Varia.

- Mais c'est évident ! (Mizinov essuya son front en sueur.) Il comptait sur le fait que Souvorova allait immédiatement colporter une nouvelle aussi extraordinaire dans tout le camp. La chose allait parvenir à l'état-major, et cela allait être l'exultation et le désordre ! La canonnade qui allait s'ensuivre serait du coup prise pour une salve. Peut-être même que, dans la liesse générale, on allait hésiter à accorder foi au premier appel du malheureux Ganetski attaqué, on allait perdre du temps à vérifier. C'est de l'écriture fine, l'improvisation d'un habile manouvrier.

- Peut-être, en convint le prince.

- Mais où est passé ce McLaughlin ? demanda le tsar. En voilà un qu'il serait intéressant d'inter-

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roger. Il faudrait également le confronter avec Wel-lesley. Cette fois, je suis bien certain que le colonel ne réussirait pas à se disculper ! Kortchakov eu un soupir rêveur.

- Oui ! Une affaire aussi compromettante nous permettrait de neutraliser totalement la diplomatie britannique.

- Malheureusement il n'a été retrouvé ni parmi les morts ni parmi les blessés. (Mizinov soupira lui aussi, mais son soupir avait une tout autre tonalité.) Il a réussi à s'échapper. Je me demande vraiment comment. Il est habile, le serpent. On n'a pas retrouvé non plus parmi les prisonniers le fameux Ali Bey, conseiller du sultan. Ce célèbre barbu qui a fait capoter notre premier assaut et qui, comme nous le supposons, ne serait autre qu'Anvar Effendi lui-même. J'ai remis à Votre Majesté un rapport sur ce dernier personnage.

Le souverain hocha la tête.

- Alors, qu'en dites-vous maintenant, Mikhaïl Alexandrovitch ? Le chancelier cligna des yeux.

- J'en dis que cela peut donner quelque chose d'intéressant, Votre Majesté. Si tout ce qui vient d'être dit est vrai, cette fois les Anglais sont allés trop loin, ils ont dépassé la mesure. En manouvrant bien, nous pouvons même nous retrouver gagnants dans l'affaire.

- Dites voir, dites voir un peu ce que vous avez imaginé ? demanda le tsar avec curiosité.

- Majesté, avec la prise de Plevna, la guerre en vient à sa phase finale. La victoire définitive contre les Turcs est l'affaire de quelques semaines. Je répète : " la victoire contre les Turcs ". Mais il ne

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faudrait pas que les choses tournent comme en 53 quand nous avons commencé par une guerre contre les Turcs pour nous retrouver face à l'Europe entière. Nos finances ne le supporteraient pas. Vous savez ce que nous a coûté cette campagne.

Le tsar fit la grimace, comme torturé par une rage de dents, et Mizinov hocha la tête d'un air affligé.

- La détermination de McLaughlin et la brutalité des moyens employés m'inquiètent beaucoup, poursuivit Kortchakov. Elles témoignent du fait que, dans sa volonté de nous empêcher d'accéder aux détroits, la Grande-Bretagne est prête à user de n'importe quels moyens, même les plus radicaux. N'oublions pas que son escadre militaire croise dans le Bosphore. Et pendant ce temps-là, la très aimable Autriche vous vise dans le dos, elle qui en son temps a déjà su planter un couteau dans le dos de votre père. A dire vrai, pendant que vous êtes restés là à faire la guerre à Osman Pacha, j'ai pour ma part réfléchi surtout à une autre guerre, la guerre diplomatique. Je pense en effet que nous versons notre sang, que nous mobilisons beaucoup d'argent et de ressources, mais que, pour finir, nous pouvons nous retrouver sans rien. Cette maudite Plevna nous a fait perdre un temps précieux tout en entamant la réputation de notre armée. Excusez-moi, Majesté, pardonnez au vieillard que je suis de faire l'oiseau de mauvais augure un jour comme celui-ci...