- Arrêtez, Mikhaïl Alexandrovitch, fit l'empereur avec un soupir. Nous ne sommes pas à la parade. Est-ce que je ne vois pas les choses !
- Avant les explications données par Lavrenty Arkadiévitch, j'étais d'une humeur très pessimiste.
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Si on m'avait demandé il y une heure : " Dis voir, vieux renard, que pouvons-nous espérer de la vie toire ? ", j'aurais répondu en toute honnêteté : " L'autonomie de la Bulgarie et un petit morceau du Caucase. Voilà ce que nous pouvons obtenir au mieux, triste bénéfice pour des dizaines de milliers de morts et des millions de roubles. " Alexandre eut un léger mouvement en avant :
- Et maintenant ?
Le chancelier braqua sur Varia et sur Fandorine un regard expressif dont Mizinov comprit la signification :
- Majesté, je vois où veut en venir Mikhaïl Alexandrovitch. J'en suis d'ailleurs arrivé à la même conclusion, et ce n'est pas par hasard que j'ai tenu à vous amener le conseiller titulaire Fandorine. Quant à mademoiselle Souvorova, nous pourrions peut-être la laisser aller.
Varia rougit violemment. Ainsi donc ici on ne lui faisait pas confiance. Quelle humiliation : être mise à la porte, et ce au moment le plus intéressant !
C'est alors que Fandorine ouvrit la bouche pour la première fois de l'audience :
- Je vous p-p-prie d'excuser mon audace. Mais ce n'est pas raisonnable.
L'empereur fronça ses sourcils bruns tirant sur le roux :
- Qu'est-ce qui n'est pas raisonnable ?
- On ne peut pas faire confiance à un collaborateur à moitié. Cela crée des vexations inutiles, et le travail s'en ressent. Varvara Andréevna sait tant de choses que, de toute façon, elle devinera sans p-p-peine le reste.
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- Tu as raison, reconnut le tsar. Parlez, prince.
- Nous devons utiliser cette histoire pour déconsidérer la Grande-Bretagne aux yeux du monde. Diversion, assassinats, complot avec l'une des parties en guerre au mépris de la neutralité, tout cela est inouï. A parler franchement, je suis stupéfait de constater une imprudence pareille de la part du comte Beaconsfield. Et si nous avions réussi à nous emparer de McLaughlin et qu'il ait parlé ? Quel scandale ! Quel cauchemar ! Pour l'Angleterre, bien sûr. Elle n'aurait plus eu qu'à rapatrier son escadre et à tenter de se justifier devant l'Europe entière, et il lui en aurait fallu du temps pour lécher ses blessures ! Dans le conflit oriental en tout cas, le cabinet de Saint-James n'aurait pas osé intervenir. Et sans Londres, nos amis austro-hongrois se seraient tenus tranquilles. A ce moment-là nous aurions pu tirer le plus grand bénéfice de notre victoire, et...
Alexandre coupa assez brutalement la parole au vieillard :
- Ce ne sont là que supputations. Nous n'avons pas McLaughlin. Et le problème est de savoir ce qu'il convient de faire.
- Le retrouver, répondit Kortchakov sans se troubler.
- Et comment ?
- Je ne sais pas, Majesté. Je ne suis pas le chef de la Troisième Section.
Le chancelier se tut, croisant avec bonhomie ses petits bras sur son ventre étique.
Mizinov comprit que c'était à lui de parler :
- Nous sommes convaincus de la culpabilité des Anglais et nous avons des preuves indirectes,
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mais aucune preuve directe. Il faut donc en trouver... Ou en fabriquer. Hum...
- Explique-toi, fit le tsar, impatient. Et ne tourne pas autour du pot, Mizinov, nous ne sommes pas en train de jouer à un jeu de société.
- A Vos ordres, Majesté. Actuellement McLaughlin est soit à Constantinople, soit, plus vraisemblablement, en route pour l'Angleterre, puisque sa mission est achevée. A Constantinople, nous avons tout un réseau d'agents secrets, et il ne sera pas trop difficile d'enlever ce vaurien. La chose sera plus difficile en Angleterre, mais en s'y prenant bien...
- Je ne veux pas entendre cela ! s'écria Alexandre. Tu fais des propositions inadmissibles !
- Vous m'avez dit vous-même de ne pas tourner autour du pot, fit le général avec un geste d'impuissance.
- Ramener McLaughlin dans un sac, ce ne serait pas mal, bien sûr, fit le chancelier, pensif, mais c'est bien difficile et peu sûr. On risque de faire plus de mal que de bien. A Constantinople, passe encore ; à Londres, je ne vous le conseillerais pas.
- D'accord, dit Mizinov en ponctuant son propos d'un vigoureux signe de tête. Si McLaughlin fait surface à Londres, on ne le touchera pas. Mais on provoquera un scandale dans la presse britannique en dévoilant le comportement inadmissible du correspondant. Le public anglais n'appréciera pas ces agissements qui n'entrent aucunement dans le cadre de leur fameux fair-play.
Kortchakov approuva :
- Là, vous parlez d'or. Pour lier les mains de Beaconsfield et de Derby, un bon scandale dans les journaux sera amplement suffisant.
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Tout au long de cette discussion, Varia s'était employée à se rapprocher tout doucement, quart de pas par quart de pas, d'Eraste Pétrovitch, et la voilà qui fut enfin toute proche de lui :
- Qui est Derby? demanda-t-elle d'une voix très basse.
- Leur ministre des Affaires étrangères, lui répondit Fandorine dans un souffle, presque sans bouger les lèvres.
Mizinov se retourna, courroucé, et eut un mouvement menaçant des sourcils. Mais le chancelier poursuivit :
- Votre McLaughlin est visiblement un fripon de première catégorie qui ne s'embarrasse ni de préjugés ni de sentiments. Si on le retrouve à Londres, on peut, avant de faire éclater le scandale, avoir avec lui une conversation confidentielle, faire état de nos preuves, le menacer de les rendre publiques... En effet, si le scandale se produit, il est un homme fini. Je connais les habitudes anglo-saxonnes : dans le monde, personne ne lui serrera plus la main, même s'il sait se couvrir de médailles de la tête aux pieds. Cela fait tout de même deux meurtres, ce n'est pas rien. On est à deux doigts d'un procès au pénal. C'est un homme intelligent. Et si on lui promet en plus une belle somme d'argent et un petit domaine quelque part au-delà de la Volga... Il peut nous fournir des renseignements précieux que Chouvalov saura utiliser pour faire pression sur Derby. Il lui suffira de menacer de dévoiler les choses, et le cabinet britannique se fera en un instant doux comme un agneau... Qu'en dites-vous, général, est-ce que McLaughlin a des chances de marcher face à cette combinaison de la menace et du pot-de-vin ?
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- Il n'aura pas d'autre solution, promit le général, tout à fait certain de son affaire. Moi aussi, j'ai pensé à cette variante, et c'est pour cela que j'ai amené Eraste Fandorine. Sans l'assentiment de Sa Majesté, je n'osais pas le charger d'une mission aussi délicate. La mise est trop forte. Fandorine est inventif, déterminé, il a une façon originale de percevoir les choses et, surtout, il est déjà allé à Londres, chargé d'une mission secrète particulièrement difficile dont il s'est acquitté brillamment. Il sait l'anglais et connaît McLaughlin personnellement. S'il faut l'enlever, il saura le faire. Si l'on en décide autrement, il saura le convaincre. S'il n'y arrive pas, il aidera Chouvalov à organiser un magnifique scandale. Ayant assisté aux événements, il peut témoigner contre McLaughlin lui-même. Il est en outre doué d'une étonnante force de persuasion.
- Et Chouvalov, qui est-ce ? demanda Varia, toujours dans un murmure.
- Notre ambassadeur, répondit le conseiller titulaire d'un air distrait.
Visiblement, il pensait à autre chose et n'écoutait plus le général que d'une oreille peu attentive.
- Alors, Fandorine, penses-tu réussir ? demanda l'empereur. Tu veux bien aller à Londres ?