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La seconde fois, c'est le Français lui-même qui avait été provoqué et de nouveau pour une plaisanterie qui, cette fois, avait paru à Varia assez amusante. C'était déjà l'époque où Varvara Andréevna était accompagnée en permanence par le jeune Mitia Grid-

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nev. Paladin avait imprudemment observé à voix haute que " mademoiselle Barbara " ressemblait à présent à l'impératrice Anna loanovna avec son négrillon et, sans craindre la terrible réputation du correspondant, le sous-lieutenant avait immédiatement exigé réparation. Dans la mesure où la scène s'était déroulée en présence de Varia, il n'y avait pas eu d'échange de coups de feu. Elle avait donné à Grid-nev l'ordre de prendre patience et à Paladin celui de retirer ses paroles. Le journaliste avait battu sur-le-champ sa coulpe, reconnaissant que la comparaison n'avait pas été heureuse et que monsieur le sous-lieutenant" faisait davantage penser à Hercule venant de capturer une biche. On en était resté là.

Par moments Varia avait l'impression que Paladin lui jetait des regards qui ne pouvaient être interprétés que d'une seule façon, et pourtant le Français avait avec elle tout le comportement d'un Bayard. Il lui arrivait comme aux autres journalistes d'aller passer plusieurs journées sur la ligne du front, et ils se voyaient maintenant plus rarement qu'au moment de Plevna. Un jour cependant ils avaient eu en tête-à-tête une conversation que Varia avait reconstituée par la suite dans son intégralité pour la noter mot pour mot dans son journal (après le départ d'Eraste Pétrovitch, l'idée lui était bizarrement venue de tenir un journal. C'était sans doute parce qu'elle n'avait rien à faire).

Ils étaient assis au coin du feu dans une auberge d'un col de montagne, à boire du vin chaud, et la température ambiante avait poussé le journaliste à la confidence.

- Ah ! mademoiselle Barbara, si je n'étais pas moi, avait soudain ricané Paladin sans savoir qu'il

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répétait presque littéralement les propos de Pierre Bézoukhov, ce héros de Guerre et Paix pour lequel Varia avait une véritable vénération. Si j'étais dans une autre situation, si j'avais un autre caractère et un autre destin... (Et il lui avait lancé un regard tel que son cour s'était mis à bondir comme s'il sautait à la corde. J'aurais immanquablement essayé de rivaliser avec le brillant Michel.) Dites-moi, aurais-je eu contre lui ne serait-ce qu'une petite chance ?

- Bien sûr, avait répondu honnêtement Varia avant de se reprendre, sa réponse apparaissant comme une invitation au flirt. Je veux dire, Charles, que vous auriez eu ni plus ni moins de chances que Mikhaïl Dmitriévitch. C'est-à-dire zéro chance. Ou presque.

Elle avait quand même ajouté " ou presque ". O cet éternel féminin, haïssable et indomptable !

Dans la mesure où Paladin avait l'air détendu comme jamais, elle lui avait posé une question qui la titillait depuis longtemps.

- Charles, est-ce que vous avez une famille ? Le journaliste avait souri :

- Ce qui vous intéresse en fait, c'est de savoir si j'ai une femme ? Varia s'était troublée.

- Non, pas seulement. Si vous avez des parents, des frères, des sours...

Mais elle s'était morigénée intérieurement : après tout, pourquoi faire l'hypocrite ? C'était une question parfaitement normale, et elle avait ajouté d'un ton décidé :

- J'aimerais bien savoir aussi si vous avez une femme, naturellement. Regardez, Sobolev par exemple ne cache pas qu'il est marié.

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- Hélas, mademoiselle Barbara. Ni femme ni fiancée. Je n'en ai pas, et je n'en ai jamais eu. Mon mode de vie ne me le permet pas. J'ai eu des aventures, cela va de soi, je vous en parle sans fausse honte parce que vous êtes une femme moderne, sans minauderies stupides. (Varia, flattée, sourit.) Pour ce qui est de ma famille, je n'ai qu'un père auquel je suis extrêmement attaché et qui me manque énormément. En ce moment il est en France. Un jour je vous parlerai de lui. Après la guerre, d'accord ? C'est toute une histoire !

En conclusion, elle ne lui était pas indifférente, mais il ne souhaitait pas entrer en rivalité avec Sobolev. Par orgueil sans doute.

Cette circonstance n'empêchait nullement le Français d'avoir des relations amicales avec Michel. Le plus souvent, c'est précisément dans le détachement du général blanc qu'il se rendait quand il disparaissait, d'autant que celui-ci se trouvait en permanence à l'extrême avant-garde de l'armée en marche, et les correspondants de presse avaient toujours quelque chose à glaner dans son entourage.

Le 8 janvier à midi, Varia vit arriver une voiture accompagnée d'une garde cosaque que lui envoyait Sobolev pour l'inviter à venir le rejoindre dans Andrinople tout juste conquise. Le siège en cuir d'un moelleux parfait de cet équipage confisqué à l'ennemi s'ornait d'une brassée de rosés d'orangerie. En voulant organiser ces branches disparates en un bouquet, Mitia Gridnev déchira ses gants tout neufs avec les épines et en fut violemment contrarié. Et comme ils roulaient, Varia dut le consoler, en lui promettant, pour s'amuser, de lui don-

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ner ses gants à elle (le sous-officier avait de toutes petites mains de jeune fille). Mitia fronça ses sourcils clairs, renifla d'un air vexé et resta une demi-heure à bouder en battant de ses longs cils épais. Pour finir, ses cils sont la seule partie de son individu avec laquelle le pauvre gringalet a eu de la chance, se dit-elle. Il avait les mêmes qu'Eraste Pétrovitch, mais clairs. A partir de là, ses pensées se reportèrent tout naturellement sur Fandorine dont elle se demandait bien où il était passé. Pourvu qu'il revienne vite ! Quand il était là... Se sentait-elle plus en sécurité ? Les choses lui paraissaient-elles plus intéressantes ? Elle n'aurait pas su le dire comme cela d'un coup, ce qui était certain, c'est que quand il était là, c'était mieux.

Quand ils arrivèrent, le soir tombait. La ville était silencieuse, les rues désertes, et seuls résonnaient le pas sonore des détachements de cavaliers et le fracas des pièces d'artillerie que l'on disposait le long de la route.

L'état-major provisoire était installé dans le bâtiment de la gare, et Varia entendit de très loin des airs de musique militaire. Une fanfare jouait l'hymne au tsar Toutes les fenêtres du bâtiment neuf de type européen étaient illuminées. Devant, sur la place, brûlaient des feux de camp et les cheminées des cuisines de campagne fumaient d'un air affairé. Mais ce qui étonna le plus Varia, ce fut de voir, à quai, un train de passagers tout ce qu'il y avait d'ordinaire : petits wagons coquets, locomotive crachant paisiblement de petits nuages de fumée, comme s'il n'y avait pas eu de guerre.

Il va sans dire que dans la salle d'attente, on célébrait l'événement. Autour de tables disparates ras-

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semblées tant bien que mal et qui portaient quelques nourritures sommaires mais un nombre conséquent de bouteilles, les officiers faisaient la fête. Au moment où Varia et Gridnev pénétrèrent dans la pièce, tous venaient justement de hurler " hour-rah ", leur verre levé et le regard tourné vers la table occupée par le commandant. La célèbre tunique blanche du général tranchait sur les uniformes noirs de l'armée et sur la tenue grise des Cosaques. A la table d'honneur, outre Sobolev lui-même, se tenaient les officiers supérieurs (parmi eux Varia ne connaissait que Pérépelkine) et Paladin. Tous avaient la mine réjouie et la face rubiconde, et il était évident que le festin durait déjà depuis un bon moment.

- Varvara Andréevna ! cria Achille en bondissant de sa chaise. Je suis heureux que vous ayez accepté de venir ! Messieurs, un " hourrah " pour notre seule dame !

Tous se dressèrent, et leur cri fut à ce point assourdissant que Varia prit peur. Jamais encore elle n'avait été saluée d'une manière aussi active. N'avait-elle pas eu tort d'accepter l'invitation ? La baronne Vreïskaïa, qui dirigeait l'hôpital de campagne auquel étaient rattachées les deux compagnes de chambre de Varia, avait coutume de mettre en garde ses filles :