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- Mesdames*, tenez-vous à distance des hommes quand ils sont excités par une bataille ou, pis encore, par une victoire. Dans ces moments-là, s'éveille en eux une sauvagerie atavique, et n'importe lequel d'entre eux, fût-il un élève du corps de pages, se transforme provisoirement en un barbare. Laissez-les rester un moment entre eux,

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recouvrer leurs esprits, et de nouveau ils offriront au monde un visage civilisé et redeviendront contrôlables.

Cela dit, en dehors d'une galanterie exacerbée et d'éclats de voix un peu poussés, Varia ne remarqua rien de particulièrement sauvage chez ses voisins de table. On l'installa à la place d'honneur, à la droite de Sobolev, et Paladin se trouva à sa droite à elle.

Quelque peu rassérénée par un petit verre de Champagne, la jeune fille demanda :

- Michel, qu'est-ce que c'est que ce train ? Je ne me souviens même plus du jour où j'ai vu pour la dernière fois une locomotive sur des rails, et non les roues en l'air dans un fossé.

- Mais vous ne savez donc rien ! s'écria un jeune colonel assis au bout de la table. La guerre est finie ! Aujourd'hui des parlementaires sont arrivés de Constantinople. Et ils sont venus par le train, comme en temps de paix !

- Et combien sont-ils, ces parlementaires ? s'étonna Varia. Tout un convoi ?

- Non, Varenka, expliqua Sobolev, ils ne sont que deux. Mais la chute d'Andrinople a déclenché chez les Turcs une telle panique que, pour ne pas perdre une minute, ils se sonT contentés d'accrocher le wagon de leurs messagers à un train normal. Un train sans passagers, bien sûr.

- Et où sont ces parlementaires ?

- Je les ai envoyés au grand prince dans des voitures, car à partir d'ici la voie de chemin de fer est détruite.

- Oh ! là ! là ! Cela fait une éternité que je n'ai pas pris le train, soupira Varia, rêveuse. Carrer son

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dos contre un dossier moelleux, ouvrir un livre, boire un verre de thé chaud... Et pendant ce temps-là, voir derrière la fenêtre défiler les poteaux télégraphiques, entendre le bruit des roues...

- Je vous ferais bien faire un petit tour, dit Sobolev, mais on n'a malheureusement pas grand choix quant à l'itinéraire. D'ici, on ne peut se rendre qu'à Constantinople.

- Messieurs, messieurs ! s'exclama Paladin. Quelle excellente idée ! La guerre est en fait finie *. Les Turcs ne tirent plus. D'ailleurs la locomotive porte un drapeau turc ! Si l'on faisait un petit tour jusqu'à San Stefano ? Aller et retour* ? Qu'est-ce que tu en dis, Michel ? (Ayant commencé dans un russe approximatif, de plus en plus exalté par son projet, il passa définitivement au français.) Mademoiselle Barbara ferait une promenade en wagon de première, moi, j'écrirais un somptueux reportage, et un officier de l'état-major viendrait avec nous pour reconnaître les arrières de l'armée turque. Je te le jure, Michel, ça se passera sans le moindre problème ! D'ici à San Stefano et retour ! Ils ne se douteront même de rien ! Et si jamais ils s'aperçoivent de quelque chose, de toute façon ils n'oseront pas tirer : nous avons leurs parlementaires ! Michel, sais-tu qu'à San Stefano, on a les lumières de Constantinople comme dans le creux de la main ! C'est là que sont concentrées les maisons de campagne des vizirs turcs ! Oh, quelle belle occasion !

- Ce serait une folie irresponsable ! déclara le lieutenant-colonel Pérépelkine d'un ton cassant, et j'espère, Mikhaïl Dmitriévitch, que vous aurez assez de sagesse pour ne pas vous laisser tenter.

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Quel homme rigide et désagréable que cet Eré-meï Pérépelkine ! A vrai dire, au cours de ces quelques mois Varia avait conçu la plus vive antipathie pour le personnage, tout en accordant par ailleurs une foi totale aux louanges communément faites des qualités techniques exceptionnelles du chef d'état-major de Sobolev. Il ne manquerait plus qu'il ne se donne pas de mal ! C'est quand même quelque chose : en moins de six mois, sauter du grade de capitaine à celui de lieutenant-colonel, en arrachant au passage une croix de Saint-Georges et une épée de Sainte-Anne pour blessures au combat. Et tout cela grâce à Michel. Et pourtant il la regardait de travers, comme si elle, Varia, lui avait pris quelque chose. Cela dit, en fait, ça se comprenait : il était jaloux, il aurait voulu qu'Achille lui appartienne à lui tout seul. Il serait intéressant de savoir où en était Erémeï lonovitch en matière de péché de Kazanzakis. Un jour, dans une discussion avec Sobolev, elle s'était même permis une petite allusion perfide à ce sujet, et Michel avait tellement ri qu'il avait failli s'en étrangler.

Cette fois cependant le détestable Pérépelkine avait totalement raison. La " merveilleuse idée " de Charles parut à Varia d'une sottise absolue. Pourtant, auprès des fêtards, elle reçut un soutien total : un colonel cosaque alla même jusqu'à donner au Français une tape amicale dans le dos en l'appelant " tête brûlée ". Sobolev souriait, mais se taisait pour le moment.

- Laissez-moi y aller, Mikhaïl Dmitriévitch, demanda un général de cavalerie cosaque à l'air bravache (son nom devait être Stroukov). Je mettrai mes gars dans les compartiments, et on fera

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un gentil petit tour. Et qui sait, on trouvera peut-être un autre Pacha à faire prisonnier. Eh oui, on en a encore le droit ! Pour le moment, nous n'avons pas reçu l'ordre de cesser les activités militaires.

Sobolev jeta un rapide regard à Varia qui remarqua que ses yeux avaient soudain un éclat inhabituel.

- Que non, Stroukov ! Dans un premier temps, il faudra vous contenter d'Andrinople. (Achille eut un sourire de rapace et haussa la voix :) Messieurs, voici mes ordres ! (Un silence total s'instaura immédiatement dans la salle.) Je transfère mon centre de commandement à San Stefano ! Que l'on fasse monter le troisième bataillon de chasseurs dans les rames. Même s'ils doivent être comme des harengs dans un tonneau, il faut qu'ils y entrent tous. Moi, je voyagerai dans le wagon de l'état-major. Puis le train reviendra immédiatement ici chercher des renforts, et il continuera à faire des allers et retours incessants. Demain à la mi-journée, j'aurai tout un régiment. Votre tâche à vous, Stroukov, est de venir nous rejoindre avec votre cavalerie pas plus tard que demain soir. Pour le moment, un bataillon me suffira. Selon les rapports des services de reconnaissance, nous ne devrions pas rencontrer d'unités turques prêtes au combat. Il ne reste plus à Constantinople que la garde du sultan dont la mission est de veiller sur Abdùl-Hamid.

- Ce ne sont pas les Turcs qu'il faut craindre, Excellence, dit Pérépelkine d'une voix grinçante. On peut supposer que les Turcs ne vous toucheront pas, ils sont au tapis. En revanche le commandant en chef, lui, ne va pas vous complimenter.

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- Rien de moins sûr, Erémeï lonovitch, fit Sobolev en clignant des yeux avec malice. Tout le monde sait qu'Ak Pacha est fou, et ça permet de faire passer bien des choses. Par ailleurs, l'annonce de la prise d'une banlieue de Constantinople au moment même où se mènent les pourparlers peut se révéler d'une grande utilité pour Sa Majesté impériale. A haute voix on me gourmandera, mais on me dira merci dans le silence du cabinet. Et ce ne sera pas la première fois. En outre, veuillez ne pas discuter un ordre qui a déjà été donné !

- Absolument * / fit Paladin avec un hochement de tête enthousiaste. Un tour de génie, Michel" ! Ce n'est donc pas mon idée qui était la meilleure. Mais mon reportage n'en sera que plus intéressant !

Sobolev se leva et offrit cérémonieusement son bras à Varia :

- Ne vous serait-il pas agréable, Varvara Andréevna, de jeter un coup d'oil aux lumières de Constantinople ?

Le convoi fendait l'obscurité à vive allure, et Varia avait à peine le temps de lire le nom des stations : Babaeski, Liuleburgaz, Tchorlu. Les gares étaient des gares comme toutes les autres, comme celles que l'on peut trouver par exemple dans la région de Tambov, simplement elles étaient jaunes au lieu d'être blanches : lumières, silhouettes élégantes de cyprès ; une fois, la dentelle métallique d'un pont laissa apercevoir dans un éclat le ruban d'une rivière caressée par la lune.