Le compartiment était confortable, avec des divans en peluche et une grande table d'acajou. Les gardes et Gulnora, la jument blanche de Sobolev,
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avaient pris place dans la partie du wagon réservée à la suite, et des hennissements en parvenaient sans arrêt, Gulnora ne réussissant pas à recouvrer son calme après l'énervement que lui avait causé le chargement. Outre le général lui-même et Varia, le salon accueillait Paladin et plusieurs officiers, dont Mitia Gridnev, endormi paisiblement dans un coin. Regroupés autour de Pérépelkine, qui portait sur une carte l'avancement du train, les officiers fumaient, le correspondant prenait des notes dans son calepin, quant à Varia et à Sobolev, ils se tenaient à l'écart, près de la fenêtre, occupés à une conversation qui n'était pas des plus faciles.
- ... Je pensais que c'était le grand amour...
Michel se confessait à mi-voix, faisant mine d'avoir les yeux fixés sur l'obscurité derrière la fenêtre, mais Varia savait très bien que c'était son reflet à elle qu'il regardait dans la vitre.
- Bon, je ne vais pas vous raconter des histoires. Je ne pensais pas à l'amour. Ma véritable passion, c'est l'ambition, tout le reste vient après. Je suis fait comme cela. Mais l'ambition n'est pas un péché quand elle vise des buts élevés. Je crois au destin et à l'étoile de chacun, Varvara Andréevna, et mon étoile à moi brûle d'un éclat vif et mon destin est particulier. Je sens cela avec mon cour. Quand je n'étais encore qu'élève de l'école militaire...
Délicatement Varia le ramena à ce qui l'intéressait :
- Vous aviez commencé à me parler de votre femme.
- Ah oui ! Je me suis marié par ambition, je l'avoue. J'ai commis une erreur. L'ambition est une
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bonne chose quand elle vous conduit à aller au-devant des balles, mais il ne faut surtout pas l'associer au mariage. Je vais vous dire comment les choses se sont passées. Je revenais du Turkestan. C'étaient pour moi les premiers rayons de la gloire, mais cela ne changeait rien, je n'étais qu'un parvenu, un roturier. Mon grand-père avait commencé tout en bas de l'échelle des grades. Et voilà que j'avais en face de moi la princesse Titov. Une lignée remontant à Riourik, le premier prince russe. Pour moi, c'était passer directement de la garnison au grand monde. Comment ne pas se laisser tenter ?
Sobolev parlait d'une voix entrecoupée, avec amertume. Il donnait le sentiment d'être sincère, et Varia apprécia cette sincérité. En plus, bien sûr, elle voyait bien où il voulait en venir. Elle aurait pu l'arrêter à temps, faire dévier la conversation, mais elle manqua de courage. Mais qui en aurait eu à sa place ?
- Très vite, j'ai compris que je n'avais rien à faire dans la haute société. Le climat ne convenait pas à mon organisme. Et nous avons vécu comme cela : moi en campagne, elle à la capitale. Dès que la guerre sera terminée, je demanderai le divorce. Je peux me le permettre, je l'ai bien mérité. Et personne ne me jugera : on a beau dire, je suis un héros. (Sobolev eut un sourire malicieux.) Alors, Varenka, que me dites-vous, ?
- A quel sujet ? demanda-t-elle avec un air
innocent.
Sa maudite nature de coquette exultait. Ces confidences ne menaient à rien, elles ne pouvaient créer que des complications, et pourtant, elle avait le cour en fête.
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- Dois-je divorcer ou non ?
- Là, c'est à vous de décider. (Elle allait dire ce qu'il fallait, elle allait le dire tout de suite.)
Sobolev poussa un lourd soupir et se jeta à l'eau la tête la première.
- Il y a longtemps que je vous regarde. Vous êtes intelligente, sincère, courageuse, vous avez du caractère. C'est d'une compagne comme vous que j'ai besoin. Avec vous, je serais encore plus fort. Et vous ne le regretteriez pas, vous non plus, je vous l'assure... Bref, Varvara Andréevna, considérez que je vous fais...
- Votre Excellence ! hurla Pérépelkine. Que le diable l'emporte celui-là ! San Stefano ! On décharge ?
L'opération s'effectua sans la moindre anicroche. Complètement abasourdie, la garde (six soldats à moitié endormis en tout et pour tout) fut désarmée en un tournemain, et les hommes s'égaillèrent dans la ville en petites sections.
Tant que de rares coups de feu se firent entendre dans les rues, Sobolev resta dans la gare. Mais tout fut terminé en une demi-heure. Comme pertes, on ne déplorait qu'un blessé léger, et encore c'étaient sans doute les siens qui l'avaient touché par inadvertance.
Le général inspecta rapidement le centre de la ville éclairé par des becs de gaz. Juste après, commençait un sombre labyrinthe de ruelles tortueuses, et s'y enfoncer n'avait aucun sens. Pour sa résidence, et afin de pouvoir le cas échéant y organiser sa défense, Sobolev choisit le bâtiment massif de la filiale de la banque Osmano-osmanienne.
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Une première compagnie prit place juste devant les murs et à l'intérieur, une deuxième resta à la gare, la troisième se distribua en équipes de ronde dans les rues avoisinantes. Le train, lui, repartit aussitôt pour aller chercher des renforts.
Il fut impossible d'informer l'état-major du commandement suprême de la prise de San Stefano, la ligne restait muette Sans doute les Turcs s'en étaient-ils occupés.
- Le deuxième bataillon sera là au plus tard à midi, dit Sobolev. Pour le moment, on ne prévoit rien d'intéressant. Admirons les lumières de la capitale de Byzance et bavardons pour passer le temps.
L'état-major provisoire fut installé au second étage, dans le cabinet du directeur. Premièrement on avait effectivement des fenêtres une vue magnifique sur les lumières lointaines de la capitale turque, deuxièmement une porte en fer menait directement du cabinet à la salle du trésor de la banque. Là, de lourds rayonnages en fonte portaient des sacs régulièrement alignés munis d'un cachet de cire. Déchiffrant les caractères arabes, Paladin annonça que chacun des sacs contenait cent mille livres.
- Et on dit que la Turquie est ruinée, fit Mitia, étonné. Il y a là des millions !
- C'est pour cela que nous n'allons plus bouger d'ici, au moins on sera certain que personne n'y touchera, décida Sobolev. On m'a déjà accusé une fois d'avoir subtilisé le trésor du khan. Ça suffit.
La porte de la salle du trésor resta entrouverte, et personne ne parla plus des millions. On apporta de la gare un appareil télégraphique que l'on ins-
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talla dans l'antichambre en tirant un fil à travers toute la place. Tous les quarts d'heure, Varia essayait d'entrer en contact ne serait-ce qu'avec Andrinople, mais l'appareil ne donnait aucun signe de vie.
Au bout d'un moment, on vit arriver une députa-tion des marchands et du clergé qui supplièrent de ne pas piller les maisons et de ne pas détruire les mosquées, mais de fixer plutôt une contribution, dans les cinquante mille livres par exemple, les pauvres habitants de la ville étant incapables d'en rassembler davantage. Quand le chef de la députa-tion, un gros Turc au nez camus vêtu d'une redingote et coiffé d'un fez, comprit qu'il avait devant lui le légendaire Ak Pacha en personne, le montant de ladite contribution se trouva sur-le-champ multiplié par deux.
Sobolev voulut calmer les envoyés en leur expliquant qu'il n'était pas habilité à recevoir de contribution. Le Turc au nez camus jeta un regard de biais à la porte non fermée de la salle du trésor et leva respectueusement les yeux au ciel :
- Je comprends, Effendi. Cent mille livres pour un grand personnage comme toi, ce n'est rien du tout!
Dans le pays, les nouvelles se répandaient vite. Deux heures ne s'étaient pas écoulées après le départ des quémandeurs de San Stefano qu'Ak Pacha voyait se présenter à son cabinet une ambassade de marchands grecs venant de Constantinople même. Ceux-ci ne proposèrent pas de contribution, mais offrirent aux " valeureux guerriers chrétiens " des sucreries et du vin. Ils expliquèrent que la ville comptait un grand nombre de chrétiens orthodoxes et demandèrent de