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ne pas tirer au canon, mais que s'il fallait absolument le faire un peu, qu'ils ne tirent pas sur le quartier de Péra, où se trouvaient un grand nombre de magasins et de dépôts remplis de marchandises, mais plutôt sur Galata ou, mieux encore, sur les quartiers arméniens et juifs. Ils tentèrent de remettre à Sobolev une épée en or ornée de pierres précieuses, furent mis à la porte et s'en retournèrent apparemment rassurés.
- Byzance, la ville impériale ! fit Sobolev, ému, en considérant par la fenêtre les lueurs scintillantes de la grande cité. Rêve constant et inaccessible des souverains russes. Là sont les racines de notre foi et celles de notre civilisation. Là est la clé de toute la Méditerranée. Et elle est si proche ! Il suffirait de tendre la main et de la prendre. Est-ce qu'encore une fois, on repartira bredouille ?
- Ce n'est pas possible, Excellence, s'écria Mitia Gridnev. Le tsar ne le permettra pas !
- Hélas, mon pauvre Mitia ! Je parie que nos sages de l'arrière, les Kortchakov et les Gnatiev, ont déjà entamé les pourparlers et qu'ils frétillent de la queue devant les Anglais. Ils n'auront pas le souffle nécessaire pour s'emparer de ce qui appartient à la Russie selon un droit antique, je suis certain qu'ils ne l'auront pas ! En 29, Dibitch est venu jusqu'à Andrinople, aujourd'hui, vous le voyez, nous sommes à San Stefano. Et pourtant, cela ne donnera rien. Je vois pour ma part une Russie grande et forte qui rassemblerait les terres slaves d'Arkhangelsk à Constantinople et de Trieste à Vladivostok ! Ce n'est qu'alors que les Romanov rempliraient leur mission historique et pourraient enfin, en en finissant avec les guerres constantes, passer à l'organisation de leur malheureux Empire.
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Mais si on recule, cela voudra dire que nos fils et nos petits-fils auront encore à verser leur sang et celui des autres pour essayer d'atteindre les murailles de la ville impériale. Tel est le chemin de croix destiné au peuple russe !
- J'imagine ce qui se passe en ce moment à Constantinople, dit Paladin d'un air rêveur en regardant lui aussi par la fenêtre. Ak Pacha est à San Stefano ! Au palais, c'est la panique, on évacue le harem, les eunuques courent dans tous les sens en remuant leur gros derrière. J'aimerais bien savoir si Abdùl-Hamid est déjà passé sur la rive asiatique ? Et il ne peut venir à l'idée de personne que vous êtes arrivé là, Michel, avec un seul bataillon. Si on était en train de faire un poker, ça constituerait un bluff étonnant, avec garantie totale de voir l'adversaire jeter ses cartes et passer.
Pérépelkine recommença à s'alarmer :
- C'est de mal en pis ! Mikhaïl Alexandrovitch, Excellence, mais ne l'écoutez pas ! Vous voyez bien que vous courez à votre perte ! Déjà vous venez de vous fourrer dans la gueule du loup ! On n'en a rien à faire d'Abdul-Hamid !
Sobolev et le correspondant se regardèrent dans le blanc des yeux.
- Et qu'est-ce que je risque, à vrai dire ? (Le général serra le poing à en faire craquer ses doigts.) Bon, si la garde du sultan ne prend pas peur et qu'elle essaie de nous tirer dessus, je bats en retraite et voilà tout. Qu'est-ce que vous en dites, Charles, elle est importante, la garde d'Abdul-Hamid ?
- Abdùl-Hamid a une bonne garde, mais il ne la laissera s'éloigner de lui à aucun prix.
- Ce qui veut dire qu'ils ne me poursuivront pas. Pénétrer dans la ville en une colonne, dra-
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peaux au vent et avec roulement des tambours, moi en tête, monté sur Gulnora.
De plus en plus excité, Sobolev se mit à aller et venir dans son cabinet.
- Il faut agir avant le jour, pour qu'ils ne s'aperçoivent pas que nous sommes si peu nombreux. Et aller directement au palais. Sans un seul coup de feu ! Croyez-vous qu'on va me présenter les clés de la ville impériale ?
- A coup sûr ! s'écria Paladin en s'enflammant. Et ça, ce sera la capitulation complète !
- Placer les Anglais devant le fait accompli ! (Le général fendait l'air du tranchant de la main.) Le temps qu'ils réalisent, la ville est déjà aux mains des Russes, et les Turcs ont capitulé. Et si jamais quelque chose ne marche pas, pour moi ça reviendra au même. San Stefano non plus, personne ne m'a autorisé à le prendre !
- Ce sera une conclusion sans précédent ! Et dire que j'en aurai été le témoin direct ! bredouillait le journaliste avec émotion.
- Non, pas un témoin, un acteur ! dit Sobolev en lui donnant une tape sur l'épaule.
Brusquement Pérépelkine se dressa en travers de la porte. Il avait l'air au comble du désespoir, ses yeux bruns étaient exorbités, des gouttes de sueur perlaient à son front :
- Je ne vous laisserai pas y aller ! En tant que chef d'état-major, je proteste ! Reprenez-vous, Excellence ! Souvenez-vous que vous êtes un général de la suite de Sa Majesté, et non pas un quelconque Bachi-Bouzouk ! Je vous en conjure !
- Ecartez-vous, Pérépelkine, vous m'ennuyez ! (Le ton du terrible habitant des cieux se fit violent
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à l'égard du rationaliste.) Quand Osman Pacha a tenté sa percée, vous m'avez conjuré aussi de ne pas me mettre en campagne avant d'en recevoir l'ordre. Vous vous êtes même jeté à genoux ! Et qui a eu raison ? Et voilà ! Vous verrez, on me présentera les clés de la ville impériale !
- Quelle audace ! s'écria Mitia, vous ne trouvez pas que c'est admirable, Varvara Andréevna ?
Varia ne répondit pas, car elle se demandait s'il fallait admirer ou non. La détermination folle de Sobolev lui donnait le vertige. De plus, une question se posait : que devait-elle faire, elle ? Devait-elle se mettre en marche au son du tambour en compagnie du bataillon de chasseurs, accrochée à un étrier de Gulnora ? Ou alors rester seule la nuit dans une ville ennemie ?
- Gridnev, je te laisse mes gardes personnels, tu veilleras sur la banque. Sinon les gens d'ici vont s'emparer du trésor, et on mettra tout cela sur le dos de Sobolev, dit le général.
Le sous-lieutenant essaya de se lamenter :
- Votre Excellence ! Mikhaïl Dmitriévitch ! Moi aussi, je veux aller à Constantinople !
- Et qui va veiller sur Varvara Andréevna ? fit Paladin sur un ton de reproche dans son russe approximatif.
Sobolev tira de sa poche sa montre en or dont il releva avec bruit le couvercle.
- Il est cinq heures trente. Dans deux heures, deux heures et demie, le jour commencera à se lever. Hé, Goukmassov !
Un sous-lieutenant cosaque de fort belle prestance fit une entrée fulgurante dans la pièce :
- A vos ordres, Excellence !
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- Rassemble les compagnies ! Qu'on forme le bataillon en colonne de marche ! Etendards et tambours en tête ! Qu'on place aussi en tête les chanteurs ! Nous allons avancer en beauté ! Qu'on selle Gulnora ! Exécution ! A six heures zéro zéro, on se met en route !
L'ordonnance partit comme une flèche. Sobolev, lui, s'étira délicieusement et dit :
- Cette fois, Varvara Andréevna, ou je deviens un héros plus grand que Bonaparte ou c'en est enfin fini de ma tête folle.
- Non, ce n'est pas la fin, répondit-elle en fixant le général avec une admiration profonde, tellement il était à ce moment-là superbe, un véritable Achille.
En bon Russe superstitieux, Sobolev cracha trois fois par-dessus son épaule gauche pour déjouer le mauvais sort.
Pérépelkine tenta une fois encore d'intervenir :
- Il n'est pas trop tard pour changer d'avis, Mikhaïl Dmitriévitch ! Permettez-moi de rappeler Goukmassov !
Il fit même un premier pas en direction de la porte, mais à cet instant...
A cet instant précis, on entendit dans l'escalier un bruit de pas nombreux. La porte s'ouvrit et deux personnes entrèrent : Lavrenty Arkadiévitch Mizinov et Fandorine.