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- Eraste Pétrovitch, hurla Varia, qui faillit lui sauter au cou mais se reprit à temps. Mizinov marmonna :

- Oui, il est là ! C'est parfait !

Apercevant derrière les deux hommes des uniformes de gendarme en nombre, Sobolev se renfrogna :

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- Excellence ? Comment se fait-il que vous soyez là ? J'ai bien sûr agi sans l'avis de mes supérieurs, mais aller jusqu'à m'arrêter, c'est peut-être excessif !

Mizinov s'étonna :

- Vous arrêter ? Pourquoi cela ? J'ai eu toutes les peines du monde à venir vous rejoindre dans une draisine accompagné d'une demi-compagnie de gendarmes. Le télégraphe ne fonctionne pas, la route est coupée. J'ai essuyé trois attaques et perdu sept hommes. Regardez mon manteau percé par une balle.

Il montra un trou dans sa manche. Eraste Pétrovitch fit un pas en avant. Il n'avait pas changé du tout depuis son départ, il était simplement habillé d'une manière plus élégante, un vrai dandy : haut-de-forme, imperméable à capeline, col dur.

- Bonjour, Varvara Andréevna, dit le conseiller titulaire d'une voix avenante. C-c-comme vos cheveux ont repoussé. Je crois que c'est tout de même mieux ainsi.

Il s'inclina légèrement devant Sobolev :

- J'ai appris que vous aviez obtenu une épée en diamants, Excellence. Je vous en félicite, c'est un grand honneur.

Il se contenta d'un rapide signe de tête en direction de Pérépelkine, et, pour finir, s'adressa au correspondant :

- Salaam aleikoum, Anvar Effendi.

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Wiener Zeitung (Vienne) 21 (9) janvier 1878

... Le rapport de forces entre les deux adversaires à l'étape finale de la guerre est tel que nous ne pouvons plus ignorer la menace que constitue l'expansion pans-lave à la frontière sud de l'Empire austro-hongrois. Le tsar Alexandre et ses satellites la Roumanie, la Serbie et le Monténégro ont concentré un poing de fer de sept cent mille hommes armés de quinze cents canons. Et tout ceci contre qui ? Contre une armée turque démoralisée qui, selon les calculs les plus optimistes, ne compte aujourd'hui pas plus de cent vingt mille soldats affamés et apeurés.

La situation est grave, messieurs ! Il faudrait être une autruche pour ne pas voir le danger qui guette l'ensemble de l'Europe civilisée. Tout retard est synonyme de mort, et si nous restons là, bras croisés, à regarder les hordes scythes...

Fandorine rejeta le pan de son imperméable sur son épaule, et, dans sa main droite, l'acier bruni

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d'un joli petit revolver eut un éclat mat. A la même seconde Mizinov claqua des doigts, deux gendarmes pénétrèrent dans le cabinet et pointèrent leurs carabines sur le correspondant.

- Qu'est-ce que c'est que cette bouffonnerie ? hurla Sobolev. Que veut dire ce " salaam alei-koum " ? Pourquoi " Effendi " ?

Varia tourna le regard vers Charles. Il se tenait près du mur, les bras croisés sur la poitrine, et regardait le conseiller titulaire avec un sourire à la fois méfiant et ironique.

- Eraste Pétrovitch, bredouilla Varia, mais c'est McLaughlin que vous étiez allé chercher en Angleterre.

- Je suis bien allé en Angleterre, Varvara Andréevna, mais pas du tout pour y rechercher McLaughlin dont je savais pertinemment qu'il n'y était pas et qu'il ne pouvait pas y être.

- Pourtant vous n'avez rien objecté quand Sa Majesté...

Varia s'interrompit, consciente d'avoir été à deux doigts de trahir un secret d'Etat.

- A ce moment-là, je n'avais rien pour étayer mon hypothèse, et, de toute façon, il fallait bien que j'aille voir en Europe.

- Et qu'y avez-vous découvert ?

- Comme il fallait s'en douter, le cabinet anglais n'est pour rien dans l'affaire. Et de un. C'est vrai, à Londres, on ne nous aime pas. C'est vrai, on s'y prépare à une grande guerre. Mais de là à tuer des messagers et à organiser des diversions, c'est trop. La chose serait contraire à l'esprit sportif anglais. Le comte Chouvalov me l'a d'ailleurs confirmé.

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" Je suis passé à la rédaction du Daily Post où j'ai pu me convaincre de l'innocence totale de McLaughlin. Et de deux. Ses amis et collègues définissent Seamus comme un homme droit et sans ruse, hostile à la politique anglaise et, qui plus est, non sans relations peut-être avec le mouvement nationaliste irlandais. Tout cela ne dessine pas le portrait d'un parfait agent du perfide Disraeli.

" Au retour, je me suis arrêté à Paris, de toute façon c'était ma route, et j'y suis resté un moment. J'y ai fait un saut à la rédaction de La Revue parisienne.

Paladin fit un mouvement, et les gendarmes dressèrent leur arme, prêts à tirer. Le journaliste hocha la tête, montrant qu'il avait compris, et cacha ses mains derrière son dos, sous les basques de sa redingote de voyage.

Eraste Pétrovitch continua comme si de rien n'était :

- C'est là que j'ai appris qu'à la rédaction, personne n'avait jamais vu le célèbre Charles Paladin. Il leur fait parvenir ses brillants articles, ses essais et ses billets par la poste ou par le télégraphe.

- Et alors ? fit Sobolev, scandalisé. Charles n'est pas un minet de salon, c'est un amateur d'aventures.

- Et ce dans une mesure bien supérieure à celle que suppose Son Excellence. J'ai feuilleté les vieilles années de La Revue parisienne et constaté une bien curieuse coïncidence. Les premières publications de monsieur Paladin ont été envoyées de Bulgarie il y a dix ans, c'est-à-dire à l'époque où le vilayet du Danube avait pour gouverneur Midhat

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Pacha, lequel avait pour secrétaire un jeune fonctionnaire du nom d'Anvar. En 1868, Paladin fait parvenir de Constantinople une série d'esquisses brillantes sur les mours de la cour du sultan. C'est la période de la première notoriété de Midhat Pacha, le moment où il est invité à la capitale pour diriger le Conseil d'Etat. Un an après, le réformateur est envoyé en exil honorifique dans la lointaine province de Mésopotamie, et, comme prise sous le charme, la plume brillante du talentueux journaliste se transporte elle aussi de Constantinople à Bagdad. Durant trois années (or c'est précisément le temps que passe Midhat Pacha en qualité de gouverneur de l'Irak), Paladin va parler des fouilles assyriennes, des Cheiks arabes et du canal de Suez. Sobolev coupa la parole à l'orateur avec colère :

- Vous faussez les perspectives ! Charles a voyagé dans tout l'Orient. Il a envoyé des papiers d'autres lieux que vous ne mentionnez pas parce qu'ils contredisent votre hypothèse. En 73 par exemple, il était avec moi à Khiva. Nous avons crevé de soif ensemble, nous avons failli fondre de chaleur. Et il n'y avait pas là de Midhat, monsieur le policier !

- Et d'où venait-il quand il est arrivé en Asie centrale ? demanda Fandorine au général.

- Je crois qu'il venait d'Iran.

- Je pense qu'il venait non pas d'Iran, mais d'Irak. A la fin de 1873, le journal publie ses études lyriques sur l'Hellade. Pourquoi tout à coup l'Hel-lade ? Parce que le patron de notre Anvar Effendi est envoyé à ce moment-là à Salonique. Au fait, Varvara Andréevna, vous souvenez-vous de la belle nouvelle sur ses vieilles bottes ?

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Varia, qui, fascinée, ne quittait pas Fandorine des yeux, acquiesça d'un petit signe de tête. Tout ce que relatait le conseiller titulaire était parfaitement délirant, mais il le disait avec une telle conviction, et il s'exprimait si bien, avec tant d'autorité ! Il n'en bégayait même plus.

- Il y fait mention d'un naufrage qui s'est produit dans le golfe de Therma en novembre 1873. Je vous fais observer que c'est en bordure de ce golfe que se situe la ville de Salonique. J'ai appris aussi dans cet article qu'en 1876 l'auteur se trouvait à Sofia et en 1871 à Majdur, parce que c'est précisément cette année-là que les Arabes ont massacré l'expédition archéologique britannique de sir Andrew Weyard. Après ce texte, j'ai commencé à soupçonner très sérieusement monsieur Paladin, mais ses manouvres habiles m'ont plus d'une fois dérouté...