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Fandorine rangea son revolver dans sa poche et se tourna vers Mizinov :

- A présent, calculons les dommages qui nous ont été causés par les activités de monsieur Anvar. Le journaliste Charles Paladin est venu rejoindre l'équipe des correspondants de guerre à la fin du mois de juin de l'année dernière. C'était l'époque où notre armée allait de victoire en victoire. Nous avions passé le Danube, l'armée turque était démoralisée, la route de Sofia et au-delà celle de Cons-tantinople étaient ouvertes. Le détachement du général Gourko s'était déjà emparé du col de Chib-kin, clé de la grande chaîne balkanique. En fait, nous avions déjà gagné la guerre. Mais que s'est-il passé à ce moment-là ? Une erreur fatale dans le chiffrage conduit notre armée à prendre une Niko-

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pol dont personne n'avait rien à faire tandis que l'armée d'Osman Pacha pénètre dans une Plevna vide sans rencontrer le moindre obstacle, compromettant ainsi la suite de notre marche. Rappelons les circonstances de cet épisode mystérieux. Le chiffreur lablokov commet une faute grave en abandonnant sur sa table une dépêche secrète. Pourquoi agit-il ainsi ? Parce qu'il est sous le coup de l'émotion que vient de lui procurer l'arrivée inopinée de mademoiselle Souvorova qui est sa fiancée.

Tous les regards se portèrent sur Varia qui se sentit tout à coup devenir quelque chose comme une preuve matérielle.

- Et qui a annoncé à lablokov l'arrivée de sa fiancée ? Le journaliste Paladin. Quand, perdant la tête de bonheur, le jeune chiffreur s'est sauvé, il a suffi de recopier le papier chiffré en y remplaçant " Plevna " par " Nikopol ". Le chiffre de notre armée est, disons-le comme ça, peu complexe, et Paladin connaissait l'opération que l'armée russe était sur le point de conduire, car c'est en sa présence, Mikhaïl Dmitriévitch, que j'ai été amené à vous parler d'Osman Pacha. Vous souvenez-vous de notre première rencontre ?

Sobolev hocha la tête d'un air sombre.

- Maintenant souvenons-nous de cet Ali Bey mythique dont Paladin aurait obtenu une interview

- " interview " qui nous a coûté deux mille morts

-, après quoi l'armée russe est restée à piétiner devant Plevna pour longtemps et dans de bien mauvaises conditions. C'était une manouvre risquée, car Anvar ne pouvait qu'attirer le soupçon, mais il n'avait pas d'autre issue. En effet, les Russes

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auraient pu finir par ne laisser contre Osman qu'un corps peu nombreux et poursuivre la progression de l'essentiel de leurs forces vers le sud. Au contraire de cela, l'écrasement de notre premier assaut a fait naître dans notre commandement une idée excessive du danger que représentait Plevna, et notre armée s'est déployée avec toute sa puissance contre cette pauvre petite ville bulgare.

- Attendez, Eraste Pétrovitch, essaya d'objecter Varia, mais Ali Bey a réellement existé. Nos espions l'ont vu à Plevna.

- Nous reviendrons là-dessus un peu plus tard. Pour le moment, repensons aux circonstances de la seconde offensive contre Plevna, dont nous avons dans un premier temps attribué l'échec à la trahison du colonel roumain Loukan qui aurait livré nos dispositifs aux Turcs. Vous aviez raison, Lavrenty Arkadiévitch, " J " dans le carnet de Loukan signifiait bien " journaliste ", mais faisait référence non pas à McLaughlin, mais à Paladin. Celui-ci n'avait eu aucune peine à enrôler le pauvre fat devenu une proie facile du fait de ses dettes de jeu et de ses ambitions démesurées. Par la suite, à Bucarest, le journaliste a su fort habilement utiliser mademoiselle Souvorova pour se défaire d'un agent qui avait perdu tout son prix et qui commençait au contraire à représenter un certain danger. En outre, je n'exclus pas l'idée qu'Anvar commençait à avoir besoin de reprendre contact avec Osman Pacha. Sa mise à l'écart de notre armée, provisoire et comportant une réhabilitation prévue d'avance, lui en donnait la possibilité. Le correspondant français a été absent un mois. Et c'est précisément à ce moment-là que notre service de

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renseignements nous a fait savoir que le commandant turc avait auprès de lui un mystérieux conseiller du nom d'Ali Bey. Ce même Ali Bey a d'ailleurs pris la peine de se montrer un peu dans le monde en se faisant remarquer par l'importance de sa barbe. Comme vous avez dû vous moquer de nous, monsieur l'espion.

Paladin ne répondit pas. Il regardait le conseiller titulaire avec la plus grande attention et en ayant l'air d'attendre quelque chose.

- L'apparition d'Ali Bey à Plevna était nécessaire pour écarter les soupçons qui pesaient sur Paladin à la suite de sa malheureuse interview. Cela dit, je ne doute pas un seul instant du grand bénéfice qu'a su tirer Anvar de ce mois de séjour : il s'est au moins mis d'accord avec Osman Pacha sur des actions à conduire et il s'est établi un contact utile. Vous savez que notre service de contre-espionnage ne s'opposait pas à ce que les correspondants étrangers aient dans la ville assiégée leurs propres informateurs. Anvar Effendi a même pu, s'il en a éprouvé le besoin, se rendre à Constan-tinople. Plevna n'étant pas encore coupée des voies de communication, c'était tout simple. Il suffisait d'aller à Sofia, et là de prendre un train pour se retrouver le lendemain à Istanbul.

" Le troisième assaut représentait pour Osman Pacha un très grand danger, surtout du fait de l'attaque surprise de Mikhaïl Dmitriévitch. Cette fois Anvar a eu de la chance et nous pas. Le hasard perfide a été contre nous : alors qu'il se rendait au poste de commandement, votre officier d'ordonnance Zourov est passé à proximité des correspondants de presse auquel il a fait savoir que vous

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étiez à Plevna. Anvar a bien entendu perçu toute la signification de cette information ainsi que deviné le contenu de la mission de Zourov. Il fallait gagner du temps, donner à Osman Pacha la possibilité de revoir la disposition de ses forces et d'expulser Mikhaïl Dmitriévitch et son modeste détachement de Plevna avant l'arrivée de renforts. Et Anvar prend encore des risques et improvise. Il se montre audacieux, agit en virtuose et avec le plus grand talent. Et comme toujours de la manière la plus impitoyable.

" Au moment où, apprenant l'avancée victorieuse du flanc sud, les journalistes se sont jetés à qui irait le plus vite vers les appareils du télégraphe, Anvar s'est, lui, lancé à la poursuite de Zourov et de Kazanzakis. Monté sur son célèbre lanytchar, il n'a eu aucune peine à les rattraper, et là, profitant d'un espace désert, il les a assassinés tous les deux. Il semblerait qu'au moment de l'attaque il se soit trouvé entre les deux hommes, le capitaine de cavalerie étant à sa droite et le gendarme à sa gauche. Anvar tire à bout portant dans la tempe gauche du hussard, et, l'instant suivant, envoie une balle dans le front du lieutenant-colonel qui s'est retourné en entendant le coup de feu. Tout cela ne prend pas plus d'une seconde. Tout autour, des troupes vont et viennent, mais les cavaliers se trouvent dans un chemin creux, personne ne les voit. Quant aux deux coups de feu, au milieu de la canonnade constante, on doute qu'ils aient pu éveiller l'attention de quelqu'un. Le meurtrier laisse sur place le corps de Zourov, non sans lui enfoncer dans le dos le couteau du gendarme. Je veux dire qu'il a commencé par le tuer, et ce n'est

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qu'après, alors qu'il était déjà mort, qu'il l'a poignardé, et non l'inverse comme on l'avait cru dans un premier temps. Le but de son action est simple, il s'agit de faire peser les soupçons sur Kazanzakis. Ces mêmes considérations conduisent Anvar à transporter le corps du lieutenant-colonel dans le buisson le plus proche et à simuler un suicide.

- Et la lettre ? s'écria Varia, la lettre de ce prince géorgien ?

- C'est là un coup d'une grande habileté, reconnut Fandorine. Les services d'espionnage turcs avaient sans doute connaissance des penchants particuliers de Kazanzakis depuis le séjour de ce dernier à Tiflis. Je suppose qu'Anvar Effendi avait un oil sur le lieutenant-colonel avec l'idée de pouvoir peut-être un jour avoir recours au chantage. Mais les événements prenant un autre tour, cette information a été mise à profit pour nous faire perdre la piste. Anvar a tout simplement pris une page blanche sur laquelle il a rédigé à la va-vite une lettre caricaturale d'homosexuel. Là, il a poussé son zèle un peu loin, et j'ai tout de suite trouvé la lettre douteuse. Premièrement, il est difficile de croire qu'un prince géorgien puisse écrire si mal le russe, il a bien fait au moins des études au lycée. Deuxièmement, vous vous souvenez peut-être que j'ai questionné Lavrenty Arkadiévitch au sujet de l'enveloppe et qu'il nous a appris que la lettre était dans la poche du mort, sans enveloppe. Dans ce cas, on se demande comment elle aurait pu rester aussi impeccable. Kazanzakis est en effet censé l'avoir portée sur lui toute une année !