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- Tout cela est parfait, intervint Mizinov, et c'est la seconde fois en vingt-quatre heures que

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vous m'exposez vos réflexions, mais je vous le redemande : pourquoi avez-vous gardé tout cela pour vous ? Pourquoi ne nous avez-vous pas fait part de vos doutes avant ?

- Quand on conteste une version, il faut en avancer une autre, et moi, je n'arrivais pas à relier les morceaux, répondit Eraste Pétrovitch. Notre homme utilisait des moyens trop divers. J'ai honte de l'avouer, mais pendant un moment, le suspect principal a été à mes yeux monsieur Pérépelkine.

- Erémeï ? (Sobolev fit un geste des bras qui marqua son intense étonnement.) Là, messieurs, c'est franchement de la paranoïa.

Pérépelkine, lui, cligna plusieurs fois des yeux et déboutonna nerveusement son col qui le serrait.

- Oui, c'est bête, acquiesça Fandorine, mais monsieur le lieutenant-colonel me tombait sans cesse sous la main. Son apparition même avait eu quelque chose de suspect : sa capture et sa libération miraculeuse, le coup de feu à bout portant manqué. D'habitude, les Bachi-Bouzouks tirent mieux que cela. Puis il y a eu cette histoire avec le chiffrage : or, c'est précisément Pérépelkine qui a remis au général Kriïdener l'ordre de marcher sur Nikopol. Et qui a poussé le naïf journaliste Paladin à aller voir les Turcs à Plevna ? Et ce " J " mystérieux dans le carnet de Loukan ? Souvenez-vous que Zourov avait surnommé Pérépelkine " Jérôme " et que ce nom lui est resté. Cela pour une part. Par ailleurs, reconnaissez-le, Anvar Effendi s'était fabriqué une couverture tout simplement idéale. Je pouvais bâtir autant d'hypothèses logiques que je le voulais, il me suffisait de jeter un regard à Charles Paladin, et tout s'effondrait.

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Regardez donc cet homme. (Fandorine désignant Paladin à l'attention générale, celui-ci fit un petit salut empreint de la plus grande modestie.) Peut-on croire que ce journaliste séduisant, spirituel, européen des pieds à la tête, et le perfide et cruel chef des services secrets turcs soient une seule et même personne ?

- Jamais, déclara Sobolev. Maintenant encore je ne le crois pas !

Eraste Pétrovitch hocha la tête d'un air satisfait.

- Revenons à présent à l'histoire de McLaugh-lin et à la percée manquée des Turcs. Là tout était simple, pas l'ombre d'un risque. Glisser dans l'oreille de cet homme confiant cette nouvelle " sensationnelle " n'a représenté aucune difficulté. L'informateur dont l'Irlandais taisait si soigneusement l'identité et dont il était si fier travaillait à coup sûr pour vous, effendi.

Choquée par cette façon de s'adresser à Charles, Varia sursauta. Non, il y avait quelque chose qui n'allait pas. Il n'était pas un " effendi " !

- Vous avez habilement su tirer profit de la naïveté de McLaughlin ainsi que de sa vanité. Il enviait tellement le brillant Paladin, il rêvait tellement de faire mieux que lui ! Jusque-là il n'avait réussi à le battre qu'aux échecs, et encore pas toujours, et tout à coup voilà que se présentait une occasion extraordinaire ! Exclusive information from most reliable sources ! Et quelle information ! Pour une nouvelle pareille, n'importe quel reporter est prêt à vendre son âme au diable. Si McLaughlin n'avait pas rencontré par hasard Varvara Andréevna et s'il ne s'était pas laissé aller à bavarder... Osman aurait piétiné le corps de grenadiers, rompu le blocus et se

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serait retiré à Chipka. Et la situation sur le front aurait été désastreuse.

- Mais si McLaughlin n'est pas un espion, où est-il passé ? demanda Varia.

- Vous souvenez-vous du récit de Ganetski sur la façon dont les Bachi-Bouzouks ont attaqué son état-major et sur la peine qu'il a eue à se sortir de là vivant ? Je pense que ce n'était pas Ganetski qui intéressait les Turcs, c'était McLaughlin. Il était indispensable de le mettre à l'écart, et il a disparu. Sans la moindre trace. Selon toute vraisemblance, le pauvre Irlandais, trompé et sali par le soupçon, gît aujourd'hui quelque part au fond de la rivière Vid, avec une pierre au cou. A moins que, fidèles à leur délicieuse habitude, les Bachi-Bouzouks ne l'aient découpé en pièces.

Varia eut un sursaut en revoyant le correspondant à la mine replète dévorer les petits pâtés à la confiture lors de leur dernière rencontre. Il ne lui restait alors plus que deux heures à vivre...

- N'avez-vous pas eu pitié du pauvre McLaughlin ? dit Fandorine.

Mais, d'un geste élégant, Paladin (ou peut-être Anvar Effendi ?) l'enjoignit de poursuivre avant de cacher de nouveau sa main derrière son dos.

Varia se souvint que, conformément à la science psychologique, des mains cachées derrière le dos signalent un caractère dissimulateur et la volonté de ne pas dire la vérité. Etait-ce possible ? Elle se rapprocha du journaliste, les yeux fixés sur son visage, essayant de découvrir dans les traits familiers quelque chose d'étranger, de terrible. Le visage de Paladin était comme d'habitude, peut-être seulement un tout petit peu plus pâle. Il ne la regardait pas.

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- La percée n'a pas été réussie, mais une fois encore vous êtes sorti indemne de l'aventure. J'ai fait de mon mieux pour revenir de Paris le plus rapidement possible et pour rejoindre le théâtre des opérations militaires. Je savais déjà avec certitude qui vous étiez, et j'avais conscience du grand danger que vous représentiez.

- Vous auriez pu envoyer un télégramme, grogna Mizinov.

- Quel télégramme, Excellence ? " Le journaliste Paladin est Anvar Effendi " ? Vous auriez pensé que Fandorine était devenu fou. Souvenez-vous du temps qu'il m'a fallu pour vous exposer les preuves, vous ne vouliez pas vous résoudre à abandonner la version de l'intervention anglaise. Quant au général Sobolev, comme vous pouvez le voir, il n'est encore pas convaincu malgré l'ampleur de mes explications.

Sobolev hocha la tête d'un air têtu :

- Nous allons vous écouter jusqu'au bout, Fandorine, après quoi nous donnerons la parole à Charles. L'instruction d'une affaire ne saurait consister dans le seul discours du procureur.

- Merci, Michel, fit Paladin avec un bref sourire. Comme dit l'autre *, a friend in need is a friend indeed*. Une question pour monsieur le procureur*. Comment en êtes-vous venu à me soupçonner ? Au commencement"? Soyez assez gentil pour satisfaire ma curiosité.

- C'est simple ! expliqua Fandorine. Vous avez commis une telle imprudence. Il ne faut pas fanfaronner de la sorte et sous-estimer à ce point son adversaire ! Il m'a suffi de voir la façon dont vous avez signé vos premiers textes dans La Revue pari-

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sienne, Charles Paladin d'Hevraïs, pour me souvenir que, selon certains informateurs, Anvar Effendi, notre principal adversaire, serait né dans la petite ville bosniaque d'Hevraïs. Paladin d'Hevraïs était, reconnaissez-le, un pseudonyme par trop transparent. Il aurait pu ne s'agir bien sûr que d'une coïncidence, mais en tout état de cause, cela éveillait des soupçons. Il est probable qu'au début de vos activités de journaliste, vous n'imaginiez pas encore que le masque de correspondant allait pouvoir vous servir pour des actions d'un tout autre ordre. Je suis persuadé que vous avez commencé à écrire pour les journaux français mû par des mobiles parfaitement innocents : c'était une façon de donner issue à vos talents littéraires hors du commun et en même temps d'éveiller chez les Européens un intérêt pour les problèmes de l'Empire ottoman et en particulier pour la figure du grand réformateur Midhat Pacha. Vous vous êtes d'ailleurs admirablement tiré de votre tâche. Le nom du sage réformateur Midhat revient dans vos publications plus de cinquante fois. On peut dire que c'est vous précisément qui avez fait de lui une figure populaire et respectée dans l'Europe entière et particulièrement en France, où il s'est d'ailleurs réfugié pour l'heure.