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Paladin lâcha le coude de Varia qui, horrifiée, s'écarta d'un mouvement vif.

Par la lourde porte, des voix leur parvenaient, fortement assourdies.

- Quelles sont vos conditions, Anvar ? C'était Eraste Pétrovitch.

- Pas de conditions ! (Mizinov) Ouvrez immédiatement cette porte ou je la fais sauter à la dynamite !

- Vous, contentez-vous de donner des ordres dans votre corps de gendarmes ! (Sobolev) Si vous utilisez de la dynamite, elle n'a aucune chance !

- Messieurs, cria en français Paladin qui n'était pas Paladin, cela finit par devenir indécent ! Vous ne me laissez pas bavarder tranquillement avec une dame !

- Charles ! Ou quel que soit votre nom ! hurla Sobolev d'une voix de basse retentissante comme n'en possèdent que les généraux. Si vous touchez ne serait-ce qu'à un cheveu de Varvara Andréevna, je vous pends haut et court sans le moindre jugement et sans instruction !

- Un mot de plus, et je la tue, elle d'abord, avant de me suicider ! lança Paladin en haussant la voix et en prenant des accents tragiques, mais tout en coulant à Varia un clin d'oil amusé, comme s'il venait de se permettre une plaisanterie quelque peu douteuse, mais tellement drôle.

Derrière la porte, ce fut le silence.

- Ne me regardez pas comme s'il venait tout à coup de me pousser des cornes et des griffes, mademoiselle Barbara, dit tout doucement Paladin de sa voix habituelle et en se frottant les yeux d'un geste las. Il va de soi que je n'ai nullement

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l'intention de vous tuer et que je ne souhaiterais en rien mettre votre vie en danger.

- Ah bon ! ? demanda-t-elle perfidement. Alors pourquoi toute cette mise en scène ? Pourquoi avez-vous tué trois hommes qui n'avaient rien fait ? Sur quoi comptez-vous ?

Anvar Effendi (il convenait à présent d'oublier Paladin) sortit sa montre.

- Il est six heures cinq. J'ai eu besoin de toute cette mise en scène pour gagner du temps. A ce propos, inutile de vous soucier pour monsieur le sous-lieutenant. Sachant que vous lui étiez attachée, je lui ai simplement fait un trou dans le mollet, rien de bien grave. Par la suite il pourra se vanter d'avoir été blessé au combat. Quant aux gendarmes, que voulez-vous, c'est leur service qui veut ça.

- Gagner du temps pour quoi faire ? demanda Varia, inquiète.

- Voyez-vous, mademoiselle Barbara, conformément au plan, dans une heure vingt minutes, c'est-à-dire à sept heures et demie, doit arriver à San Stefano le régiment des tirailleurs anatoliens. C'est l'un des meilleurs détachements de la garde turque. On avait calculé qu'à cette heure, Sobolev aurait déjà eu le temps de s'avancer dans la banlieue d'Istanbul, et, pris sous le feu de la flotte anglaise, de battre en retraite. Les soldats de la garde auraient frappé par-derrière les Russes reculant dans le désordre. C'était un plan magnifique, et, jusqu'à la dernière minute, tout marchait exactement comme prévu.

- De quel plan parlez-vous ?

- Je vous le dis, un plan magnifique. Pour commencer, il fallait un peu pousser Michel à s'intéres-

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ser à ce train de passagers qui stationnait dans la gare comme une tentation. Là vous m'avez beaucoup aidé, et je vous en remercie. Vous avez parlé d'" ouvrir un livre ", de " boire une tasse de thé ". C'était sublime. La suite était toute simple : l'orgueil sans limites de notre incomparable Achille, son goût du risque et sa foi dans son étoile devaient parachever l'affaire. Oh ! Sobolev n'aurait pas été tué ! J'y aurais veillé. Premièrement parce que je lui suis sincèrement attaché, deuxièmement parce que la détention du grand Ak Pacha par les Turcs aurait été un point de départ sans pareil pour la seconde étape de la guerre des Balkans... (Anvar poussa un soupir.) Quel dommage que les choses aient été interrompues. Votre jeune vieillard Fandorine mérite des applaudissements. Comme disent les sages orientaux, c'est le karma !

- Que disent-ils exactement ? demanda Varia étonnée.

- Vous voyez, mademoiselle Barbara, vous ne manquez pas d'instruction, vous êtes une jeune intellectuelle, et pourtant vous ne connaissez pas un certain nombre de choses élémentaires, dit sur un ton de reproche l'étrange interlocuteur de la jeune femme. Le karma est l'un des concepts de base de la philosophie indienne et de la philosophie bouddhiste. Il a quelque chose à voir avec la notion chrétienne de destin, mais c'est beaucoup plus subtil. Le malheur de l'Occident est qu'il méprise la sagesse de l'Orient. Et pourtant l'Orient, qui compte beaucoup plus de siècles, est plus avisé et plus complexe. Ma Turquie est justement située à la croisée des deux, et ce pays pourrait avoir un grand avenir.

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Mais Varia interrompit assez sèchement ses réflexions :

- L'heure n'est pas aux conférences. Qu'avez-vous l'intention de faire ?

- Comment cela ? s'étonna Anvar. J'ai l'intention d'attendre sept heures et demie, bien sûr. La première partie du plan a échoué, mais les tireurs anatoliens vont tout de même arriver. Il y aura un combat. Si c'est notre garde qui est victorieuse - et elle a pour elle la supériorité du nombre et l'excellence de l'entraînement de ses soldats, en outre elle va bénéficier d'un effet de surprise -, je suis sauvé. Si Sobolev et ses hommes résistent... Mais ne faisons pas de projets à l'avance. Au fait (il regarda Varia dans les yeux de la manière la plus sérieuse), je connais votre courage, mais n'essayez pas d'avertir vos amis de ce qui les attend. Vous n'aurez pas le temps d'ouvrir la bouche pour crier que je serai obligé de vous mettre un bâillon. Et je le ferai, quels que soient le respect et la sympathie que j'éprouve à votre égard.

A ces mots, il détacha sa cravate pour en faire une boule bien ferme qu'il glissa dans sa poche.

- Un bâillon à une femme ? ricana Varia. Je vous préférais en Français !

- Soyez assurée qu'avec des enjeux de cette taille, un espion français agirait à ma place très exactement de la même manière. J'ai pris l'habitude de ne pas ménager ma personne, et j'ai risqué bien des fois mon existence dans des affaires importantes. Cela me donne le droit de ne pas ménager la vie d'autrui. Ici, mademoiselle Barbara, c'est un jeu d'égal à égal. Un jeu cruel, mais la vie est d'une manière générale remplie de cruauté.

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Vous croyez que je n ai pas éprouvé de pitié pour le valeureux Zourov et pour le brave garçon qu'était McLaughlin ? J'en ai éprouvé, et beaucoup, mais il y a des valeurs plus précieuses que les sentiments.

- Quelles valeurs ? s'écria Varia. Veuillez m'expliquer, monsieur l'intrigant, quelles sont ces idées supérieures au nom desquelles on peut tuer un homme qui vous traite en ami ?

- Excellent sujet de discussion. (Anvar lui avança une chaise :) Asseyez-vous, mademoiselle Barbara, nous avons du temps devant nous. Et ne me regardez pas avec cette hostilité. Je ne suis pas un monstre, je ne suis qu'un ennemi de votre pays. Je n'aimerais pas que vous me considériez comme un démon dénué de toute sensibilité tel que m'a décrit monsieur Fandorine auquel je reconnais une perspicacité exceptionnelle. En voilà un, entre parenthèses, que j'aurais dû mettre à temps hors d'état de nuire... Oui, j'ai tué. Mais tous ici, nous avons tué, et votre Fandorine, et le défunt Zourov, et Mizinov. Quant à Sobolev, c'est un meurtrier au carré, on peut dire qu'il nage dans le sang. Deux rôles seulement sont possibles dans nos jeux masculins : celui de tueur ou celui de tué. Ne vous inventez pas un monde d'illusions, mademoiselle, nous vivons tous dans une jungle. Essayez de me considérer sans parti pris, en oubliant que vous êtes russe et moi turc. Je suis un homme qui a choisi dans la vie une voie très difficile. Un homme en outre auquel vous n'êtes pas indifférente. Je suis même un peu amoureux de vous.

Heurtée par le " un peu ", Varia fronça les sourcils :

- Vous m'en voyez infiniment reconnaissante.

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- Et voilà, je me suis mal exprimé, dit Anvar en ouvrant les bras pour marquer son regret. Je ne peux pas me permettre de tomber sérieusement amoureux, ce serait un luxe impardonnable et dangereux. Mais laissons cela. Permettez-moi plutôt de répondre à votre question. Tromper ou tuer un ami est une lourde épreuve, mais il arrive qu'on soit amené à en passer par là. J'ai eu l'occasion... (Il eut un spasme nerveux du coin de la bouche.) Cependant, quand on voue toute sa personne à un grand but, on est obligé de faire le sacrifice de ses attachements personnels. Tenez, je vais vous donner des exemples tout proches. Je suis certain qu'en tant que jeune fille moderne, vous voyez d'un bon oil les idées révolutionnaires. Il en est bien ainsi, n'est-ce pas ? Or, chez vous, en Russie, les révolutionnaires ont déjà commencé à tirer quelques petits coups de feu. Et bientôt, c'est une véritable guerre secrète qui va éclater, croyez-en un professionnel. Des jeunes gens et des jeunes filles pétris d'idéalisme vont commencer à faire sauter des palais, des trains et des voitures. Et chaque fois, outre le ministre réactionnaire ou le gouverneur ennemi du peuple, seront immanquablement victimes des innocents : parents, collaborateurs, serviteurs. Mais au nom de l'idée, cela ne compte pas, on peut le faire. Attendez un tout petit peu, et vous verrez vos idéalistes travailler à gagner abusivement la confiance de quelqu'un, espionner, tromper, assassiner leurs renégats. Tout cela au nom d'une idée.