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Cette fois, Varia perdit patience :

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- Mais qui êtes-vous donc, pour juger de qui apporte un bien à la civilisation et de qui la dessert ! Monsieur a étudié le mécanisme de notre Etat, il a fréquenté les grands. Et le comte Tolstoï, et Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, vous les avez rencontrés ? La littérature russe, vous l'avez lue ? Sans doute n'en avez-vous pas eu le temps ? Deux fois deux, cela fait toujours quatre, et trois fois trois toujours neuf, c'est cela ? Deux droites parallèles ne se rencontrent jamais ? C'est chez votre Euclide qu'elles ne se rencontrent pas, chez notre Lobatchevski elles se sont rencontrées !

Anvar haussa les épaules.

- Je ne comprends pas votre métaphore. En ce qui concerne la littérature russe, je l'ai lue, bien sûr. C'est une belle littérature qui vaut bien les littératures anglaise et française. Mais la littérature est un jeu, dans un pays normal elle ne peut pas avoir une grande importance. N'oubliez pas que, moi aussi, je suis en quelque sorte un écrivain. Mais il faut s'occuper de choses sérieuses et non pas s'amuser à échafauder des fables sensiblardes. Regardez la Suisse, elle n'a pas de grande littérature, et la vie y est incomparablement plus digne que dans votre Russie. J'y ai passé presque toute mon enfance et mon adolescence, et vous pouvez me croire...

Il n'eut pas le temps d'achever, car ils entendirent au loin le bruit d'une fusillade.

- Ça commence ! Ils ont attaqué avant l'heure ! Anvar colla l'oreille à la porte, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux.

- Malédiction ! et comme par un fait exprès cette maudite salle du trésor n'a pas une seule fenêtre !

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Varia essayait en vain de calmer son cour qui battait furieusement dans sa poitrine. Le tonnerre des coups de feu se rapprochait. Elle entendit Sobolev lancer des ordres mais ne réussit pas à comprendre ce qu'il disait. On entendit crier " Allah ", une salve retentit.

Tout en triturant le barillet de son revolver, Anvar marmonnait :

- Je pourrais tenter une sortie, mais il ne me reste que trois balles... J'ai horreur de l'inaction !

Il eut un sursaut, on tirait dans le bâtiment même.

- Si les nôtres l'emportent, je vous enverrai à Andrinople, dit-il d'une voix précipitée. A présent, la guerre va sans doute se terminer. Il n'y aura pas de seconde étape. C'est dommage. Les choses ne se passent pas toujours comme on les prévoit. Peut-être nous retrouverons-nous un jour. Aujourd'hui, bien sûr, vous me détestez, mais avec le temps, vous comprendrez que j'ai raison.

- Je n'éprouve pour vous aucune haine, dit Varia. Je trouve simplement affligeant de voir un homme aussi talentueux que vous s'occuper de choses aussi abjectes. Je repense au récit qu'a fait Mizinov de votre vie...

- Vraiment ? fit Anvar d'un air distrait en tendant l'oreille pour mieux entendre la fusillade.

- Oui. Que d'intrigues, que de morts ! Le Cir-cassien qui chantait des airs d'opéra avant son exécution était bien votre ami, n'est-ce pas ? Lui aussi, vous l'avez sacrifié ?

- Je n'aime pas repenser à cette histoire, fit-il d'un ton sévère. Savez-vous qui je suis ? Je suis un accoucheur, j'aide l'enfant à venir au monde, et

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mes mains sont dans le sang et dans les glaires jusqu'au coude-Une salve se fit entendre, toute proche.

- Je vais ouvrir la porte, dit Anvar en armant son revolver, et venir en aide aux miens. Vous, vous restez là, et surtout ne sortez pas la tête. Cela ne va pas durer longtemps.

Il tira le verrou et soudain resta figé. Dans la banque on ne tirait plus. Seuls parvenaient des éclats de voix dont il était impossible de comprendre si c'était du russe ou du turc. Varia retint sa respiration.

- Je vais te casser la gueule ! Rester caché dans un coin en attendant que ça se passe, nom de nom ! hurla une voix de sous-officier.

A entendre cette voix si suavement familière, Varia eut le sentiment que tout se mettait à chanter en elle.

Ils ont tenu ! Ils ont résisté !

Les coups de feu s'éloignaient de plus en plus, on entendit très clairement un " hourrah " prolongé.

Anvar ne bougeait pas. Il avait les yeux fermés et son visage était calme et attristé. Quand la fusillade s'arrêta tout à fait, il défit le verrou et entrouvrit la porte.

- C'est fini, mademoiselle Barbara. Votre emprisonnement a pris fin. Vous pouvez sortir.

- Et vous ? dit-elle dans un souffle.

- La reine est sacrifiée sans grand bénéfice. C'est dommage. Pour le reste, tout demeure inchangé. Allez-y et bonne chance !

- Non ! fit-elle en se dégageant. Je ne vous laisserai pas là. Rendez-vous, je témoignerai en votre faveur à votre procès.

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- Pour qu on me ferme la bouche et qu'on finisse tout de même par me pendre? ricana Anvar. Non, merci. Il y a deux choses que je déteste particulièrement au monde, l'humiliation et la capitulation. Adieu, je veux rester un peu seul

II prit Varia par la manche et, la poussant légèrement, lui fit franchir la porte. Un instant après le verrou de fer était tiré.

Varia avait devant elle un Fandorine tout pâle. Près de la fenêtre dont les vitres étaient brisées, le général Mizinov admonestait ses gendarmes occupés à balayer les éclats de verre. Dehors il faisait tout à fait jour.

- Où est Michel "> demanda-t-elle, inquiète. Il a été tué ? Blessé ?

- Il est sain et sauf, répondit Eraste Pétrovitch en examinant la jeune fille en détail. Il est dans son élément, il poursuit l'adversaire. C'est le pauvre Pérépelkine qui a été blessé une fois de plus : il s'est fait arracher la moitié d'une oreille d'un coup de yatagan. Cela va lui valoir une nouvelle décoration. Ne vous inquiétez pas non plus pour le sous-lieutenant Gridnev, il est vivant lui aussi.

- Je sais, dit-elle.

Fandorine plissa légèrement les yeux. Mizinov, s'approchant d'eux, recommença à se plaindre :

- Encore un trou dans ma capote. Quelle journée ! Il vous a laissée sortir ! Maintenant on va pouvoir y aller avec de la dynamite.

Et, s'approchant doucement, il passa la main sur l'acier de la porte.

- Je pense que deux sacs, ce sera parfait. A moins que ce ne soit trop ? Ce serait bien de le prendre vivant, ce salaud !

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De la salle du trésor parvint soudain un air d'opéra siffloté harmonieusement et avec désinvolture.

Mizinov en fut scandalisé :

- Et le voilà encore qui sifflote ! Quelle engeance ! Attends un peu, je vais venir t'aider. Novgorodtsev ! Envoyez un homme chercher de la dynamite au détachement des sapeurs !

- On n'aura pas b-b-besoin de dynamite, dit Eraste Pétrovitch à voix basse tout en tendant l'oreille.

- Vous bégayez de nouveau, lui fit remarquer Varia. Cela veut-il dire que tout est terminé ?

Sa tunique blanche aux parements rouges largement ouverte, Sobolev entra en faisant sonner ses bottes.

- Ils ont battu en retraite ! annonça-t-il dune voix cassée par le combat. Les pertes sont énormes, mais ce n'est pas grave, on attend un nouveau contingent. Qui est-ce qui siffle si agréablement ? Mais c'est Lucia di Lammermoor, j'adore !

Le général se mit à chanter d'une agréable voix de baryton un peu rauque :

Del ciel clémente un riso, La vita a noi sara !

Il achevait la dernière strophe en y mettant tout le sentiment nécessaire quand un coup de feu claqua derrière la porte.

Les Nouvelles du gouvernement de Moscou 19 février (3 mars) 1878

LA PAIX EST SIGNEE !

"Aujourd'hui, jour anniversaire de la grande date qui a vu, il y a dix-sept ans, les bienfaits suprêmes se répandre sur nos paysans, une nouvelle page radieuse vient de s'inscrire dans la chronique du règne du tsar libérateur. Les responsables russes et turcs ont signé à San Stefano une paix qui a mis fin à la glorieuse guerre de libération des peuples slaves du pouvoir turc. Selon les termes du traité, la Roumanie et la Serbie acquièrent une indépendance totale, un vaste royaume bulgare est créé, quant à la Russie, elle obtient en dédommagement de ses frais de guerre 410 millions de roubles dont l'essentiel sera versé sous forme de cessions territoriales parmi lesquelles la Bessarabie et Dobroudja, mais également Ardagan, Kars, Batoum, Bajazet... "