- Et voilà, la paix est signée, en outre c'est une bonne paix. Et vous qui aviez prévu le pire, mon-
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sieur le pessimiste, dit Varia qui une fois encore ne parlait pas de ce dont elle avait envie de parler.
Le conseiller titulaire avait déjà fait ses adieux à Pétia, et l'ex-prisonnier et actuellement homme libre Pétia lablokov était déjà monté dans le compartiment pour prendre possession du lieu et commencer à disposer leurs affaires. Du fait de l'heureuse conclusion de la guerre, le jeune homme avait été non seulement entièrement blanchi, mais honoré d'une médaille pour application dans le service.
Ils auraient pu partir depuis déjà une quinzaine de jours, et Pétia insistait pour qu'ils le fassent, mais Varia tardait sans trop savoir pourquoi.
Avec Sobolev, la séparation s'était mal faite, il s'était vexé. Mais bon, tant pis. Un héros de sa trempe trouverait rapidement quelqu'un pour le consoler.
Et voici qu'était venu le jour de prendre congé d'Eraste Pétrovitch. Depuis le matin, Varia était-nerveuse. Pour une broche qu'elle ne retrouvait pas, elle avait fait au pauvre Pétia une scène pas possible qui s'était terminée par une crise de larmes.
Fandorine restait à San Stefano, la signature du traité de paix n'ayant nullement mis fin au travail diplomatique. Pour leur dire au revoir, il arrivait d'ailleurs directement d'une réception, aussi était-il en smoking, haut-de-forme et cravate de soie blanche. Il offrit à Varia un bouquet de violettes de Parme, poussa force soupirs en dansant d'un pied sur l'autre, mais ne brilla nullement par son éloquence.
- Ce traité de paix est t-t-t-rop avantageux, l'Europe ne le reconnaîtra pas. Anvar a excellem-
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ment joué son gambit, moi j'ai perdu. On m'a décoré alors qu'on aurait dû me traduire en justice.
- Comme vous êtes injuste à l'égard de vous-même, comme vous êtes dur ! dit-elle avec flamme en craignant de se mettre à pleurer. Pourquoi travaillez-vous toujours à vous punir ? Sans vous, je ne sais pas où nous en serions tous...
- Lavrenty Arkadiévitch m'a dit à peu près la même chose, fit Fandorine en ricanant, et il m'a promis la récompense de mon choix, pourvu qu'elle soit en son pouvoir.
Cette information fit plaisir à Varia.
- C'est vrai ? Je suis contente ! Et alors, qu'avez-vous souhaité ?
- Que l'on m'envoie travailler au bout du monde, le plus loin possible de tout cela, fit-il avec un geste indéterminé de la main.
- Quelle sottise ! Et qu'a dit Mizinov ?
- Il s'est mis en colère. Mais une parole donnée est une parole donnée. Quand les p-p-p-pouparlers seront achevés, je quitterai Constantinople pour Port-Saïd et de là, en bateau, j'irai au Japon. Je suis nommé second secrétaire à l'ambassade de Tokyo. Il n'y a rien de plus éloigné.
- Au Japon...
Elle ne réussit pas à contenir ses larmes, qu'elle essuya de son gant d'un geste rageur.
La cloche qui annonçait le départ retentit, la locomotive fit entendre sa voix, Pétia passa la tête par la fenêtre :
- Varenka, c'est l'heure. Le train va partir. Eraste Pétrovitch eut l'air gêné et baissa les yeux.
- Au r-r-r-revoir, Varvara Andréevna. J'ai été très heureux...
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Mais il n'acheva pas.
Varia lui saisit la main d'un geste nerveux, ses yeux clignaient de plus en plus vite pour chasser les larmes qui coulaient.
- Eraste... ne put-elle s'empêcher de crier.
Mais les mots ne vinrent pas, ils lui restèrent dans la gorge. Fandorine eut un tressaillement du menton, mais il ne dit rien.
Les roues firent entendre un premier cliquetis, le wagon bougea.
- Varia ! je vais partir sans toi ! hurla Pétia désespéré. Dépêche-toi !
Elle se retourna, hésita encore une seconde, puis sauta sur la marche qui passait dans un mouvement lent le long du quai.
- ... Et avant tout un bon bain chaud. Puis chez Philipov acheter de la pâte d'abricot que tu aimes tant. Après cela, à la librairie voir ce qu'il y a de neuf, puis à l'université. Tu imagines toutes les questions qu'on va nous poser, tu vois un peu...
Varia se tenait à la fenêtre, accompagnant de hochements de tête les bredouillements heureux de Pétia. Elle avait envie de regarder de toutes ses forces la silhouette noire restée sur le quai, mais bizarrement ladite silhouette avait un comportement étrange, ses contours se diluaient. Ou alors étaient-ce ses yeux à elle qui avaient quelque chose ?
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The Times (Londres) 10 mars (26 février) 1878
Le gouvernement de sa majesté dit " non "
Lord Derby a déclaré aujourd'hui que le gouvernement britannique, soutenu par les gouvernements de la majorité des pays européens, refuse catégoriquement de reconnaître les conditions scélérates de la paix imposée à la Turquie par les appétits démesurés du tsar Alexandre. Le traité de San Stefano est contraire aux intérêts de la défense européenne et doit être reconsidéré à un congrès convoqué à cette fin auquel prendront part la totalité des grandes puissances.
Troisieme livre=:
LEVIATHAN
Eléments provenant du dossier secret du commissaire Gauche
Procès-verbal de la visite effectuée sur les
lieux du crime commis le soir du 15 mars 1878
en l'hôtel particulier de lord Littleby, rue de
Grenelle (7e arrondissement de Paris)
[Fragment]
... Pour une raison non élucidée, l'ensemble des serviteurs se trouvaient à l'office situé au rez-de-chaussée de l'hôtel particulier, à gauche du vestibule (point 3 du croquis 1). L'emplacement précis des corps est indiqué sur le croquis 4, comme suit :
n° 1 - corps du majordome, Etienne Delarue, 48 ans ;
n° 2- corps de l'économe, Laura Bernard, 54 ans ;
n° 3 - corps du valet de chambre du maître de maison, Marcel Prou, 28 ans ;
n° 4 - corps du fils du majordome, Luc Delarue, 11 ans ;
n° 5 - corps de la femme de chambre, Ariette Foch, 19 ans ;
n° 6 - corps de la petite-fille de l'économe, Anne-Marie Bernard, 6 ans ;
n° 7 - corps du gardien Jean Lesage, 42 ans, décédé à l'hôpital Saint-Lazare le 16 mars au matin, sans avoir repris connaissance ;
n° 8- corps du gardien Patrick Trouabra, 29 ans ;
n° 9 - corps du portier, Jean Carpentier, 40 ans.
Les corps nos 1-6 se trouvaient en position assise, autour de la grande table de la cuisine. Parmi eux, les nos 1-3 avaient la tête pendante et les bras croisés, le n° 4 avait la joue posée sur ses mains jointes, le n° 5 était renversé contre le dossier de sa chaise, tandis que le n° 6 était assis sur les genoux du n° 2. Les visages des n°s 1-6 étaient calmes, sans le moindre signe de peur ou de souffrance. Par ailleurs, les nos 7-9, ainsi qu'on peut le voir sur le plan, gisaient à terre, à l'écart de la table. Le n° 7 tenait un sifflet dans la main, alors qu'aucun des voisins n'a entendu de coup de sifflet la veille au soir. Les visages des nos 8 et 9 étaient figés dans une expression d'effroi ou, en tout cas, d'extrême étonnement (les photographies seront présentées demain dans la matinée). Aucune trace de lutte n'a été relevée. De même, l'examen superficiel des corps n'a permis de déceler aucune lésion. La cause du décès est impossible à déterminer sans autopsie. D'après les indices de rigidité cadavérique, le médecin légiste, maître Bernheim, a établi que la mort était survenue à des moments différents, entre 10 heures du soir (n° 6) et 6 heures du matin, le n° 7, ainsi qu'indiqué plus haut, étant décédé plus tard, à l'hôpital. Sans attendre les résultats de l'expertise médicale, je hasarderai l'hypothèse que les victimes ont toutes subi les effets d'un poison violent à action soporifique rapide. Quant au moment où s'est produit l'arrêt cardiaque, il a été fonction soit de la dose de poison reçue, soit de la résistance physique de chacune des victimes.