La porte d'entrée de l'hôtel particulier était fermée mais pas verrouillée. Cependant, la fenêtre de l'orangerie (point 8 du croquis 1) porte des traces évidentes d'effraction : la vitre a été brisée ; sous la fenêtre, sur
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une étroite bande de terre ameublie, on a relevé une vague empreinte de chaussure d'homme ayant une semelle de 26 centimètres, un bout pointu et un talon ferré (des photographies seront présentées). Selon toute probabilité, le criminel a pénétré dans la maison en passant par le jardin, cela après que les serviteurs, empoisonnés, eurent sombré dans l'inconscience - sinon ils auraient immanquablement entendu les bruits de verre cassé. En même temps, on ne comprend pas, alors que les serviteurs étaient déjà neutralisés, pourquoi le criminel s'est senti obligé de s'introduire par le jardin, alors qu'il pouvait tranquillement pénétrer à l'intérieur de la maison depuis l'office. Quoi qu'il en soit, depuis l'orangerie le criminel est monté au premier étage, où se trouvent les appartements privés de lord Littleby (cf. croquis 2). Ainsi qu'on peut le voir sur le croquis, la partie gauche du premier étage ne comprend que deux pièces : la salle où est exposée la collection de raretés indiennes et, contiguë à la salle, la chambre à coucher du maître de maison. Le corps de lord Littleby est désigné sous le n° 10 du croquis 3 (voir également le silhouettage au sol). Lord Littleby était revêtu d'une veste d'intérieur et d'un pantalon de drap, sa cheville droite était entourée d'une grosse épaisseur de bande. D'après l'examen préliminaire du corps, la mort a été causée par un coup d'une force inhabituelle porté dans la région pariétale au moyen d'un objet de forme oblongue. Le coup a été assené de face. Autour, sur plusieurs mètres, le tapis était maculé de sang et de substance cérébrale. De même, des éclaboussures ont été relevées sur la vitrine fracassée, dans laquelle, à en juger par un petit écriteau, se trouvait précédemment la statuette
du dieu Shiva (inscription portée sur l'écriteau : " Bangalore, 2e moitié xvif s., or "). Servant de toile de fond à la statuette disparue, se trouvaient des foulards indiens entièrement peints, dont l'un manque également.
Extrait du rapport du docteur Bernheim, concernant les résultats de l'étude d'anatomopa-thologie des cadavres ramenés de la rue de Grenelle
... Cependant, si la cause de la mort de lord Litt-leby (cadavre n° 10) est claire, seule la puissance du coup qui a fracassé la boîte crânienne en sept morceaux pouvant être ici considérée comme exceptionnelle, en revanche, pour les corps nos 1-9, le tableau était moins évident et a nécessité non seulement une autopsie mais également des analyses de laboratoire. Dans une certaine mesure cette tâche a été facilitée par le fait que J. Lesage (n° 7) était encore en vie lors de l'examen initial et que certains signes caractéristiques (pupilles rétractées, respiration ralentie, peau froide et visqueuse, rubéfaction des lèvres et des lobes auriculaires) pouvaient laisser supposer un empoisonnement à la morphine. Malheureusement, lors de ce premier examen sur les lieux, nous sommes partis de l'idée apparemment évidente d'un poison administré par voie orale, raison pour laquelle nous n'avons examiné avec soin que la cavité buccale et le pharynx des victimes. Aucun signe pathologique n'ayant été décelé, l'expertise s'est retrouvée dans l'impasse. C'est seulement lors de l'examen effectué à la morgue qu'a été découverte, chez chacune des neuf victimes, la trace à peine perceptible
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d'une injection à la saignée du bras gauche. Bien que cela sorte de ma sphère de compétences, je me permettrai d'avancer, non sans une bonne dose de certitude, que les piqûres ont été faites par un individu possédant une expérience indéniable en la matière. Deux faits m'ont conduit à cette conclusion : 1) les injections ont été réalisées avec une précision exceptionnelle, aucune des victimes examinées ne présentant la moindre trace visible d'hématome ; 2) avec la morphine, le délai normal de perte de connaissance est de trois minutes, ce qui signifie que les neuf injections ont été effectuées dans ce strict intervalle de temps. Soit il y avait plusieurs opérateurs (ce qui est peu vraisemblable), soit il y en avait un seul et, dans ce cas, il s'agit d'un individu d'une habileté véritablement stupéfiante - même à supposer qu'il ait préparé à l'avance autant de seringues que de victimes. En effet, on imagine mal un individu en pleine possession de ses facultés tendant son bras pour qu'on lui fasse une piqûre alors que, sous ses yeux, quelqu'un vient de perdre connaissance à la suite d'une injection semblable. Mon assistant, maître Joly, considère, il est vrai, que tous ces gens pouvaient se trouver en état de transe hypnotique. Toutefois, au cours de ma longue carrière, je n'ai jamais été confronté à rien de semblable. J'attire également l'attention de monsieur le commissaire sur le fait que les nos 7-9 étaient étendus à terre dans des attitudes traduisant un trouble manifeste. Je suppose que ces trois personnes sont les dernières à avoir reçu l'injection (ou bien encore possédaient-elles une capacité de résistance particulièrement forte) et qu'avant de perdre connaissance elles ont compris que quelque chose de suspect arrivait à leurs
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compagnons. L'analyse de laboratoire a montré que chacune des victimes avait reçu une dose de morphine environ trois fois supérieure à la dose fatale. A en juger par l'état du corps de la fillette (n° 6), sans nul doute la première à décéder, les injections ont été effectuées le 15 mars entre 9 et 10 heures du soir.
Dix vies pour une idole en or !
Crime cauchemardesque dans un quartier huppé
Aujourd'hui, 16 mars, tout Paris ne parle que du crime effroyable qui est venu troubler le calme et la tranquillité de l'aristocratique rue de Grenelle. Le correspondant de La Revue parisienne est accouru sur les lieux de la tragédie, afin de satisfaire la légitime curiosité de nos lecteurs.
Ce matin vers huit heures, comme à l'accoutumée, le postier Jacques Lechien a sonné à la porte de l'élégant hôtel particulier appartenant au célèbre collectionneur britannique lord Littleby. Constatant que le portier Carpentier, chargé personnellement de prendre le courrier pour Son Excellence, ne venait
pas lui ouvrir, M. Lechien s'est étonné et, remarquant que la porte d'entrée était entrebâillée, il a pénétré dans le vestibule. Une minute plus tard, ce vétéran des services postaux âgé de soixante-dix ans ressortait à toute vitesse dans la rue en poussant un hurlement sauvage. Appelée sur les lieux, la police a
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découvert dans la maison un vrai champ de bataille : sept serviteurs et deux enfants (le fils du majordome, âgé de onze ans, et la petite-fille de l'économe, âgée de six ans) dormaient du sommeil éternel. Montés au premier étage, les policiers y ont découvert le maître de maison, lord Littleby. Il baignait dans une mare de sang, assassiné dans le sanctuaire où il conservait sa célèbre collection de raretés orientales. Agé de cinquante-cinq ans, l'Anglais était une figure bien connue de la haute société de notre capitale. Il passait pour un homme excentrique et misanthrope, mais les archéologues et les orientalistes tenaient lord Littleby pour un authentique connaisseur de l'histoire indienne. Les tentatives répétées de la direction du Louvre pour acheter à lord Littleby certaines pièces de sa collection extrêmement variée se sont toujours vu opposer un refus
indigné. Le défunt chérissait tout particulièrement une statuette en or de Shiva, une pièce unique estimée par les connaisseurs à un demi-million de francs au bas mot. Homme anxieux et méfiant, lord Littleby craignait énormément les voleurs, au point que son sanctuaire était gardé de jour comme de nuit par deux hommes armés.