On ne comprend pas la raison qui a poussé les gardes à quitter leur poste pour descendre au rez-de-chaussée. De même, on se demande à quelle force mystérieuse a recouru le criminel pour que tous les occupants de la maison se soumettent à sa volonté sans la moindre résistance (la police soupçonne l'utilisation d'un poison à effet rapide). Toutefois, il est évident que le malfaiteur ne s'attendait pas à trouver chez lui le maître des lieux - son plan diabolique a manifestement été bouleversé. C'est probablement
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ce qui explique la sauvagerie avec laquelle l'honorable collectionneur a été mis à mort. Tout porte à croire que, pris de panique, l'assassin s'est enfui précipitamment. En tout cas, il s'est uniquement emparé de la statuette ainsi que d'un des foulards peints exposés dans la même vitrine et dont il a dû se servir pour envelopper le Shiva d'or - faute de quoi l'éclat de la statuette risquait fort d'attirer l'attention de quelque passant attardé. Aucun des autres objets de valeur (et la collection en compte plus d'un) n'a été touché. Votre correspondant a pu établir que lord Littleby s'était trouvé chez lui par hasard, à la suite d'un fatal concours de circonstances. Le collectionneur serait en effet parti pour les eaux dans la soirée d'hier si une subite crise de goutte ne l'avait retenu chez lui, pour son plus grand malheur.
Par son ampleur, son caractère sacrilège et son
cynisme, l'assassinat collectif commis rue de Grenelle défie l'imagination. Quel mépris à l'égard de la vie humaine ! Quelle monstrueuse cruauté ! Et pour quoi ? Pour une statuette d'or désormais impossible à revendre ! Une fois fondu, ce même Shiva sera transformé en un vulgaire lingot d'or de deux kilogrammes. Deux cents grammes de métal jaune, tel est le prix accordé par l'assassin à chacun des dix êtres humains dont il a pris la vie. O tempora, o mores ! nous exclamerons-nous à l'instar de Cicéron.
Toutefois, nous sommes fondés à croire que ce forfait inqualifiable ne restera pas impuni. Gustave Gauche, le limier le plus expérimenté de la préfecture de Paris, chargé de l'enquête, a confié à votre correspondant que la police disposait d'un indice sérieux. Le commissaire est absolument convaincu que le châtiment ne se fera pas longtemps attendre.
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Lorsque nous lui avons demandé si, selon lui, le crime était le fait de cambrioleurs professionnels, M. Gauche a souri malicieusement à travers ses moustaches grises et a donné cette réponse énig-
matique : " Non, mon petit, c'est du côté de la bonne société qu'il faut chercher. " Votre humble serviteur a été incapable de soutirer un mot de plus au vieux policier.
Jean Duroy
Pêche miraculeuse dans la Seine !
On a retrouvé le Shiva d'or !
Le " crime du siècle "
commis rue de Grenelle est-il le fait d'un
déséquilibré ?
Hier 17 mars, vers cinq heures de l'après-midi, un garçon de treize ans, Pierre B., qui péchait près du pont des Invalides, a accroché son hameçon. Incapable de le détacher, il s'est vu obligé de plonger dans l'eau froide. "Je ne suis tout de même pas assez bête pour aller perdre un vrai hameçon anglais ", a déclaré le jeune pêcheur à notre
reporter. La hardiesse de Pierre a été récompensée : l'hameçon ne s'était pas pris à une vulgaire souche mais à un objet pesant à demi enfoui dans la vase. Une fois sorti de l'eau, l'objet s'est mis à briller d'un éclat aveuglant et irréel sous les yeux du jeune pêcheur médusé. Le père de Pierre, un sergent à la retraite, vétéran de Sedan, devinant qu'il s'agissait du
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Shiva d'or pour lequel, la veille, on avait assassiné dix personnes, a aussitôt rapporté la trouvaille à la préfecture.
Que signifie tout cela? Le criminel, qui pourtant n'a pas hésité à tuer dix personnes de sang-froid et de façon particulièrement sophistiquée, semble, pour une obscure raison, n'avoir pas voulu tirer profit du butin de sa monstrueuse entreprise. Les enquêteurs sont aussi désemparés que l'opinion publique. La population a tendance à croire à un sursaut de conscience de la part de l'assassin qui, horrifié par son acte, aurait jeté la statuette d'or dans le fleuve. Beaucoup suppo-
sent même que le malfaiteur s'est jeté à l'eau et s'est noyé quelque part à proximité. Moins romantique, la police voit dans le comportement incohérent du criminel des signes évidents de démence.
Connaîtrons-nous un jour les tenants et les aboutissants de cette ténébreuse et cauchemardesque affaire ?
ALBUM DE BEAUTES PARISIENNES
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Première partie
PORT-SAÏD - ADEIM Commissaire Gauche
A Port-Saïd, quand un nouveau passager était monté à bord du Léviathan et s'était installé dans la cabine n° 18, la dernière de première classe restée vacante, l'humeur de Gustave Gauche s'était aussitôt améliorée. Le nouveau paraissait prometteur : gestes lents et attitude réservée, beau visage à l'expression impénétrable. Au premier regard on l'eût dit très jeune mais, ôtant son chapeau melon, l'homme avait découvert des tempes grises tout à fait inattendues. Curieux spécimen, avait conclu le commissaire. On reconnaissait immédiatement en lui un homme de caractère, quelqu'un qui a vécu, comme on dit. Bref, un incontestable client pour le père Gauche.
Le passager avait longé la passerelle en balançant un fourré-tout au bout de son bras tandis que deux porteurs charriaient ses nombreux bagages : coûteuses valises de cuir grinçant, robustes sacs de voyage en peau de porc, volumineux paquets de livres, sans oublier le vélo pliant (une grande roue, deux petites et tout un faisceau de tubes métalliques étincelants). Enfin, fermant la marche, deux pauvres diables traînaient d'imposants haltères.
Saisi par la frénésie du chasseur, le cour de Gauche, ce vieux limier (comme il aimait lui-même à se qualifier), s'était mis à battre quand il
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était apparu que le nouveau ne portait pas son insigne, que ce soit au revers de soie de son élégant manteau d'été, sur sa veste ou à sa chaîne de montre. Tu brûles, s'était dit Gauche en jetant au dandy des regards inquisiteurs de sous ses épais sourcils et en tirant sur sa pipe d'argile préférée. Et, d'ailleurs, où le vieux crétin qu'il était avait-il péché que le scélérat prendrait forcément le bateau à Southampton ? Le crime avait été commis le 15 mars et on était le 1er avril. Le temps que le Léviathan contourne le sud de l'Europe, rien n'était plus facile que de gagner Port-Saïd. Et maintenant il n'avait plus qu'à cueillir son homme. Tout concordait : son genre en faisait un client de choix, il possédait un billet de première classe et, plus important que tout, il n'avait pas la baleine d'or.
Le maudit insigne portant l'abréviation de la compagnie de navigation Jasper-Artaud partnership hantait depuis quelque temps les rêves de Gauche, rêves plus horribles les uns que les autres. Le dernier, par exemple.
Le commissaire faisait de la barque sur le lac du bois de Boulogne en compagnie de madame. Un doux soleil brillait, les petits oiseaux chantaient. Brusquement, au-dessus des arbres, surgit une gigantesque tête dorée aux yeux ronds et au regard vide. Elle ouvrit une gueule assez grande pour contenir l'arc de triomphe et commença à aspirer l'eau du lac. Inondé de sueur, Gauche se mit à tirer sur les avirons. Entre-temps, il était apparu que l'action ne se déroulait pas du tout dans un parc mais au beau milieu de l'océan sans bornes. Les avirons ployaient tels des fétus de paille, madame Gauche lui enfonçait son ombrelle dans le dos, tandis que
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l'énorme bête étincelante recouvrait l'horizon tout entier. Lorsqu'elle projeta un jet d'eau dans ce qui restait du ciel, le commissaire se réveilla et tâtonna sur sa table de nuit : où diable étaient sa pipe et ses allumettes ?