C'était rue de Grenelle que Gauche avait vu la petite baleine d'or pour la première fois, alors qu'il examinait la dépouille mortelle de lord Litt-leby. L'Anglais était étendu, la bouche grande ouverte en un cri muet. Son dentier sortait à moitié et au-dessus de son front béait une plaie sanglante. Ayant cru apercevoir un éclat doré entre les doigts du mort, Gauche s'était accroupi et, y regardant de plus près, avait émis un grognement de satisfaction. Une chance rare, proprement extraordinaire s'offrait à lui, une chance telle qu'il n'en existe que dans les romans policiers. Malin, le défunt venait d'apporter un indice de taille à l'enquête - sinon sur un plateau du moins dans le creux de sa main. Tiens, Gustave, c'est pour toi. Et ne va pas laisser échapper celui qui m'a défoncé la caboche, ou tu en crèveras de honte, vieille ganache.
L'emblème d'or (il est vrai qu'au début Gauche ignorait qu'il s'agissait d'un emblème, pensant plutôt à une breloque ou une épingle de cravate ornée du monogramme de son propriétaire) ne pouvait appartenir qu'à l'assassin. Pour la bonne forme, le commissaire avait bien sûr montré la baleine à un jeune laquais de lord Littleby (en voilà un qui avait eu de la chance : le 15 mars, le garçon était de congé, ce qui lui avait sauvé la vie), mais ce dernier n'avait jamais vu cette babiole en possession de son maître. Dieu en soit loué.
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Puis tous les rouages de l'énorme machine poli-cière s'étaient mis en branle : le ministre et le préfet avaient lancé leurs meilleures forces dans l'enquête destinée à élucider le " crime du siècle ". Dès le lendemain soir, Gauche savait que les trois lettres figurant sur la baleine d'or n'étaient pas les initiales d'un quelconque débauché criblé de dettes mais désignaient le consortium de navigation franco-britannique tout récemment constitué. La baleine se trouvait être l'emblème du paquebot de rêve le Léviathan, depuis peu sorti des cales sèches de Bristol et sur le point d'entreprendre son premier voyage, à destination de l'Inde.
Depuis déjà plusieurs mois, les journaux chantaient les louanges du vapeur géant. Et l'on savait maintenant qu'à la veille de la première navigation du Léviathan, la Monnaie de Londres avait frappé des insignes commémoratifs en or et en argent : en or pour les passagers de première classe et les officiers supérieurs du navire, en argent pour les passagers de seconde classe et les subalternes. Quant à la troisième classe, sur ce luxueux paquebot alliant les dernières innovations techniques à un confort sans précédent, elle n'était pas prévue du tout. La compagnie garantissait aux passagers un ensemble de services si complet qu'il n'était nullement nécessaire de se faire accompagner de serviteurs durant le voyage. " Des laquais attentifs et des femmes de chambre pleines de tact feront en sorte que vous vous sentiez comme chez vous à bord du Léviathan ! " affirmait la réclame publiée dans les journaux de l'Europe entière. Les heureux mortels ayant réservé une cabine pour le voyage inaugural Southampton-Calcutta s'étaient vu
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remettre, en même temps que leur billet, une baleine d'or ou d'argent selon la classe. Et il était possible de prendre son billet dans n'importe quel grand port européen entre Londres et Constanti-nople.
Bon, d'accord, l'emblème du Léviathan, c'est quand même moins bien que les initiales du propriétaire de l'insigne, mais cela ne complique pas beaucoup la tâche pour autant, jugea le commissaire. Tous les insignes d'or étaient comptés. Il suffisait simplement d'attendre le 19 mars - jour prévu du départ en grande pompe -, de rejoindre Southampton, de monter sur le paquebot et de repérer, parmi les passagers de première classe, qui ne portait pas la baleine en or. Ou bien (ce qui était le plus probable), parmi les gens ayant acheté un billet à prix d'or, qui ne se présentait pas au départ. Celui-là serait le client du père Gauche. Simple comme bonjour.
Gauche avait beau détester voyager, cette fois il n'avait pu s'empêcher de partir. Il avait trop envie d'élucider lui-même le " crime du siècle ". Enfin, on allait le nommer divisionnaire. Il ne lui restait que trois ans avant la retraite. Une chose était de recevoir une pension de troisième rang, une toute autre d'en toucher une de deuxième rang. La différence représentait quinze cents francs par an, or une somme pareille ne se trouvait pas sous le pied d'un cheval.
Bref, personne ne l'avait forcé. Il s'était dit qu'il lui suffirait de faire un saut à Southampton et qu'au pire il irait jusqu'au Havre où avait lieu la première escale. Là, sur le quai, l'attendraient gendarmes et reporters. Gros titre de La Revue pari-
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sienne : " Le crime du siècle élucidé : notre police se distingue. " Ou mieux encore : " Ce vieux limier de Gauche à la hauteur de sa réputation. "
A l'office maritime, une première surprise désagréable attendait le commissaire. Le maudit rafiot ne comptait pas moins de cent cabines de première classe et dix officiers supérieurs. Tous les billets avaient été vendus. Cent trente-deux au total. Et chacun assorti d'un insigne en or. En tout, cela faisait cent quarante-deux suspects, ce qui n'était pas rien. Il est vrai, toutefois, qu'il ne manquera qu'à une seule personne, se dit Gauche pour se rassurer.
Recroquevillé sur lui-même à cause du vent et de l'humidité, enveloppé dans un chaud cache-nez, le commissaire se tenait au pied de la passerelle aux côtés du capitaine, mister Joshua Cliff, et du second, monsieur Charles Reynier. On accueillait les passagers. Un orchestre à vent jouait alternativement des marches anglaises et françaises, sur le quai la foule surexcitée piaillait, tandis que Gauche fumait comme une vraie locomotive en rongeant sa malheureuse pipe qui pourtant n'y était pour rien. Hélas, du fait de la froidure, les passagers étaient tous affublés de manteaux, pardessus, pèlerines et autres capotes. Dans ces conditions, allez savoir qui avait ou n'avait pas d'insigne. C'était le deuxième cadeau du sort.
Toutes les personnes censées monter à South-ampton se présentèrent à l'embarquement, ce qui signifiait que, nonobstant la perte de l'insigne, le criminel était tout de même venu. Visiblement, il prenait les policiers pour de complets idiots. A moins qu'il n'espérât se perdre dans la foule. Ou encore qu'il n'eût pas d'autre solution.
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En tout cas, une chose était évidente : il faudrait poursuivre la balade jusqu'au Havre. On attribua à Gauche une cabine de réserve, destinée aux invités de marque de la compagnie de navigation.
Dès qu'ils eurent pris la mer, dans le salon d'honneur des premières classes eut lieu un banquet dans lequel le commissaire avait fondé les plus grands espoirs dans la mesure où les invitations mentionnaient : " Entrée sur présentation de l'emblème en or ou du billet de première classe. " Qui aurait l'idée de se présenter un billet à la main quand il était tellement plus facile d'accrocher quelque part un joli petit Léviathan en or ?
Au cours du banquet, Gauche s'en donna à cour joie, scrutant chacun, allant même jusqu'à plonger carrément son nez dans le décolleté de certaines dames. Là, dans le petit creux, quelque chose pendait au bout d'une chaîne en or : la petite baleine ou tout simplement un pendentif? Comment ne pas vérifier ?
Pendant que tous buvaient du Champagne, se régalaient de toutes sortes de mets délicieux présentés sur des plateaux d'argent ou bien encore dansaient, Gauche, lui, travaillait : il rayait de sa liste ceux qui avaient leur insigne. Avec les hommes, la tâche était plus ardue. Beaucoup - les canailles ! - avaient accroché la petite baleine à leur chaîne de montre et l'avaient glissée dans la poche de leur gilet. Ainsi le commissaire avait-il dû demander l'heure pas moins de onze fois.
Surprise numéro trois : si tous les officiers portaient leur insigne, celui-ci, en revanche, manquait chez quatre passagers, dont deux de sexe féminin ! Le coup qui avait fracassé le crâne de lord Littleby