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comme une coquille de noix avait été d'une telle puissance que seul un homme avait pu le porter, et encore, pas n'importe lequel mais un individu d'une force herculéenne. D'un autre côté, homme d'expérience, spécialiste des affaires criminelles, le commissaire savait parfaitement qu'en proie à une émotion particulière, voire à une crise d'hystérie, la plus faible des femmes était capable d'accomplir de véritables prodiges. Et il n'y avait pas à aller bien loin pour trouver un exemple. L'année passée, une modiste de Neuilly, un petit bout de femme de rien du tout, avait flanqué par la fenêtre, depuis le quatrième étage, son amant infidèle, un corpulent rentier deux fois plus gros qu'elle et une fois et demie plus grand. Si bien que les femmes sans insigne ne devaient pas être exclues du nombre des suspects. Bien qu'on n'eût encore jamais vu une femme, a fortiori une dame du monde, faire des piqûres avec une telle dextérité...

Quoi qu'il en soit, l'enquête à bord du Léviathan promettait de se prolonger, et le commissaire fit preuve une fois de plus de son légendaire esprit d'à-propos. Le capitaine Joshua Cliff, seul officier à bord à avoir été mis dans le secret de l'enquête, avait reçu pour instruction de la part de la direction de la compagnie d'accorder toute assistance au représentant français de la loi. Gauche n'hésita pas à user de ce privilège de la façon la plus cavalière : il exigea que toutes les personnes qui l'intéressaient fussent affectées à un seul et même salon.

A ce point une explication s'impose : par souci d'intimité et de confort (la réclame pour le paquebot précisait : " Vous retrouverez l'atmosphère d'une bonne vieille demeure anglaise "), les per-

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sonnes voyageant en première classe devaient prendre leurs repas non pas dans l'immense salle à manger, aux côtés des six cents porteurs de très démocratiques baleines en argent, mais dans de confortables " salons ", dont chacun portait un nom particulier et avait tout d'un salon privé de la haute société : luminaires de cristal, chêne fumé, acajou, chaises tapissées de velours, argenterie étincelante, serveurs poudrés, stewards empressés. Pour ses objectifs, le commissaire Gauche avait jeté son dévolu sur le salon " Windsor ", situé sur le pont supérieur, à l'extrême proue du navire : baies vitrées sur trois côtés, superbe panorama, même par temps couvert on pouvait se passer d'éclairage. Ici le velours était d'une belle teinte mordorée, et les serviettes de lin étaient ornées du blason des Windsor.

Autour de la table ovale, dont les pieds étaient fixés au sol (pour les cas de fort tangage), étaient disposées dix chaises à haut dossier sculpté et décoré de toutes sortes de fioritures gothiques. L'idée que tous seraient assis à la même table avait séduit le commissaire, qui avait demandé au steward de ne pas placer n'importe comment les cartons portant le nom des convives, mais selon un ordre stratégique mûrement réfléchi : il fit installer les quatre passagers sans emblème juste en face de lui, afin, ces chers petits, de les garder à l'oil. Contrairement à ce qu'il avait prévu, Gauche ne put obtenir que le capitaine en personne préside la table. Mister Joshua Cliff refusa (selon ses propres termes) " de participer à cette farce " et opta pour le prestigieux salon " York ", auquel avaient été affectés le nouveau vice-roi des Indes et son

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épouse, ainsi que deux généraux de l'armée des Indes. Le " York " était situé en poupe du paquebot, le plus loin possible du " Windsor " maudit où, à sa place, trônerait le second, Charles Reynier. Ce dernier déplut d'emblée au commissaire : visage hâlé, buriné par les vents, voix suave, cheveux noirs luisants de brillantine, petites moustaches en croc et teintes. Un vrai bouffon, pas un marin.

Les douze jours qui s'étaient écoulés depuis le départ avaient laissé tout loisir au commissaire d'observer attentivement ses compagnons de table, d'apprendre les bonnes manières (à savoir ne pas fumer pendant le repas et ne pas saucer son assiette avec une croûte de pain), d'assimiler plus ou moins la complexe géographie de la ville flottante et de s'amariner. En revanche, pour ce qui était de son but, il en était toujours aussi loin.

Pour l'heure la situation était la suivante.

Au départ le commissaire avait considéré sir Milford-Stoakes comme son suspect numéro un. Efflanqué, roux, favoris en bataille. On lui donnait vingt-huit, trente ans. Il se conduisait étrangement : tantôt il fixait le lointain de ses yeux verts écarquillés sans répondre aux questions qu'on lui posait, tantôt il s'animait subitement et, sans rime ni raison, se lançait dans la description des îles de Tahiti, des récifs de corail, des lagunes émeraude ou des cabanes à toit de palmes. Un évident psychopathe. Qu'est-ce qu'un baronet, rejeton d'une famille fortunée, pouvait bien avoir à faire à l'autre bout du monde, en " Océanie ", comme il disait ? A la question - posée à deux reprises - concernant l'absence de son insigne, le maudit aristocrate était resté de marbre. Il ignorait superbement le com-

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missaire, et si son regard tombait sur lui par hasard, Gauche se faisait l'impression d'être une vulgaire mouche. Un snob infect. Au Havre, où ils avaient fait une escale de quatre heures, Gauche s'était précipité au télégraphe et avait envoyé une demande d'information à Scotland Yard : qui était ce Milford-Stoakes ? s'était-il déjà rendu coupable de voies de fait ? ne s'amusait-il pas par hasard à étudier la médecine ? La réponse était arrivée juste avant qu'ils reprennent la mer. Il n'en ressortait rien d'intéressant. Quant aux excentricités du personnage, elles s'expliquaient. Il n'en restait pas moins que le rouquin n'avait pas la baleine d'or et qu'il était donc encore trop tôt pour le rayer de la liste des suspects.

Le deuxième était monsieur Gintaro Aono, " noble japonais " (ainsi qu'il figurait dans le registre des passagers). Un Asiate comme tous les Asiates : petit, sec, âge indéfinissable, moustache clairsemée, yeux réduits à une fente, regard perfide. A table, il se taisait l'essentiel du temps. A la question concernant ses activités, il avait balbutié d'un air gêné : " officier de l'armée impériale ". Interrogé à propos de l'insigne, il s'était troublé encore plus, avait fusillé le commissaire d'un regard haineux puis, s'excusant, s'était élancé vers la sortie. Sans même terminer son potage. Suspect ? Et comment ! Un vrai sauvage ! Au salon, il passe son temps à agiter devant lui un éventail en papier de couleur criarde, comme un pédéraste tout droit sorti d'un joyeux bouge du quartier Rivoli. Il se promène sur le pont juché sur des mules à semelles de bois, enveloppé dans une robe de chambre en coton et sans pantalon du tout. Gustave Gauche

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était bien sûr pour le principe de liberté, égalité, fraternité, mais, tout de même, jamais on n'aurait dû accepter un tel macaque en première classe.

Maintenant, les femmes.

Madame Renata Kléber. Une jeunette. La vingtaine tout au plus. Epouse d'un banquier suisse. Elle va rejoindre son mari à Calcutta. On ne peut pas dire que ce soit une beauté. Elle a un petit nez pointu, ne cesse de s'agiter et de bavarder. Dès les présentations, elle a fait savoir qu'elle était enceinte. Ses pensées et ses sentiments sont entièrement subordonnés à cet état. Mignonne, spontanée, mais parfaitement insupportable. En l'espace de douze jours, elle est parvenue à exaspérer définitivement le commissaire avec ses bavardages sur sa précieuse santé, la confection des bonnets en tricot et autres balivernes du même tonneau. Un véritable ventre sur pieds, bien que sa grossesse ne date que de peu et que le ventre en question pointe à peine. Bien entendu, saisissant un moment propice, Gauche lui avait demandé où était son emblème. La Suissesse avait cligné des yeux d'un air sincèrement étonné et s'était lamentée sur sa manie de toujours tout perdre. Ce qui, à vrai dire, paraissait tout à fait vraisemblable. A l'égard de Renata Kléber, le commissaire observait une attitude protectrice mêlée d'exaspération ; il ne la tenait pas pour une cliente sérieuse.