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O combien plus intéressante pour le vieux limier était l'autre dame, miss Clarice Stamp. Celle-là avait quelque chose de pas net. Une Anglaise typique, sans rien de particulier : cheveux tristes d'un blond filasse, âge déjà avancé, manières réservées et convenables. Cependant, un éclair diabolique

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passait parfois dans ses yeux ternes. Des yeux que le commissaire connaissait bien et qui lui rappelaient qu'il n'est pire eau que l'eau qui dort. Et puis il y avait d'autres petits détails insignifiants qui, s'ils laissaient indifférent le commun des mortels, ne pouvaient en revanche échapper au regard acéré du vieux mâtin. Les robes et autres tenues de miss Stamp étaient toutes de grand prix, neuves, à la dernière mode de Paris, de même que son sac à main en écaille de tortue (le commissaire avait vu le même dans une vitrine des Champs-Elysées, au prix de trois cent cinquante francs). Par ailleurs, pourtant, elle prenait des notes sur un vieux calepin bon marché, tel qu'on en trouve dans les papeteries les plus ordinaires. Une fois, le commissaire l'avait vue sur le pont, allongée sur un transat, enveloppée dans un châle (il ventait) exactement semblable à celui de madame Gauche, en poil de chien. Chaud mais indigne d'une lady anglaise. Curieusement, parmi les objets que possédait Clarice, les neufs étaient tous sans exception de grand prix, alors que les vieux étaient plutôt moches et de qualité inférieure. Incohérent. Un après-midi, avant le five o'clock, Gauche lui avait demandé : " Pourquoi donc, madame, ne portez-vous jamais la petite baleine en or ? Elle ne vous plaît pas ? Je trouve personnellement cette babiole du plus grand chic. " Comment a-t-elle réagi, selon vous ? Elle a piqué un fard pis encore que le " noble japonais " et a répondu qu'elle l'avait déjà mise mais que le commissaire ne l'avait pas vue. Elle mentait. Gauche l'aurait évidemment remarquée. Le commissaire avait sa petite idée derrière la tête mais il devrait attendre le moment psychologiquement

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adéquat. On verrait alors comment elle réagirait, cette Clarice.

Comme il y avait dix places à table et seulement quatre passagers sans emblème, Gauche décida de compléter sa collection avec d'autres spécimens qui, bien qu'ayant leur insigne, étaient chacun à sa manière digne d'intérêt. Cela afin d'élargir son champ d'investigation. Et puisqu'il restait des places, autant en profiter.

En premier lieu il avait demandé au capitaine d'affecter au " Windsor " le médecin-chef du navire, monsieur Truffo. Joshua Cliff avait grogné, mais accepté. La raison pour laquelle Gauche requérait la présence de Truffo était facile à comprendre : unique médecin du Léviathan, expert en matière de piqûres, il avait, de par son statut, droit à l'insigne en or. Le docteur était un petit Italien grassouillet au teint olivâtre et au crâne chauve couronné de cheveux épars. Il fallait vraiment beaucoup d'imagination pour se figurer ce personnage comique dans le rôle du tueur implacable. En plus du médecin, il convint d'allouer une place à son épouse. Le docteur s'était marié deux semaines plus tôt et avait décidé de joindre l'utile à l'agréable, à savoir travail et lune de miel. La chaise occupée par la toute nouvelle madame Truffo était donc une place perdue. Anglaise à la mine contrite et revêche, l'élue du cour de l'Esculape de bord paraissait deux fois ses vingt-cinq ans et provoquait chez Gauche un ennui mortel comme d'ailleurs la majorité de ses compatriotes de sexe féminin. Il la gratifia immédiatement du surnom de " brebis ", eu égard à ses cils blancs et à sa voix bêlante. En fait, elle ouvrait rarement la bouche,

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dans la mesure où elle ne connaissait pas le français et où les propos, dans le salon Windsor, étaient pour l'essentiel échangés dans ce noble idiome. Madame Truffo n'avait pas d'insigne, mais cela était normal, vu qu'elle ne faisait partie ni des officiers ni des passagers.

Dans le registre, le commissaire avait par ailleurs repéré un certain Anthony F. Sweetchild, archéologue et indianiste, et s'était dit que c'était exactement l'homme qui lui convenait. Feu Littleby n'était-il pas quelque chose dans ce genre-là ? Mister Sweetchild, un grand escogriffe à lunettes rondes et à barbiche de chèvre, avait spontanément lancé la conversation sur l'Inde dès le premier dîner. Après le repas, Gauche avait pris le professeur à part et avait habilement fait dévier la discussion sur la collection de lord Littleby. L'indianiste-archéologue avait dédaigneusement qualifié le défunt de dilettante et sa collection de magasin de curiosités, accumulées au mépris de toute démarche scientifique. Selon lui, le seul véritable objet de valeur était le Shiva d'or. C'était une bonne chose que la statuette eût d'elle-même refait surface, car il était bien connu que la police française était tout juste bonne à prendre des pots-devin. A l'écoute de cette remarque d'une injustice criante, Gauche, furieux, était parti d'une quinte de toux, mais Sweetchild s'était contenté de lui conseiller de moins fumer. Puis le savant avait consenti à admettre qu'en effet Littleby avait sans doute réussi à se constituer une assez bonne collection de foulards et de tissus peints, parmi lesquels figuraient quelques pièces dignes d'intérêt, mais qu'on était là plutôt dans le domaine de l'arti-

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sanat local et de l'art décoratif. Pas mal non plus était le coffre en bois de santal du xvie siècle provenant de Lahore et dont les sculptures représentaient des scènes du Mahabharata - et là avaient commencé une telle suite d'histoires à dormir debout que, très vite, le commissaire avait piqué du nez.

Quant au dernier compagnon de table, Gauche l'avait choisi sur sa mine. Au sens littéral. Le fait est que, peu auparavant, le commissaire avait eu l'occasion de lire un intéressant opuscule traduit de l'italien. Un certain Cesare Lombroso, professeur de médecine légale à Turin, avait élaboré toute une théorie selon laquelle les " criminels-nés " n'étaient pas responsables de leurs comportements antisociaux. D'après la théorie de l'évolution du docteur Darwin, écrivait-il, au cours de son développement l'humanité franchit différentes étapes dont chacune la rapproche de la perfection. Le criminel, lui, est une anomalie dans le processus d'évolution, un retour accidentel à un niveau antérieur du développement. C'est pourquoi il est extrêmement facile de repérer un tueur et cambrioleur potentiel : il ressemble au singe, dont nous sommes tous issus. Le commissaire avait longuement réfléchi à ce qu'il avait lu. D'un côté, parmi l'éventail hétéroclite d'assassins et de cambrioleurs auxquels il avait eu affaire en trente-cinq ans de carrière dans la police, tous ne ressemblaient pas à des gorilles, loin de là. Certains avaient même des têtes d'anges, au point que leur seule vue vous tirait des larmes d'attendrissement. D'un autre côté, les faciès simiesques ne manquaient pas non plus. Anticlérical farouche, le vieux Gauche ne

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croyait pas en Adam et Eve. La théorie darwinienne lui paraissait tout de même plus fondée. Or, parmi les passagers de première classe, un drôle de phénomène lui était tombé sous les yeux - le " type caractéristique du criminel ", une véritable image d'Epinal : front bas, arcades sourcilières proéminentes, yeux minuscules, nez épaté, menton fuyant. Le commissaire avait aussitôt demandé que cet Etienne Boileau, négociant en thé, soit affecté au " Windsor ". L'homme s'était révélé des plus charmants - joyeux drille, père de onze enfants et philanthrope convaincu.

Bref, il était devenu clair que le voyage du père Gauche ne s'arrêterait pas non plus à Port-Saïd, prochaine escale après le Havre. L'enquête s'éternisait. En outre, son flair légendaire suggérait au commissaire qu'il brassait de l'air, que dans tout ce public ne figurait pas un seul candidat sérieux. Se dessinait l'atroce perspective de devoir accomplir ce fichu voyage jusqu'au bout : Port-Saïd, Aden, Bombay, Calcutta. Et là, à Calcutta, il ne lui resterait plus qu'à se pendre au premier palmier. Il n'allait tout de même pas rentrer à Paris la tête basse et la queue entre les jambes ! Ses collègues le tourneraient en ridicule, la direction lui renverrait en pleine figure son petit voyage en première classe aux frais de l'Etat. Et encore bien beau si on ne le flanquait pas à la retraite anticipée...