A Port-Saïd, puisque le voyage allait durer, Gauche, bien à contrecour, se ruina en chemises supplémentaires. Il fit des réserves de tabac égyptien et, pour tuer le temps, s'offrit pour deux francs une promenade en calèche le long du célèbre port. Rien d'extraordinaire. Phare énorme, deux môles longs
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à n'en plus finir, bon et après ? La ville elle-même produisait une drôle d'impression - ni tout à fait l'Asie ni vraiment l'Europe. A regarder la résidence du gouverneur général du canal de Suez, on se serait cru en Europe. Dans les rues du centre, on ne voyait que des visages européens, des dames flânaient en s'abritant sous des ombrelles blanches, de riches messieurs en panamas ou canotiers poussaient leur bedaine en avant. Mais dès que la calèche s'engagea dans un quartier indigène, ce ne furent plus qu'odeurs nauséabondes, mouches, tas d'ordures putrides, gamins arabes quémandant une aumône. Qu'avaient donc tous ces riches désouvrés à vouloir parcourir le monde ? C'était partout la même chose : les uns engraissaient en s'empiffrant, les autres crevaient de faim.
Eprouvé à la fois par ses observations pessimistes et par la chaleur, le commissaire regagna le navire, l'humeur morose. Mais là, la chance lui sourit : un nouveau client. Et, semblait-il, un client prometteur.
Le commissaire alla chez le capitaine, où il pécha un certain nombre de renseignements. Ainsi l'homme s'appelait Eraste P. Fandorine et était citoyen russe. Pour une raison quelconque, ledit citoyen russe n'avait pas indiqué son âge. Profession : diplomate. Il était arrivé de Constantinople et se rendait à Calcutta puis, de là, au Japon, où il devait prendre ses fonctions. De Constantinople ? Bien sûr, il avait dû participer aux pourparlers de paix qui avaient mis fin à la récente guerre russo-turque1. Gauche recopia soigneusement toutes les
1. Cf., du même auteur, Le Gambit turc, Presses de la Cité, 2001.
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informations sur une feuille, qu'il rangea dans la précieuse chemise de carton entoilé où il conservait tous les éléments de l'affaire. Il ne se séparait jamais de son dossier; il le feuilletait régulièrement, relisait les rapports et les coupures de journaux et, dans ses moments de rêverie, il dessinait en marge des poissons et des maisons. Désirs secrets qui surgissaient du fond de son cour. Il allait devenir commissaire divisionnaire, s'assurer une confortable pension, et comme ça madame Gauche et lui s'achèteraient une jolie petite maison quelque part en Normandie. Le flic parisien à la retraite irait pêcher à la ligne et ferait son propre cidre. Pas mal, non ? Ah, si seulement il pouvait s'assurer un petit capital pour sa retraite, ne serait-ce qu'une vingtaine de milliers de francs...
Le bateau devant attendre son tour pour l'entrée dans le canal de Suez, le commissaire se rendit de nouveau au port et envoya un télégramme à la préfecture : le diplomate russe E. P. Fandorine était-il connu de Paris ? Avait-il, dans la période récente, franchi la frontière de la République française ?
La réponse arriva rapidement, à peine deux heures et demie plus tard. Il s'avérait que ce cher petit avait en effet passé la frontière, et même par deux fois. La première au cours de l'été 1876l (bon, d'accord), la seconde en décembre 1877, c'est-à-dire trois mois plus tôt. Arrivant de Londres, il avait été enregistré par les services de police et de douane du Pas-de-Calais. On ignorait combien de temps il avait séjourné en France. Il était parfaitement possible qu'il ait encore été là le 15 mars. Et il pouvait tout
1. Cf., du même auteur, Azazel, Presses de la Cité, 2001.
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aussi bien avoir fait un saut rue de Grenelle, une seringue à la main - on ne devait préjuger de rien.
Conclusion, il fallait absolument libérer une place à table. Le mieux, bien sûr, eût été de se débarrasser de la femme du docteur, mais pas question de porter atteinte à l'institution sacrée du mariage. Au terme d'une courte réflexion, Gauche décida d'expédier dans un autre salon le négociant en thé, lequel ne justifiait pas les espoirs - tout théoriques - mis en lui et apparaissait finalement le moins prometteur. Que le steward se charge de le faire déménager. Qu'il lui dise qu'il lui avait trouvé une bonne petite place dans un autre salon avec des messieurs plus importants et des dames plus pimpantes. Après tout, c'était pour régler ce genre de problèmes que les stewards étaient payés.
L'apparition dans le salon d'un nouveau personnage fit sensation. Alors que chacun avait eu tout le temps de copieusement se lasser de ses voisins, voilà qu'arrivait un homme tout frais et sacrement imposant, en plus. Quant au malheureux monsieur Boileau, représentant du degré intermédiaire de l'évolution humaine, nul ne posa la moindre question à son sujet. Le commissaire remarqua que, de tous, la plus émoustillée était miss Clarice Stamp, la vieille fille, qui se mit à pérorer sur les peintres, le théâtre, la littérature. Gauche lui-même aimait à l'occasion rester assis dans un fauteuil avec un bon livre. De tous les écrivains, son préféré était Victor Hugo : c'était vivant, élevé, émouvant aux larmes. Et pour s'endormir il n'y avait rien de mieux. Mais, évidemment, il n'avait jamais entendu parler de ces écrivains russes aux noms barbares, si bien qu'il ne put prendre part à la dis-
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cussion. Cela étant, cette Anglaise défraîchie se donnait du mal pour rien, monsieur Fandorine était bien trop jeune pour elle.
Renata Kléber non plus ne restait pas inactive. Elle tenta d'inscrire le nouveau au nombre des chevaliers servants qu'impitoyablement elle envoyait chercher tantôt son châle, tantôt son ombrelle, tantôt un verre d'eau. Cinq minutes après le début du dîner, madame Kléber avait déjà confié au Russe toutes les vicissitudes de son délicat état et, se plaignant de migraine, elle lui demanda d'aller quérir le docteur Truffo qui, pour l'heure, semblait retenu quelque part. Toutefois, ayant manifestement saisi d'emblée à qui il avait affaire, le diplomate objecta poliment qu'il ne connaissait pas le docteur de visu. Ce fut donc le serviable lieutenant Reynier, la plus dévouée des nounous de la gravide femme de banquier, qui s'empressa d'accomplir la mission.
La première impression produite par Eraste Fandorine était la suivante : taciturne, réservé, courtois. Mais trop précieux au goût du commissaire. Petit col empesé, aussi raide que s'il avait été en albâtre, perle fine piquée à sa cravate de soie et, à sa boutonnière (voyez-moi ça), un oillet rouge. Raie impeccable, sans un seul cheveu qui dépassait, ongles soignés, moustaches noires et fines, comme dessinées au fusain.
Les moustaches en disaient long sur la personnalité d'un homme. Celles de Gauche - des moustaches de phoque, retombant de chaque côté de la bouche - dénotaient un homme posé, conscient de sa valeur, qui ne se laissait pas éblouir par le clinquant, tout sauf un écervelé. Des moustaches en croc, surtout avec les pointes effilées, trahissaient
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un coureur de jupons et un bon vivant. Associées à des favoris, elles désignaient un homme ambitieux, rêvant de devenir général, sénateur ou banquier. Quant à monsieur Fandorine, ses moustaches étaient celles d'un homme ayant une vision romantique de sa propre personne.
Que dire d'autre du Russe ? Il parlait convenablement le français. Détail caractéristique : un léger bégaiement. Et toujours pas trace de l'insigne. Le diplomate s'intéressa surtout au Japonais ; il lui posa toutes sortes de questions assommantes sur son pays, mais le samouraï répondait avec parcimonie, comme s'il craignait quelque piège. Il faut dire que le petit nouveau n'avait expliqué à l'assemblée ni où il se rendait ni ce qu'il allait y faire. Il s'était limité à dire son nom et à préciser qu'il était russe. Seul le commissaire comprenait sa curiosité : l'homme était appelé à vivre au Japon. Gauche se figurait un pays où tous les gens sans exception étaient semblables à monsieur Aono, où tous habitaient des maisons de poupées au toit recourbé et où, pour un oui pour un non, on s'ouvrait le ventre. Vraiment, le sort de ce Russe n'avait rien d'enviable.