Après le dîner, quand Fandorine alla s'asseoir à l'écart pour fumer un cigare, le commissaire s'installa dans le fauteuil voisin et alluma sa pipe. Un peu plus tôt il s'était présenté à sa nouvelle connaissance comme un rentier parisien curieux de découvrir l'Orient (telle était la couverture qu'il s'était inventée). L'heure était maintenant venue pour lui d'amener la conversation sur l'affaire, mais comme ça, de manière habile et détournée. Il porta la main à son revers et tripota sa baleine en
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or (celle récupérée rue de Grenelle), et dit, l'air de rien, comme pour engager la conversation :
- Jolie petite bricole, vous ne trouvez pas ? Le Russe regarda le revers du coin de l'oil mais ne dit rien.
- De l'or pur ! Chic ! fit Gauche, admiratif.
Nouveau silence circonspect, mais parfaitement courtois. L'homme attendait simplement ce qui allait suivre. Ses yeux bleus avaient un regard attentif. Le diplomate avait une très belle peau -une vraie pêche. Avec des joues rosés comme celles d'une demoiselle. Pourtant ce n'était pas une femmelette, ça se voyait tout de suite.
Le commissaire opta pour une autre tactique.
- Vous voyagez beaucoup ? Haussement d'épaules indéterminé.
- Si j'ai bien compris, vous êtes dans la diplomatie, n'est-ce pas ?
Fandorine inclina poliment la tête, sortit un long cigare de sa poche et en coupa l'extrémité avec un canif d'argent.
- Et vous avez déjà eu l'occasion d'aller en France ?
Nouveau hochement de tête affirmatif. Ce monsieur fait un bien piètre interlocuteur, pensa Gauche, néanmoins résolu à ne pas céder.
- J'aime surtout Paris au tout début du printemps, en mars, prononça le policier. C'est le meilleur moment de l'année !
Il lança un regard inquisiteur à son vis-à-vis et se mit intérieurement en position d'attaque. Qu'allait-il répondre ?
Fandorine hocha deux fois la tête. Avait-il simplement pris acte de l'information ou bien était-il
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d'accord ? Impossible à dire. Commençant à s'énerver, Gauche fronça les sourcils avec ani-
mosité.
- Cet insigne ne vous plaît donc pas ?
Sa pipe se mit à grésiller puis s'éteignit.
Le Russe poussa un petit soupir, glissa deux doigts dans la poche de son gilet, en sortit la petite baleine d'or et daigna enfin desserrer les lèvres :
- Je vois, monsieur, que mon insigne vous intéresse p-particulièrement. Je ne le porte pas parce que je n'ai nul désir de ressembler à un portier, fût-il pourvu d'une p-plaque en or. Et d'un. Vous n'avez rien d'un rentier, monsieur Gauche, votre regard est trop fureteur pour cela. En outre, en quoi un rentier parisien aurait-il besoin de traîner en permanence avec lui un dossier officiel ? Et de deux. Vous connaissez ma profession, ce qui veut dire que vous avez accès aux documents de bord. Je suppose que vous êtes détective. Et de trois. Maintenant quatre. Si vous cherchez à obtenir un éclaircissement quelconque de ma part, cessez de tourner autour du pot et posez carrément vos questions.
Allez discuter avec un type pareil !
Il fallait sortir de ce mauvais pas. Parlant à voix basse, Gauche confia au très perspicace diplomate qu'il était le détective en titre du paquebot, qu'il avait pour mission de veiller à la sécurité des passagers, mais qu'il devait agir secrètement et avec la plus extrême délicatesse, afin de ne pas froisser ce public choisi. Difficile de savoir si Fandorine le crut. Quoi qu'il en soit, le Russe s'abstint de toute question.
A quelque chose malheur est bon Le commissaire venait de trouver sinon un complice, du
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moins un interlocuteur qui, entre autres, se distinguait par un étonnant sens de l'observation et par des connaissances exceptionnelles en matière de criminologie.
Souvent ils restaient assis tous les deux sur le pont à regarder la rive en pente douce du canal, à fumer (Gauche la pipe, le Russe le cigare) et à deviser de sujets aussi divers que passionnants. Par exemple, des méthodes les plus modernes permettant d'identifier et de confondre les criminels.
- Dans son travail, la police parisienne s'appuie sur les dernières découvertes de la science, fit un jour valoir Gauche non sans fierté. A la préfecture, nous avons un service spécial d'identification dirigé par un jeune génie, Alphonse Bertillon. Il a élaboré tout un système de classification des caractéristiques des criminels.
- J'ai rencontré Alphonse Bertillon au cours de ma dernière visite à P-Paris, dit Fandorine de la façon la plus inattendue. Il m'a longuement parlé de sa méthode anthropométrique. Le bertillonnage est une théorie ingénieuse, très ingénieuse. Vous avez déjà commencé à la mettre en p-pratique ? Quels sont les résultats ?
- Pour le moment, nuls, répondit le commissaire en haussant les épaules. Il faut tout d'abord soumettre au bertillonnage l'ensemble des récidivistes, ce qui demandera des années. Le service d'Alphonse est un vrai bazar : on y amène des prévenus menottes, on les mesure sous toutes les coutures comme des chevaux à la foire, on note les données Sur des fiches. Cela dit, le travail de la police deviendra bientôt un jeu d'enfant. Supposons que, sur les lieux d'un vol avec effraction, on
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trouve une empreinte de main gauche. On la mesure et on va au fichier. Le majeur a une longueur de 89 millimètres, on cherche dans la section n° 3. Là sont enregistrés dix-sept cambrioleurs dont le majeur est de la taille correspondante. Le reste n'est plus que du détail : parmi les dix-sept on vérifie qui était où le jour du vol et on arrête celui qui n'a pas d'alibi.
- Autrement dit, les criminels sont répartis en différentes sections suivant la longueur de leur majeur, c'est bien cela ? demanda le Russe avec le plus vif intérêt.
Gauche ricana dans ses moustaches et dit sur un ton condescendant :
- Oh, mais c'est tout un système, mon jeune ami. Bertillon divise tous les hommes en trois groupes, en fonction de la longueur de la tête. Chacun des trois groupes se subdivise en trois sous-groupes, selon, cette fois, la largeur de la tête. Ce qui nous donne neuf sous-groupes. A son tour, chaque sous-groupe est divisé en trois sections, en fonction de la longueur du médius de la main gauche. Vingt-sept sections au total. Mais ce n'est pas encore tout. Dans chaque section on distingue trois sous-sections, suivant les dimensions de l'oreille droite. Ce qui nous donne combien de sous-sections ? Exact, quatre-vingt-une. La classification suivante prend en compte la taille, la longueur des mains, la hauteur en position assise, la dimension du pied, la longueur de l'avant-bras. En tout 19 683 catégories ! Le criminel soumis à un bertillonnage complet et se trouvant dans notre fichier n'a aucune chance d'échapper à la justice. Alors qu'auparavant il pouvait n'en faire qu'à sa
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tête : il s'inventait un faux nom lors de son arrestation et on était incapable de savoir ce qu'il avait fabriqué avant.
- C'est remarquable, prononça pensivement le diplomate. Toutefois le bertillonnage n'est pas d'une grande aide pour l'élucidation d'un crime concret, en p-particulier si l'auteur du délit n'a jamais été arrêté auparavant.
Gauche écarta les mains :
- Il est clair que ce problème n'est pas du ressort de la science. On peut faire tout ce qu'on veut, tant qu'il existera des criminels on ne pourra pas se passer de nous, les enquêteurs professionnels.
- Avez-vous déjà eu l'occasion d'entendre parler des empreintes digitales ? demanda Fandorine en montrant au commissaire ses doigts fins mais néanmoins puissants, aux ongles polis et dont l'un était orné d'un solitaire.