Regardant la bague avec envie (une année de salaire du commissaire, sinon plus), Gauche sourit malicieusement :
- Un truc de Bohémiens pour lire dans les lignes de la main ?
- Pas du tout. On sait depuis l'Antiquité que le relief des lignes p-papillaires se trouvant sur les coussinets des doigts est unique chez chaque individu. En Chine, les coolies signent leur contrat de location en appliquant leur pouce imprégné d'encre au bas du d-document.
- Evidemment, si chaque assassin était assez aimable pour prendre soin de tremper son pouce dans l'encre de Chine afin de laisser son empreinte sur les lieux du crime... fit le commissaire avec un éclat de rire bon enfant.
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Pour sa part, le diplomate ne semblait guère d'humeur à plaisanter.
- Monsieur le d-détective du navire, vous saurez que la science moderne a formellement établi qu'il suffisait d'effleurer du doigt n'importe quelle surface sèche et dure pour laisser une empreinte. Dès qu'un assassin, même fugitivement, touche une porte, l'arme du crime, une vitre, il laisse une empreinte grâce à laquelle il sera p-possible de le confondre.
Gauche était sur le point d'ironiser en expliquant que la France comptait vingt mille criminels représentant deux cent mille doigts et qu'à vouloir les examiner tous à la loupe on risquait fort d'y perdre la vue, mais il s'en abstint. L'image de la vitrine brisée de la rue de Grenelle lui était brusquement revenue en mémoire. Les éclats de verre portaient d'innombrables empreintes de doigts. Cependant il n'était venu à l'idée de personne de les prélever, et tous les morceaux avaient été mis à la poubelle.
C'était fou de voir jusqu'où allait le progrès ! Et quand on pensait aux conséquences ! Tous les crimes s'accomplissaient avec les mains, pas vrai ? Or ces mains pouvaient trahir un coupable aussi bien que n'importe quel indicateur appointé ! Et si on prenait systématiquement leurs empreintes digitales aux assassins et cambrioleurs, aucun d'entre eux n'oserait plus se livrer à un quelconque méfait avec ses pattes sales. C'était la fin de la criminalité. De telles perspectives donnaient tout bonnement le tournis.
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Reginald Milford-Stoakes
2 avril 1878
18 heures, 34 minutes et 30 secondes, heure
de Greenwich
Ma très chère Emily,
Aujourd'hui nous sommes entrés dans le canal de Suez- Dans ma lettre d'hier je vous ai parlé en détail de l'histoire et de la topographie de Port-Saïd, et je ne peux maintenant m'empêcher de vous donner quelques informations aussi curieuses qu'instructives sur le Grand Canal, création humaine parmi les plus grandioses, qui fêtera l'année prochaine son dixième anniversaire. Savez-vous, ma petite femme adorée, que l'actuel canal est le quatrième en date et que le premier fut creusé au xive siècle avant Jésus-Christ, sous le règne du grand pharaon Ramsès ? A l'époque du déclin de l'Egypte, les vents du désert remplirent de sable le lit du canal, mais sous le roi de Perse Darius, en 500 avant Jésus-Christ, des esclaves creusèrent un nouveau canal, qui coûta pas moins de 120 000 vies humaines. Hérodote écrit que la navigation le long du canal prenait quatre jours et que deux trirèmes pouvaient s'y croiser sans que leurs rames ne se touchent. Plusieurs navires de la flotte défaite de Cléopâtre purent gagner la mer Rouge par cette voie et ainsi échapper au courroux du redoutable Octave.
Après la chute de l'Empire romain, le temps et le sable séparèrent de nouveau l'Atlantique de l'océan
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Indien par un mur mouvant long de cent milles. Mais ce fut sur ces terres arides que dut se constituer le puissant royaume des successeurs du prophète Mahomet, si bien que les gens reprirent les pics et les pioches. Je vogue le long de ces terres salifères mortes et de ces dunes de sable infinies, sans cesser de m'émerveiller devant le courage obstiné et l'acharnement dont est capable la race humaine, devant sa capacité à mener contre le tout-puissant Chronos une lutte infailliblement vouée à l'échec. Pendant deux cents ans, des navires chargés de grains naviguèrent le long du canal arabe, puis la terre effaça de son front cette misérable ride, et le désert se plongea dans un sommeil de mille ans.
L'histoire, hélas, ne voulut pas que le père du nouveau canal de Suez fût un Britannique mais le Français Lesseps, représentant de cette nation pour laquelle, chère Emily, j'éprouve un très profond mépris, au demeurant entièrement justifié. Ce diplomate retors convainquit le khédive d'édicter un fir-man autorisant la création de la " Compagnie universelle du canal de Suez ". La compagnie obtint une concession de 99 ans pour la future route maritime, tandis que le gouvernement égyptien se voyait attribuer, en tout et pour tout, 15 % des bénéfices prévus ! Quand on pense que ces infâmes Français osent nous accuser de piller les pays arriérés ! Nous, au moins, nous conquérons nos privilèges par l'épée et non en concluant de sordides marchés avec de cupides bureaucrates locaux.
Chaque jour, 1 600 chameaux apportaient de l'eau potable aux ouvriers qui creusaient le Grand Canal, ce qui n'empêchait pas les malheureux de mourir
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par milliers, de soif, d'épuisement et de maladies infectieuses. Notre Léviathan vogue sur les cadavres et, sous le sable, je vois des crânes nus au regard vide et aux dents jaunes. Il fallut dix ans et quinze millions de livres sterling pour réaliser cet ouvrage grandiose. Moyennant quoi, désormais, le voyage en bateau depuis l'Angleterre jusqu'en Inde est deux fois plus court qu'auparavant. Environ vingt-cinq jours pour gagner Bombay. Incroyable ! Et quelle envergure ! La profondeur du canal dépasse les 100 pieds, de sorte que même notre arche gigantesque peut naviguer en toute sécurité, sans risque de s'échouer sur un bas-fond.
Aujourd'hui, au cours du déjeuner, j'ai été pris d'un fou rire irrépressible. Je me suis étranglé avec une croûte de pain, j'ai eu une quinte de toux, mais cela ne m'a pas calmé pour autant. Quand ce pitoyable fat de Reynier (je vous ai déjà parlé de lui, c'est le premier lieutenant du Léviathanj m'a demandé avec une fausse sollicitude quelle était la cause de mon hilarité, je me suis mis à rire de plus belle. Je ne pouvais tout de même pas lui avouer la pensée qui me mettait dans cet état. Alors que ce sont les Français qui ont construit ce canal, c'est nous, les Anglais, qui en récoltons les fruits. Il y a trois ans, le gouvernement de Sa Majesté a racheté au khédive le paquet d'actions qui le rendait majoritaire, si bien que maintenant, c'est nous, les Britanniques, qui sommes les patrons. Sans compter que l'action du canal, qui autrefois se négociait à 15 livres, en vaut aujourd'hui 3 000. Pas mal, non ? Comment ne pas en rire ?
Mais je dois vous ennuyer avec tous ces détails assommants. Ne m'en veuillez pas, ma chère Emily,
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mais je n'ai rien d'autre à faire que d'écrire de longues lettres. Quand ma plume grince sur le papier blanc, il me semble que vous êtes près de moi et que nous conversons paisiblement. Vous savez, grâce au climat chaud, je commence à me sentir beaucoup mieux. J'oublie les cauchemars qui habitent mes nuits. Pourtant ils n'ont pas disparu : le matin, quand je me réveille, ma taie d'oreiller est mouillée de larmes et il arrive même parfois qu'elle porte des traces de morsures.
Mais tout cela n'est rien. Chaque nouveau jour, chaque mille parcouru me rapproche d'une vie nouvelle. Là-bas, sous le doux soleil de l'équateur, cette terrible séparation qui me chavire l'âme sera enfin terminée. Vivement que cela arrive ! Il me tarde tant de revoir votre lumineux, et doux, regard, ma tendre amie.
Que dire d'autre pour vous distraire ? Je pourrais au moins vous décrire notre Léviathan, car ce sujet mérite grandement d'être évoqué. Dans mes précédentes lettres, j'ai beaucoup trop parlé de mes sentiments et de mes rêves, alors que je ne vous ai pas encore décrit dans toute sa splendeur ce triomphe du génie maritime britannique.