Выбрать главу

Le Léviathan est le plus grand navire de passagers de toute l'histoire, l'unique exception étant le colossal Gréât Eastern qui, depuis vingt ans déjà, sillonne les eaux de l'Atlantique. Jules Verne, en décrivant le Gréât Eastern dans son livre La Ville flottante, n'avait pas vu notre Léviathan, sinon il aurait rebaptisé le vieux G. E. " Village flottant ". Si ce dernier sert exclusivement à poser des câbles télégraphiques au fond de l'océan, le Léviathan, lui, peut transporter un millier d'hommes, plus 10000

48

tonnes de fret. La longueur de ce monstre cracheur de feu dépasse les 600 pieds et sa largeur atteint les 80. Savez-vous, chère Emily, comment se construit un navire ? Tout d'abord on le " met à plat ", c'est-à-dire qu'on dessine le plan du bateau en grandeur nature directement sur le sol parfaitement égalisé d'un bâtiment choisi à cet effet. Le plan du Léviathan était de dimensions telles qu'il a fallu construire un hangar de la taille du palais de Buckingham !

Ce bateau de rêve possède deux machines à vapeur, deux puissantes roues - une à chaque bord - plus une gigantesque hélice à l'arrière. Les six mâts, lancés à l'assaut du ciel, sont pourvus d'une voilure complète, si bien qu'à plein régime et sous vent porteur le bâtiment développe une vitesse de 16 nouds ! Ce paquebot a bénéficié de toutes les plus récentes innovations de l'industrie navale, parmi lesquelles : une double coque métallique qui protège le navire, y compris en cas de choc contre un rocher; des quilles latérales conçues pour réduire le roulis ; un éclairage entièrement électrique ; des compartiments étanches ; d'énormes condenseurs pour la vapeur d'échappement... impossible de tout citer. C'est tout le savoir accumulé au cours des siècles par l'inlassable esprit d'invention de l'homme qui se trouve concentré dans ce fier bâtiment fendant les flots sans crainte. Hier, fidèle à ma vieille habitude, j'ai ouvert la Sainte Bible à une page au hasard, et quelle ne fut pas ma stupéfaction de tomber sur des lignes où il était question du Léviathan, le terrible monstre marin du livre de Job. J'ai frémi en comprenant subitement qu'il ne s'agissait là ni d'un serpent

49

marin comme le pensaient les anciens ni d'un cachalot comme l'affirment les rationalistes d'aujourd'hui. Non, la Bible évoque clairement ce Léviathan chargé de me sortir des ténèbres et de la peur pour me conduire vers la lumière et le bonheur. Mais jugez vous-même : " II fait bouillonner le gouffre comme une chaudière, il transforme la mer en brûle-onguents. Il allume derrière lui un sentier lumineux, l'abîme semble une tête chenue. Sur terre, il n'a point son pareil, il a été fait intrépide. Il regarde en face les plus hautains, il est roi sur tous les fils de l'orgueil. " La chaudière à vapeur, le brûle-onguents - c'est-à-dire le mazout -, le sentier lumineux, - c'est-à-dire le sillage du bateau. Tout cela saute aux yeux !

Et j'ai pris peur, chère Emily. Ces lignes contiennent une mise en garde menaçante, sans que je sache si elle s'adresse à moi personnellement, aux passagers du Léviathan ou bien à l'humanité tout entière. Du point de vue de la Bible, en effet, l'orgueil n'est-il pas répréhensible ? Et si l'Homme, avec ses joujoux techniques, " regarde en face les plus hautains ", cela n'est-il pas lourd de funestes conséquences ? Ne nous sommes-nous pas trop enorgueillis de la vivacité de notre esprit et de l'habileté de nos mains ? Où nous mène tous le roi de l'orgueil ? Que nous réserve l'avenir ?

Alors, j'ai ouvert mon bréviaire pour prier, pour la première fois depuis des lustres. Soudain, je lis : " Ils pensent que leurs maisons sont éternelles, que leur logis se transmet de génération en génération, et ils donnent à leurs terres leur propre nom. Mais l'homme ne vivra pas dans l'honneur. Il sera semblable aux animaux qui périssent. Cette voie est

50

leur folie, même si ceux qui les suivront les approuvent. "

Mais lorsque, saisi par un sentiment mystique, d'une main tremblante j'ai ouvert le Livre pour la troisième fois, mon regard enflammé est tombé sur ce fastidieux passage des Nombres où, avec une précision de comptable, sont énumérés les sacrifices des différentes tribus d'Israël. Là, je me suis calmé, j'ai agité la sonnette d'argent et demandé au steward de m'apporter du chocolat chaud.

Le confort qui règne dans cette partie du navire réservée aux gens comme il faut dépasse l'imagination. A cet égard, le Léviathan n'a véritablement pas son pareil. L'époque où les voyageurs se rendant en Chine ou en Inde devaient s'entasser les uns sur les autres dans des cellules exiguës et sombres appartient définitivement au passé. Vous savez, ma petite femme chérie, combien la claustrophobie est développée chez moi, eh bien, sur le Léviathan, je me sens aussi à l'aise que sur les bords de la Tamise. Ici il y a tout ce qu'il faut pour combattre l'ennui : salle de bal, salon de musique pour les concerts classiques, bibliothèque plus que convenable. Par son agencement, la cabine de première classe ne le cède en rien à une chambre du meilleur hôtel de Londres. Ces cabines sont au nombre de cent. A cela il faut ajouter 250 cabines de seconde classe pouvant accueillir 600 personnes (je n'y ai même pas jeté un coup à'oil - je ne supporte pas la médiocrité) et, d'après ce qu'on dit, il y a également de vastes cales pour les marchandises. A lui seul, le personnel de service (hors matelots et officiers) comprend 200 personnes : stewards, cuisiniers, laquais, musiciens,

51

femmes de chambre. Imaginez-vous que je ne regrette pas un seul instant de ne pas avoir pris Jeremy avec moi. Ce vaurien passait son temps à mettre son nez dans les affaires des autres alors qu'ici, à onze heures précises, la femme de chambre arrive, fait le ménage et remplit toutes les missions que je lui confie. C'est pratique et judicieux. Si on le souhaite, on peut appeler le laquais afin qu'il vous aide à vous habiller, mais je juge cela inutile - je m'habille et me déshabille seul. En mon absence, il est strictement interdit aux domestiques de rentrer dans ma cabine, ce qui ne m'empêche pas, en sortant, de fixer un cheveu à ma porte. Je crains les espions. Croyez-moi, chère Emily, ce n'est pas un navire, mais une véritable ville avec son lot de gredins de tout acabit.

Pour l'essentiel j'ai puisé mes informations sur le paquebot dans les explications du lieutenant Reynier, ardent défenseur de son navire. Pour le reste, l'homme n'est guère sympathique et m'inspire la plus vive méfiance. Il fait beaucoup d'efforts pour jouer les gentlemen, mais on ne m'y prend pas, j'ai du flair pour repérer la basse extraction. Désireux de produire une bonne impression, l'individu m'a invité dans sa cabine. J'ai accepté d'y faire un saut, moins par curiosité que par souci de mesurer le degré de menace que pourrait représenter ce souillon (sur son aspect extérieur voir ma lettre du 20 mars). Son cadre de vie est minable, et son manque de goût saute d'autant plus aux yeux qu'il prétend au bon ton (vases chinois, fumeuses indiennes, affreuse marine accrochée au mur, etc.). Sur la table, au milieu des cartes et des instruments de navigation, trône une grande photogra-

52

phie représentant une femme en noir et portant cette inscription en français : " Bon vent, mon chéri ! Françoise B. " Je lui ai demandé s'il s'agissait de sa femme. En fait, c'est sa mère. C'est touchant, mais cela ne retire rien à mes soupçons. Je n'ai pas renoncé à vérifier notre cap toutes les trois heures, même si cela m'oblige à me lever deux fois pendant la nuit. Bien sûr, pendant que nous longeons le canal de Suez, cela peut paraître superflu, mais je ne veux pas perdre l'habitude de manier le sextant.

J'ai plus de temps qu'il n'en faut, et, quand je n'écris pas des lettres, j'ai tout loisir d'observer la foire aux vanités qui m'entoure de toutes parts. Dans cette galerie de types humains, se trouvent ça et là de drôles de personnages. Je vous ai déjà parlé de certains d'entre eux, mais, hier, une nouvelle tête a fait son apparition dans notre salon. Imaginez-vous qu'il est russe. Son nom : Eraste Fandorine. Vous n'ignorez pas, Emily, mon opinion sur la Russie, cette monstrueuse excroissance qui couvre la moitié de l'Europe et un tiers de l'Asie. La Russie cherche à répandre sa parodie de religion chrétienne et ses mours barbares dans le monde entier, et Albion est l'unique rempart dressé sur la route de ces Huns des temps modernes. Sans la position déterminée du gouvernement de Sa Majesté dans l'actuelle crise orientale, le tsar Alexandre aurait mis ses grosses pattes d'ours à la fois sur les Balkans et sur...