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Mais je vous ai déjà parlé de tout cela et je ne veux pas me répéter. Sans compter que les considérations politiques ont un effet déplorable sur mes nerfs. Il

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est exactement huit heures moins quatre minutes. Comme je vous l'ai écrit, jusqu'à Aden le Léviathan continuera à vivre à l'heure britannique, raison pour laquelle, à huit heures, ici, c'est déjà la nuit. Je vais aller mesurer la longitude et la latitude, ensuite je dînerai et je continuerai ma lettre.

Dix heures, seize minutes.

Je vois que je n'en avais pas terminé avec mister Fandorine. En fait, il me plaît bien, nonobstant sa nationalité. Bonnes manières, calme, attentif. Sans doute appartient-il à cette catégorie de la population qu'en Russie on désigne par le mot italien tfintelligenzia, sans doute en référence à la classe des Européens cultivés. Reconnaissez, chère Emily, qu'on peut difficilement considérer comme appartenant au monde civilisé une société dans laquelle les gens cultivés forment une couche à part, de surcroît désignée par un mot étranger. J'imagine le gouffre qui sépare cet homme policé qu'est mister Fandorine de ces kossacks barbus ou de ces muzhiks qui constituent 90 % de la population de l'empire tataro-byzantin. D'un autre côté, une telle distance doit singulièrement élever et ennoblir l'homme cultivé et réfléchi. C'est une idée qu'il faudra méditer.

J'ai bien aimé la manière élégante dont mister Fandorine (à propos, il est diplomate, ce qui explique pas mal de choses) a remis à sa place cet insupportable goujat de Gauche, qui se prétend rentier alors que l'oil le moins expérimenté voit tout de suite que ce type s'occupe de trafics douteux. Je ne serais pas étonné qu'il se rende en Orient pour acheter de l'opium ou des danseuses exotiques pour les

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bouges parisiens. [Dernière phrase biffée.] Je sais, tendre Emily, que vous êtes une vraie lady et que vous n'essaierez pas de lire ce qui est raturé. Je me suis un peu laissé emporter et j'ai écrit des mots indignes de votre chaste regard.

Mais venons-en au dîner de ce soir. Le bourgeois français, qui ces derniers temps a pris du poil de la bête, en devenant même horriblement bavard, s'est lancé d'un air suffisant dans des considérations sur les avantages de la vieillesse par rapport à la jeunesse. " Tenez, je suis plus vieux que tous les présents, commence-t-il à dire avec condescendance, tel Socrate. J'ai les cheveux gris, je suis bedonnant et moche, mais n'allez surtout pas penser, mesdames et messieurs, que le père Gauche accepterait de changer sa place contre la vôtre. Quand je vois un jeune plein de morgue se vanter de sa beauté, de sa force et de sa santé, je n'éprouve aucune jalousie. Bah, me dis-je, ce n'est pas bien méchant, j'étais pareil à son âge. Seulement toi, mon petit, tu ne sais pas encore si tu atteindras un jours mes soixante-deux ans. Je suis déjà deux fois plus heureux que toi avec tes trente ans puisque j'ai eu la chance de passer sur cette belle terre deux fois plus longtemps. " Sur quoi il avale une gorgée de vin, très fier de l'originalité de sa pensée et de sa logique apparemment implacable. C'est alors que mister Fandorine, qui jusque-là n'avait pas ouvert la bouche, déclare le plus sérieusement du monde : " II en est incontestablement ainsi, monsieur Gauche, si l'on considère la vie dans son acception orientale, à savoir comme une présence en un point donné et un éternel "maintenant". Mais il existe une autre conception qui considère la vie de l'homme comme une ouvre globale et complète, qu'il est impossible de juger tant

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qu'on n'en a pas achevé la dernière page. L'ouvre peut alors être aussi longue qu'une tétralogie ou aussi courte qu'une nouvelle. Mais qui osera affirmer qu'un roman gros et vulgaire a nécessairement plus de valeur qu'un poème court mais sublime ? " Le plus drôle est que notre rentier, qui est effectivement gros et vulgaire, n'a même pas compris qu'il s'agissait de lui. Même quand miss Stamp (une personne pas sotte mais bizarre) a ricané et que moi-même j'ai pouffé sans vraiment me gêner, le Français n'a pas saisi l'allusion. Il est resté ferme sur ses positions, avec une obstination qui inspire le respect. Il est vrai que dans la suite de la discussion, alors qu'on en était déjà au dessert, monsieur Gauche a fait preuve d'un bon sens qui m'a surpris. L'absence d'éducation a tout de même ses avantages : un esprit non influencé par les grands penseurs peut être parfois capable de remarques justes et intéressantes.

Jugez vous-même. Cette espèce d'amibe de Mrs Truffo, la femme de notre imbécile de docteur, a recommencé à bêtifier à propos du " cher petit " ou encore de /'" angelot " grâce auquel madame Kléber fera bientôt le bonheur de son banquier. Mrs Truffo ne parlant pas français, c'est son malheureux époux qui se vit obligé de traduire ses mièvreries sur le bonheur familial, inconcevable " sans le gazouillement d'un poupon ". Gauche, qui tirait sans discontinuer sur sa pipe, intervint brusquement : " Je ne peux pas être d'accord avec vous, madame. Un couple vraiment heureux n'a absolument pas besoin d'enfant, car, dans ce cas, le mari et la femme se suffisent amplement à eux-mêmes. Un homme et une femme sont comme deux surfaces inégales, chacune avec des creux et

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des bosses. Si les deux surfaces n'adhèrent pas parfaitement, il faut de la colle, sans laquelle la construction, c'est-à-dire la famille, ne tiendra pas. Et cette colle, ce sont précisément les enfants. Mais si les surfaces s'emboîtent bien, chaque bosse s'adaptant à un creux, la colle est inutile. Prenez, par exemple, moi et ma Blanche. Trente-trois ans de vie commune en parfaite communion, tel un bouton dans sa boutonnière. A quoi nous serviraient des enfants puisque sans eux tout est parfait ? " Vous imaginez, Emily, la vague d'indignation outragée qui s'est abattue sur la tête de l'iconoclaste. La plus zélée fut madame Kléber, au nom du futur petit Suisse qu'elle porte en son sein. La seule vue de ce ventre plat qu'elle essaie par tous les moyens de faire ressortir me hérisse. Je vois immédiatement, à l'intérieur, un mini-banquier en chien de fusil avec des petites oreilles rabougries et des joues gonflées. On peut parier qu'avec le temps la progéniture du couple Kléber sera assez nombreuse pour former un bataillon de la garde suisse.

Je dois vous avouer, mon Emily adorée, que le spectacle des femmes enceintes me donne des haut-le-cour. Elles sont répugnantes ! Cet absurde sourire animal, cette mine immonde, cette façon d'être en permanence à l'écoute de ses entrailles ! Je me tiens le plus loin possible de madame Kléber. Jurez-moi, ma chérie, que nous n'aurons jamais d'enfants. Le gros bourgeois a mille fois raison ! A quoi bon des enfants ? Ne sommes-nous pas infiniment heureux ainsi ? Il nous faut simplement endurer cette insupportable séparation.

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Je vois qu'il est déjà onze heures moins deux. Il est temps que j'aille faire mes relevés.

Malédiction ! J'ai retourné toute ma cabine. Mon sextant a disparu. Je ne suis pas fou ! Il était posé sur le coffre avec mon chronomètre et mon compas, et il n'y est plus ! J'ai peur, Emily ! Oh, je le pressentais ! Mes pires soupçons étaient justifiés !

Pourquoi ? Dans quel but ? Ils sont prêts à toutes les bassesses, pourvu qu'ils empêchent nos retrouvailles ! Comment vais-je maintenant pouvoir vérifier que le paquebot tient le bon cap ? C'est Reynier, je le sais ! J'ai bien vu les yeux avec lesquels il me regardait quand, la nuit dernière, il m'a surpris sur le pont en train de manipuler le sextant ! L'infâme !