Il faut aller chez le capitaine et exiger un châtiment. Et s'ils étaient de mèche ? Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi.
J'ai dû m'interrompre. J'ai été tellement contrarié qu'il a fallu que je prenne les gouttes prescrites par le docteur Jenkins. Et, ainsi qu'il me l'a conseillé, j'ai pensé à quelque chose d'agréable. Je nous ai imaginés dans l'avenir. Nous étions assis dans une véranda blanche à scruter le lointain en essayant de deviner où s'arrêtait la mer et où commençait le ciel. Vous souriiez et disiez : " Cher Reggie, nous voilà enfin réunis. " Puis nous montions dans un cabriolet et allions faire une promenade sur le bord de...
Seigneur, qu'est-ce que je raconte ? Quel cabriolet ?
Je suis un monstre, et pour moi il n'y a pas de
pardon.
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Renata Kléber
Elle se réveilla d'excellente humeur. Elle accueillit par un sourire le rayon de soleil qui grimpait sur sa joue ronde, froissée par l'oreiller, et prêta attention à son ventre. Le fotus se tenait tranquille, mais elle mourait de faim. Il restait cinquante bonnes minutes jusqu'au petit déjeuner, mais Renata avait de la patience à revendre et ne savait pas s'ennuyer. Le matin, le sommeil la quittait aussi brusquement qu'il la terrassait le soir. Il lui suffisait de poser la tête sur ses deux mains jointes pour, dans la seconde suivante, se trouver transportée dans quelque rêve enchanteur.
Fredonnant la chanson de la pauvre Georgette amoureuse du ramoneur, Renata fit sa toilette matinale, se passa de l'eau de lavande sur le visage puis, rapidement et habilement, se coiffa : elle fit bouffer sa frange sur son front, tira ses épais cheveux châtains en un chignon impeccable et laissa pendre deux petites boucles à ses tempes. Le résultat était exactement celui recherché : donner l'impression d'une jeune femme charmante et discrète. Elle regarda par le hublot. Le spectacle était toujours le même : rive uniforme du canal, sable jaune, misérables petits villages avec leurs masures de terre battue. Il allait faire chaud. Elle mettrait donc sa robe de dentelle blanche et son chapeau de paille à ruban rouge. Et il ne fallait pas qu'elle oublie son ombrelle car, après le petit déjeuner, elle ne manquerait pas de faire sa promenade de santé. Non, tout compte fait, elle n'allait pas s'embarrasser de son ombrelle. Tant pis, quelqu'un irait la lui chercher.
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Avec une évidente satisfaction, Renata tourna devant le miroir, s'immobilisa de profil et tendit sa robe sur son ventre. A vrai dire, il n'y avait rien à voir de particulier pour l'instant.
Considérant que sa qualité de femme enceinte l'y autorisait, elle arriva au petit déjeuner bien avant l'heure : les serveurs n'avaient pas encore dressé la table. Renata ordonna immédiatement qu'on lui serve un jus d'orange, du thé, des croissants au beurre et tout ce qui s'ensuit. Quand apparut le premier de ses compagnons de table - le gros monsieur Gauche, un lève-tôt lui aussi -, la future mère venait de régler son sort à un troisième croissant et attaquait l'omelette aux champignons. Sur le Léviathan on ne servait pas un vulgaire petit déjeuner continental mais un authentique breakfast anglais, avec rosbif, oufs sous les formes les plus recherchées, pudding, céréales. Seuls les croissants représentaient la branche française du consortium. En revanche, au déjeuner et au dîner, la cuisine française régnait sans partage. On n'allait tout de même pas servir des rognons aux fèves au salon Windsor !
Comme toujours, le premier lieutenant du capitaine fit son apparition à neuf heures tapantes. Il s'enquit avec sollicitude de la santé de madame Kléber. Renata mentit en prétendant qu'elle avait mal dormi et se sentait complètement vannée, tout cela parce que son hublot ne s'ouvrait pas bien et qu'il faisait une chaleur étouffante dans sa cabine. Le lieutenant Reynier s'en alarma et promit d'aller personnellement voir de quoi il retournait et de remédier à ce déplorable état de choses. Il ne toucha ni au rosbif ni aux oufs : il suivait un curieux
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régime et se nourrissait pour l'essentiel de légumes. Renata en avait de la peine pour lui.
Peu à peu, les autres se succédèrent. Au petit déjeuner, la conversation manquait généralement d'entrain : les plus âgés se remettaient péniblement d'une mauvaise nuit ; les plus jeunes n'étaient pas encore complètement réveillés. Il était amusant d'observer la façon dont cette abominable Clarice Stamp était aux petits soins pour le diplomate bégayant. Renata secoua la tête : comment pouvait-on se montrer si bête ? Il a beau en imposer avec ses tempes grises, il pourrait être ton fils, ma pauvre petite. Qu'est-ce qu'un beau jeune homme comme ça pourrait bien faire de cette vieille coquette ?
Le tout dernier à arriver fut le Toqué (c'était ainsi que, secrètement, Renata appelait le baronet anglais). Avec ses cheveux roux hérissés, ses yeux rouges et son tic au coin de la bouche, il était sinistre et effrayant. Mais, bien loin d'en avoir peur, madame Kléber ne manquait jamais une occasion de s'amuser un peu à ses dépens. Par exemple, affichant un sourire aussi aimable qu'innocent, elle venait à l'instant même de tendre le pot à lait au Toqué. Exactement comme prévu, Milford-Stoakes (en voilà un drôle de nom) écarta sa tasse d'un air dégoûté. Renata savait par expérience que désormais il ne toucherait plus au pot à lait et boirait son café noir.
- Pourquoi ce mouvement de recul, monsieur ? balbutia-t-elle d'un ton mal assuré. N'ayez pas peur, la grossesse n'est pas contagieuse. (Puis, sans plus aucun tremblement dans la voix, elle ajouta :) Pour les hommes en tout cas.
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Le Toqué la gratifia d'un regard incendiaire, qui se brisa sur celui - lumineux et serein - de son interlocutrice. Le lieutenant Reynier cacha un sourire derrière sa main, le rentier émit un vague ricanement. Même le Japonais ne put se retenir de sourire à la sortie de Renata. Il est vrai que ce monsieur Aono souriait pour un oui pour un non, y compris sans la moindre raison. Peut-être que chez ces gens-là le sourire n'exprimait pas la gaieté mais quelque chose d'autre. La tristesse ou le dégoût, par exemple.
S'étant départi de son air réjoui, monsieur Aono se livra à cet acte insensé qui chaque fois donnait la nausée à tous ses voisins de table : il sortit de sa poche une serviette en papier, se moucha dedans bruyamment, en fit une boule humide qu'il déposa soigneusement sur le rebord de son assiette sale. Mesdames, messieurs, admirez le splendide ikebana ! Renata avait lu quelque chose à propos de l'ikebana dans un roman de Pierre Loti et se rappelait ce mot à l'étrange sonorité. L'idée était intéressante : composer des bouquets non pas selon l'humeur du moment mais en fonction d'un projet philosophique. Un de ces jours il faudrait qu'elle essaie.
- Quelles fleurs préférez-vous ? demanda-t-elle
au docteur Truffo.
Ce dernier traduisit la question à la haridelle qui lui faisait office d'épouse, puis répondit :
- Les pensées.
Et il traduisit également sa réponse : pansies.
- J'adore les fleurs ! s'exclama miss Stamp (voilà maintenant qu'elle jouait les ingénues). Mais seulement les fleurs vivantes. J'aime me promener
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dans une prairie en fleurs ! Cela me fend le cour de voir les pauvres fleurs coupées se faner et perdre leur pétales ! C'est d'ailleurs pourquoi je ne permets à personne de m'offrir des bouquets.
Regard langoureux à l'adresse du beau Russe.
Quel dommage, sinon tous t'auraient immédiatement couverte de fleurs, pensa Renata avant d'ajouter à haute voix :
- Selon moi, les fleurs sont le couronnement de l'ouvre divine, et je considère comme un crime de piétiner une prairie en fleurs.
- Dans les jardins parisiens, c'est en effet considéré comme un crime, intervint monsieur Gauche. Punition : dix francs. Et si les dames autorisent le vieux malappris que je suis à allumer sa pipe, je vous raconterai à ce propos une petite anecdote fort amusante.
- O, dames, faites preuve d'indulgence ! s'écria Sweetchild, l'indianiste binoclard, en secouant sa barbichette à la Disraeli. Monsieur Gauche est un si merveilleux conteur !