Tous se tournèrent vers la femme enceinte, dont dépendait la décision, et celle-ci se frotta la tempe comme en proie à une douleur. Non, Renata n'avait pas le moins du monde mal à la tête, elle faisait simplement durer le plaisir. D'ailleurs, elle aussi était curieuse d'entendre la " petite anecdote ", raison pour laquelle elle accepta d'un air de sacrifiée :
- C'est bon, fumez. Mais qu'au moins quelqu'un me fasse de l'air avec son éventail.
L'infâme Clarice, qui possédait un somptueux éventail en plumes d'autruche, faisant mine de n'être pas concernée, ce fut au Japonais qu'échut la
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tâche d'éventer la future mère. Gintaro Aono vint s'asseoir près d'elle, et il entreprit avec un tel empressement d'agiter son éventail criard orné de papillons devant le nez de la pauvre martyre qu'une minute plus tard celle-ci était effectivement prise de nausée face à ce kaléidoscope infernal. Le Japonais se vit adresser une réprimande pour excès de zèle.
Le rentier quant à lui tira avec délectation sur sa pipe, lâcha un nuage de fumée odorante et entama son récit :
- Vous me croirez si vous voulez, mais cette histoire est tout ce qu'il y a de plus véridique. Il y avait au jardin du Luxembourg un jardinier appelé le père Picard. Depuis quarante ans il arrosait et entretenait les fleurs du jardin, et il ne lui restait plus que trois ans avant la retraite. Un beau matin le père Picard arrive avec son arrosoir, et qu'est-ce qu'il voit ? Un monsieur très chic, vêtu d'un frac, qui se prélassait au doux soleil du matin, étalé au milieu du parterre de tulipes. Visiblement, il s'agissait d'un noceur qui avait fait la bringue jusqu'à l'aube et qui, incapable de rentrer chez lui, s'était laissé tomber là. (Gauche plissa les yeux et promena sur l'assistance un regard malicieux.) Picard, évidemment, prend la mouche en voyant ses tulipes écrasées. Il dit : " Levez-vous, m'sieu, il est interdit de se coucher dans les parterres de fleurs du jardin ! " Le noceur entrouvre un oil et sort une pièce d'or de sa poche. " Tiens, mon vieux, dit-il, prends ça et laisse-moi tranquille. Il y a une éternité que je ne me suis pas aussi bien reposé. " Alors, le jardinier prend la pièce, mais ne part pas pour autant.
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" D'accord, vous avez payé l'amende, mais je n'ai pas le droit de vous laisser ici. Veuillez vous lever immédiatement. " Là, le monsieur en frac ouvre son deuxième oil, mais ne se presse pas pour se lever. " Combien faut-il donc que je te donne pour que tu te retires de mon soleil ? Je suis prêt à te payer n'importe quelle somme si tu fiches ton camp et me laisses dormir une petite heure. " Le père Picard se gratte la nuque, remue les lèvres comme s'il calculait quelque chose. " Eh bien, monsieur, dit-il, si vous voulez obtenir le droit de rester allongé pendant une heure sur un parterre de fleurs du jardin du Luxembourg, il vous en coûtera quatre-vingt-quatre mille francs et pas un sou de moins. " (Manifestement plein d'admiration pour le jardinier culotté, le Français sourit d'un air goguenard à travers ses moustaches grises et poursuivit son récit.) Là, je dois vous dire que le noceur en question n'était pas n'importe qui mais le banquier Laffite en personne, l'homme le plus riche de tout Paris. Laffite n'était pas homme à lancer des paroles en l'air, il avait dit " n'importe quelle somme ", pas question de se défiler. C'eût été pour lui une honte que de partir la queue entre les jambes et de ne pas honorer sa parole de banquier. En même temps, donner pour des prunes une somme pareille au premier insolent venu n'était guère à son goût. Que faire ? (Gauche eut un haussement d'épaules qui exprimait l'extrême complexité de la situation.) Et voilà Laffite qui dit : " Eh bien, vieux filou, tu auras tes quatre-vingt-quatre mille francs, mais à une condition : prouve-moi qu'une heure passée sur ton maudit parterre de
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fleurs vaut effectivement cette somme. " Et si tu n'en es pas capable, je vais immédiatement me lever, te flanquer quelques bons coups de canne dans les côtes, une petite incartade qui me vaudra tout au plus une amende de quarante francs. " (Toujours aussi loufoque, Milford-Stoakes éclata d'un gros rire et secoua sa chevelure rousse d'un air approbateur, tandis que Gauche levait son doigt jauni par la fumée, l'air de dire : ne vous réjouissez pas si vite, l'histoire n'est pas terminée.) Eh bien, que croyez-vous, mesdames et messieurs ? Sans se démonter une seule seconde, le père Picard commence à exposer le résultat de ses calculs : " Dans trente minutes, à huit heures très exactement, monsieur le directeur du jardin va arriver. Il va vous voir allongé sur le parterre de fleurs et se mettre à hurler en m'ordonnant de vous chasser d'ici. Ce que je ne pourrai pas faire puisque vous m'aurez payé non pas pour une demi-heure mais pour une heure complète. Je vais alors me disputer avec monsieur le directeur, lequel me renverra sans pension ni indemnité. Or il me reste trois ans avant la retraite. La pension à laquelle j'ai droit est de mille deux cents francs par an. Et comme j'ai bien l'intention d'en profiter pendant une vingtaine d'années, cela fait au total vingt-quatre mille francs. Maintenant, le logement. Pour ma vieille et moi, fini le petit appartement de fonction. Question : où habiter ? Il nous faudra acheter une maison. Or la plus modeste masure avec jardin n'importe où dans la Loire va chercher au bas mot dans les vingt mille francs. Maintenant, monsieur, songez à ma réputation. Je peux m'honorer de quarante ans de bons et loyaux services dans ce jardin,
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et tout le monde vous dira que le père Picard est un honnête homme. Imaginez la honte qui s'abattra sur ma tête grise. Ce que vous me proposez, c'est tout de même de la corruption, un pot-de-vin ! J'estime que mille francs par année de service irréprochable sera une faible somme au regard du préjudice moral. Ce qui au total nous amène aux quatre-vingt-quatre mille francs. " Laffite éclate de rire, s'étale bien confortablement sur le parterre de fleurs et referme les yeux. " Reviens dans une heure, dit-il, tu auras ton dû, vieux singe. " C'est ainsi, mesdames et messieurs, que se termine ma jolie petite histoire.
- Mille francs p-par année irréprochable ? plaisanta le diplomate russe. Voilà qui n'est pas cher payé. Ce devait être un p-prix de gros.
Alors que les présents commentaient l'anecdote avec animation en exprimant les opinions les plus contradictoires, Renata Kléber, intriguée, fixait monsieur Gauche qui, l'air satisfait, venait d'ouvrir son dossier noir et, tout en sirotant son chocolat refroidi, s'était mis à le feuilleter. Drôle de phénomène, ce petit vieux, il n'y avait pas à dire. Quels secrets gardait-il donc dans ce dossier ? Et pourquoi se cachait-il derrière son coude ?
Il y avait déjà un bon bout de temps que ces questions obsédaient Renata. Une fois ou deux, usant de son privilège de future mère, elle avait même essayé de jeter un coup d'oil par-dessus l'épaule de Gauche alors que ce dernier s'affairait mystérieusement sur son dossier chéri, mais le pernicieux moustachu avait grossièrement refermé le dossier sous le nez de la dame puis avait levé
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un doigt menaçant, comme pour dire : attention, interdit.
Mais, cette fois, il se passa quelque chose d'étonnant. Quand monsieur Gauche se leva de table, comme d'habitude avant les autres, une feuille glissa sans bruit de son mystérieux dossier et, en planant, se posa doucement sur le sol. Le rentier ne s'aperçut de rien et, absorbé dans quelque sombre pensée, il sortit du salon. Sitôt la porte refermée sur lui, Renata souleva promp-tement de sa chaise son corps à peine alourdi au niveau de la taille. Mais elle n'était pas la seule à se montrer aussi observatrice. Faisant preuve d'une agilité qui n'avait d'égale que sa bonne éducation, miss Stamp bondit la première sur la
feuille.
- Tiens, il semble que monsieur Gauche a laissé tomber quelque chose ! s'écria-t-elle en ramassant à la hâte le papier et en y plongeant son regard acéré. Je vais le rattraper et le lui rendre.