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Mais, de ses doigts tenaces, madame Kléber avait déjà saisi un bout de la feuille et n'était pas du tout décidée à la lâcher.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle. Une coupure de journal ? Comme c'est intéressant !

Une minute plus tard, tous les présents étaient rassemblés autour des deux dames, à l'exception de ce butor de Japonais qui continuait de chasser l'air avec son éventail et de Mrs Truffo qui observait d'un air de reproche cette scandaleuse irruption dans la privacy.

La coupure de journal se présentait ainsi :

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LE " CRIME DU SIECLE " : NOUVEAU REBONDISSEMENT ?

L'assassinat diabolique de dix personnes, qui a eu lieu rue de Grenelle il y a trois jours, continue de mettre en effervescence l'esprit des Parisiens. A ce jour, deux hypothèses prévalent : celle du médecin maniaque et celle de la secte sanguinaire de fanatiques hindous, adorateurs de Shiva. Toutefois, Le Soir, qui mène sa propre enquête, a eu connaissance d'un élément nouveau, qui pourrait faire prendre un tour nouveau à l'affaire. Il s'avère en effet qu'au cours des dernières semaines, feu lord Littleby a été vu au moins deux fois en compagnie d'une aventurière internationale du nom de Marie Sanfon, bien connue des services de police d'un grand nom-

bre de pays. Le baron de M., proche ami de la victime, a déclaré que milord s'était entiché d'une certaine personne et que, le 15 mars au soir, il aurait eu l'intention de se rendre à Spa à un rendez-vous galant. Ne serait-ce pas cette madame Sanfon que devait rencontrer le malheureux collectionneur, retenu au dernier moment à Paris par une bien malencontreuse crise de goutte ? La rédaction se gardera d'avancer sa propre hypothèse, mais elle considère de son devoir d'attirer l'attention du commissaire Gauche sur ce fait notable. Nous ne manquerons pas de tenir nos lecteurs informés des développements ultérieurs de cette affaire.

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L'EPIDEMIE DE

CHOLERA

EN VOIE DE

REGRESSION

Les services de santé municipaux informent la population que les foyers de choléra, contre lequel

une lutte résolue est menée depuis l'été, ont été définitivement localisés. Les énergiques mesures prophylactiques des médecins parisiens ont donné des résultats positifs, et l'on peut espérer que l'épidémie de cette redoutable maladie, apparue en juil-

- A quoi tout cela rime-t-il ? demanda Renata en plissant le front. Un crime, le choléra...

- Manifestement, ce n'est pas le choléra qui est en question ici, dit le professeur Sweetchild. C'est simplement la page qui a été découpée comme ça. L'important est évidemment le crime de la rue de Grenelle. Est-il possible que vous n'en ayez pas entendu parler ? Tous les journaux ont fait état de cette affaire retentissante.

- Je ne lis pas les journaux, répondit fièrement madame Kléber. Dans mon état, cela énerve trop. Et, de toute façon, je n'ai aucun besoin d'être au courant de toutes ces horreurs.

- Commissaire Gauche ? fit le lieutenant Rey-nier en parcourant une nouvelle fois l'entrefilet. Ne serait-ce pas notre monsieur Gauche ?

- Pas possible ! s'exclama miss Stamp.

La femme du docteur se décida à approcher à son tour. Toute l'assemblée était en effervescence et chacun y allait de son commentaire :

- La police ! La police française mêlée à cette histoire ? ! s'exclama sir Reginald, irrité.

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Reynier bredouilla :

- C'est donc pour ça que le capitaine n'arrête pas de me poser des questions sur le salon Windsor...

Tandis qu'à son habitude mister Truffo traduisait à son épouse ce qui venait d'être dit, le Russe s'emparait de la coupure de journal et l'étudiait attentivement.

- Ce qui est écrit à propos des fanatiques hindous ne tient pas debout, déclara Sweetchild. Je le répète depuis le début. Tout d'abord, il n'existe aucune secte sanguinaire d'adorateurs de Shiva. Et, deuxièmement, comme chacun le sait, la statuette a été retrouvée. Peut-on imaginer un seul instant qu'un fanatique religieux l'aurait jetée à la Seine ?

- Il est vrai que cette histoire de Shiva en or est une véritable énigme, dit miss Stamp en hochant la tête. D'après ce qu'on a écrit, c'était le fleuron de la collection de lord Littleby. Est-ce la réalité, monsieur le professeur ?

L'indianiste haussa les épaules d'un air condescendant :

- Que vous répondre, madame ? La collection de lord Littleby était récente, ses premières acquisitions dataient d'une vingtaine d'années. Dans un délai aussi court, il est difficile de réunir quoi que ce soit de bien extraordinaire. A ce qu'on dit, le défunt s'est plutôt bien débrouillé, en 1857, quand a été matée la révolte des cipayes. Le fameux Shiva, par exemple, a été " offert " au lord par un certain maharadjah menacé du conseil de guerre pour avoir intrigué avec les insurgés. Il faut savoir que Littleby a siégé pendant des années à la cour

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martiale indienne. Incontestablement, sa collection renferme un certain nombre de pièces de valeur, mais l'ensemble est assez brouillon.

- A la fin, allez-vous me dire pourquoi on a assassiné ce lord ? implora Renata. Tenez, monsieur Aono non plus ne sait rien de cette histoire, n'est-ce pas, monsieur Aono ?

Espérant obtenir un soutien, Renata se tourna vers le Japonais, qui se tenait légèrement à l'écart. Celui-ci sourit uniquement avec sa bouche et s'inclina, tandis que le Russe faisait mine d'applaudir.

- Bravo, madame Kléber. Vous venez f-fort justement de poser la question essentielle. J'ai suivi cette affaire à travers la presse. Et, selon moi, le mobile du crime est ici p-primordial. Là est la clé du mystère. " Pourquoi ? ", comme vous l'avez si bien dit. Dans quel but tue-t-on dix personnes ?

- Rien de plus simple ! intervint miss Stamp en haussant les épaules. L'objectif était de dérober les objets les plus précieux de la collection, mais le criminel a perdu son sang-froid quand il s'est inopinément retrouvé nez à nez avec le maître des lieux. Le lord n'était-il pas supposé être absent de chez lui ? Une chose, sans doute, est de faire des piqûres, une tout autre de fendre le crâne à un homme. Remarquez, je n'en sais rien, je n'ai jamais essayé, ajouta-t-elle avec un nouveau mouvement des épaules. Les nerfs du malfaiteur n'ont pas tenu, et il n'a pas pu mener sa tâche à son terme. Quant à la statuette jetée dans l'eau... (Miss Stamp réfléchit.) Peut-être est-ce avec cet objet que l'on a fracassé le crâne du malheureux Littleby. Il est tout à fait possible que le criminel ne soit pas totalement dépourvu de sentiments humains normaux et qu'il

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ait éprouvé du dégoût, voire de la frayeur, à tenir dans sa main l'arme du crime ensanglantée. Il a marché jusqu'à la Seine et y a jeté la statuette.

- Concernant l'arme du crime, ce que vous s-suggérez est très vraisemblable, approuva le diplomate. Je suis du même avis.

La vieille fille en rougit de plaisir et se troubla ostensiblement en remarquant le regard moqueur de Renata.

- You are saying outrageons things, s'insurgea la femme du docteur après avoir écouté la traduction de ce que venait de dire Clarice Stamp. Shouldn't we find a more suitable subject for table talk ' ?

Mais la requête de l'insignifiante personne demeura sans effet.

- Selon moi, le plus énigmatique dans toute cette affaire est la mort des serviteurs ! déclara le grand flandrin d'indianiste, désireux d'apporter sa contribution au débat. Comment se fait-il qu'ils se soient laissé piquer avec cette saleté ! Ils n'étaient pas sous la menace d'un pistolet, tout de même ! N'oublions pas qu'il y avait deux gardiens parmi eux, chacun portant son revolver dans un étui accroché à sa ceinture. Voilà où est le vrai mystère !

- J'ai ma propre hypothèse, prononça Reynier d'un air important. Et je suis prêt à la défendre devant qui voudra. Le crime de la rue de Grenelle est l'ouvre d'un individu disposant de capacités mesmériques hors du commun. Les serviteurs se