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Clarice observa avec jalousie les matelots qui, un niveau en dessous, astiquaient le cuivre des mains courantes. Ils étaient à l'aise, vêtus de leurs seuls pantalons de coutil - sans chemise ni culotte, sans bas retenus par des jarretières serrées ni robe longue. On ne pouvait s'empêcher d'envier ce barbare de mister Aono, qui arpentait le bateau dans son espèce de peignoir japonais sans que personne s'en étonne : un Asiate, que voulez-vous ?

Elle s'imagina allongée sur une chaise longue en toile, avec absolument rien sur elle. Non, disons en légère tunique, comme une Grecque de l'Antiquité. Et personne n'y trouvait à redire. Dans une centaine d'années, quand l'humanité se serait définitivement débarrassée de ses préjugés, cela serait dans l'ordre des choses.

Venant à sa rencontre dans le bruissement de ses pneus de caoutchouc, elle vit mister Fandorine, juché sur son tricycle américain. D'après ce que l'on disait, cet exercice développait excellemment

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l'élasticité des muscles et fortifiait le cour. Le diplomate était en costume de sport léger : pantalons à carreaux, chaussures de gutta-percha avec guêtres, veste courte, chemise blanche à col ouvert. Un sourire affable éclairait son visage doré par le soleil. Mister Fandorine souleva courtoisement son casque de liège et passa. Il ne s'arrêta pas.

Clarice soupira. Son idée de promenade se révélait infructueuse : son linge était imbibé de sueur, voilà tout ce qu'elle avait gagné. Et maintenant elle n'avait plus qu'à regagner sa cabine et se changer.

Le petit déjeuner de Clarice fut gâché par cette grimacière de madame Kléber. C'était vraiment stupéfiant, cette façon qu'elle avait de faire de sa faiblesse un instrument d'exploitation ! Au moment précis où le café de Clarice avait suffisamment refroidi dans sa tasse pour atteindre la température idéale, l'insupportable Suissesse se plaignit d'avoir trop chaud et demanda qu'on lui desserre le laçage de sa robe. D'ordinaire Clarice faisait mine de ne pas entendre les geignements de Renata Kléber, sachant qu'un volontaire se présenterait immanquablement. Mais, pour l'heure, un homme ne pouvait convenir à une tâche aussi délicate, et, comme par hasard, Mrs Truffo était absente : elle assistait son mari auprès d'une passagère souffrante. Cette ennuyeuse personne avait, semble-t-il, travaillé jadis comme infirmière. Elle était maintenant l'épouse d'un médecin-chef et avait droit à la première classe : belle ascension sociale ! Sinon qu'elle forçait quelque peu la note dans son désir de se faire passer pour une authentique lady anglaise.

Bref, il avait bien fallu s'occuper du lacet de madame Kléber, et, pendant ce temps, le café avait

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désespérément refroidi. C'était un détail, bien sûr, mais ajouté au reste...

Après le petit déjeuner, Clarice alla se promener, fit dix tours de pont, jusqu'à n'en plus pouvoir. A un moment, profitant de ce qu'il n'y avait personne à proximité, elle regarda furtivement à travers le hublot de la cabine n° 18. Mister Fandorine était assis à son secrétaire, en chemise blanche et bretelles rouge, bleu, blanc. Un cigare planté au coin de sa bouche, il frappait bruyamment avec ses doigts sur un curieux engin - noir, en fer, avec une espèce de rouleau et une grande quantité de petits boutons. Intriguée et abandonnant toute prudence, Clarice fut prise sur le fait. Le diplomate bondit de sa chaise, s'inclina respectueusement, enfila sa veste et s'approcha du hublot ouvert.

- C'est une m-machine à écrire Remington, expliqua-t-il. Le dernier modèle, il vient tout juste d'être mis en vente. C'est une bricole bien commode, miss Stamp, et très légère. Deux d-débar-deurs la transportent sans difficulté. C'est un objet irremplaçable, en voyage. Voyez, je m'exerce à écrire vite. Je recopie un passage de Hobbes.

Clarice, de plus en plus rouge de confusion, acquiesça d'un imperceptible hochement de tête et s'éloigna.

Elle alla s'asseoir non loin, à l'ombre, sous une marquise à larges rayures. Un vent frais soufflait. Elle ouvrit La Chartreuse de Parme et se plongea dans le récit de l'amour non partagé de la belle mais vieillissante comtesse Sanseverina pour le jeune Fabrice del Dongo. Profondément émue, une larme lui monta aux yeux, qu'elle sécha avec son mouchoir. Au même moment, comme par un fait

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exprès, mister Fandorine apparut sur le pont : costume blanc, panama à larges bords, canne. Plus beau que jamais.

Clarice le héla. Il s'approcha, s'inclina et s'assit à côté d'elle. Regardant la couverture de son livre, il dit:

- Je p-parie que vous avez sauté la description de la bataille de Waterloo. Et à tort, c'est le meilleur passage de toute l'ouvre de Stendhal. Il ne m'a jamais été donné de lire description plus précise de la guerre.

Si étrange que cela paraisse, Clarice lisait La Chartreuse de Parme pour la seconde fois, et les deux fois elle avait effectivement passé la scène de bataille.

- Comment l'avez-vous deviné ? demanda-t-elle avec étonnement. Vous êtes extralucide ?

- Les femmes sautent systématiquement les scènes de b-batailles, fit Fandorine avec un haussement d'épaules. En tout cas, les femmes dans votre genre.

- Et quel est donc mon genre, s'il vous plaît ? demanda Clarice d'une voix charmeuse, tout en sentant bien que jouer les coquettes ne lui seyait guère.

- Attitude sceptique envers vous-même et romantique envers le monde environnant. (Il la fixa en penchant légèrement la tête.) Et de vous l'on peut dire également que votre existence vient de connaître un b-brusque changement en mieux et que vous avez subi un choc.

Clarice tressaillit et jeta un regard ouvertement effrayé à son interlocuteur.

- N'ayez pas peur, la rassura le surprenant diplomate. Je ne sais rigoureusement rien de vous.

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J'ai simplement d-développé en moi le sens de l'observation et la faculté d'analyse, cela au moyen d'exercices spéciaux. En règle générale, il me suffit d'un détail insignifiant pour reconstituer un tableau d'ensemble. Montrez-moi, par exemple, un objet comme cette chose ronde que vous portez là, avec deux petits trous (il montra délicatement le gros bouton rosé qui ornait la jaquette de Clarice), et je vous dirai immédiatement à qui il appartient : à un cochon qui a perdu son groin ou à un petit éléphant qui a perdu le bout de sa trompe.

- Et vous lisez dans les pensées de n'importe qui?

- Je ne lis pas dans les pensées, mais je vois beaucoup de choses. Par exemple, que pouvez-vous me dire de cet homme, là-bas ?

Fandorine indiqua le solide monsieur à grosses moustaches qui observait à la jumelle la rive désertique.

- C'est mister Bubble, il...

- N'en dites pas plus ! l'interrompit Fandorine. Je vais essayer de deviner.

Il regarda mister Bubble l'espace d'une demi-minute, puis dit :

- Il se rend pour la première fois en Orient. Il s'est marié récemment. C'est un manufacturier. Ses affaires ne vont pas fort, ce monsieur est au bord de la b-banqueroute. Il passe presque tout son temps dans la salle de billard, mais joue mal.

Clarice, qui se vantait toujours de son sens de l'observation, observa plus attentivement mister Bubble, industriel de Manchester.

Manufacturier ? Oui, on pouvait le deviner. Il voyageait en première classe, c'était donc un riche.

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Qu'il ne fût pas un aristocrate était inscrit sur son visage. Il n'avait rien non plus d'un commerçant -redingote trop large, manque de vivacité dans les traits. Ça, d'accord.

Marié récemment ? Là, c'était simple : l'anneau à son annulaire brillait tellement qu'on voyait immédiatement qu'il était tout neuf.

Il jouait beaucoup au billard ? Pourquoi cela ? Ah oui, sa veste était couverte de craie.

- De quoi avez-vous déduit que mister Bubble se rendait pour la première fois en Orient ? demanda-t-elle. Pourquoi est-il au bord de la banqueroute ? Et d'où vous vient la conviction qu'il joue mal au billard ? Vous l'avez vu jouer, c'est cela?

- Non, je ne mets pas les pieds dans la salle de b-billard, car je ne supporte pas les jeux, et je n'ai jamais vu ce gentleman auparavant, répondit Fandorine. Qu'il fasse ce voyage pour la première fois est manifeste au vu de l'obstination avec laquelle il scrute la rive uniformément nue. Sinon mister Bubble saurait qu'il ne verra absolument rien d'intéressant de ce côté jusqu'au détroit de Bab el-Mandeb. Et d'un. Les affaires de ce monsieur vont très mal, sinon il n'aurait pour rien au monde entrepris un si long voyage, juste après son mariage par-dessus le marché. Que faut-il pour qu'un tel b-blaireau quitte son terrier ? Qu'il sente toute proche la fin du monde, pas moins. Et de deux.