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- Pourquoi ne serait-il pas en voyage de noces avec sa femme ? interrogea Clarice, tout en sachant pertinemment que mister Bubble voyageait seul.

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- Et il serait là à se morfondre sur le pont ou à traîner dans la salle de billard ? Et pour savoir qu'il joue horriblement mal, il n'y a qu'à regarder sa veste toute blanche sur le devant. Seuls les joueurs qui ne valent rien frottent leur ventre contre le rebord du billard. Et de trois.

- Bon, très bien, et maintenant que direz-vous de cette dame ?

Se prenant au jeu, Clarice montra Mrs Blackpool qui avançait majestueusement, au bras de sa dame de compagnie.

Fandorine promena sur la respectable dame un regard dénué d'intérêt.

- Tout est inscrit sur son visage. De retour d'Angleterre, elle va rejoindre son mari. Elle est allée rendre visite à ses grands enfants. Son époux est militaire. Colonel.

Mister Blackpool était effectivement colonel et commandait la garnison d'une ville du nord de l'Inde. C'en était trop.

- Expliquez-vous ! exigea Clarice.

- De telles dames ne se rendent pas en Inde pour le plaisir mais uniquement pour rejoindre le lieu d'affectation de leur époux. Elle n'a déjà plus l'âge d'entreprendre un p-pareil voyage pour la première fois, c'est donc qu'elle revient. Pour quelle raison pouvait-elle aller en Angleterre ? Uniquement pour y retrouver ses enfants. Ses parents, je suppose, ne sont déjà plus de ce monde. A son expression décidée et autoritaire, on voit qu'il s'agit d'une femme habituée à commander. C'est exactement ce à quoi ressemblent les premières dames de garnison ou de régiment. Elles sont le plus souvent considérées comme des chefs plus

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importants encore que les commandants. Vous voulez savoir pourquoi colonel et pas autre chose ? Eh bien, parce que si elle avait été femme de général, elle aurait voyagé en première classe, or, vous voyez, cette dame porte un insigne en argent. Mais nous n'allons pas perdre plus de temps à ces bêtises. (Fandorine s'inclina et murmura :) Tenez, je vais plutôt vous parler de cet orang-outan que vous voyez là. Un curieux sujet.

Près de mister Bubble s'arrêta le simiesque monsieur Boileau, cet ancien du Windsor qui avait à temps quitté le funeste salon et, de ce fait, était passé à travers les mailles du filet du commissaire Gauche.

Le diplomate glissa à l'oreille de Clarice :

- Cet homme est un criminel et un malfaiteur. Probablement un t-trafiquant d'opium. Il vit à Hong Kong. Est marié à une Chinoise.

Clarice éclata de rire.

- Cette fois, vous vous mettez le doigt dans l'oil ! C'est monsieur Boileau de Lyon, philanthrope et père de onze enfants tout ce qu'il y a de plus français. Et il ne fait pas commerce d'opium mais de thé.

- Allons donc ! répondit froidement Fandorine. Regardez bien, sa manchette bâille et l'on aperçoit un anneau bleu tatoué sur son poignet. J'ai eu l'occasion d'en voir un semblable dans un ouvrage sur la Chine. C'est le signe de reconnaissance d'une des t-triades de Hong Kong, ces sociétés secrètes du crime. Pour devenir membre d'une triade, un Européen doit être un trafiquant de haut vol. Et, bien entendu, être marié à une Chinoise. Vous n'avez qu'à b-bien observer la physionomie de ce " philanthrope ", et tout vous apparaîtra évident.

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Alors que Clarice se demandait si elle devait ou non le croire, Fandorine ajouta de son air le plus sérieux :

- Et encore ce n'est rien, miss Stamp. Même avec les yeux bandés, je suis capable de donner toutes sortes d'indications sur un individu, en fonction du bruit qu'il fait ou encore de son odeur. Jugez vous-même.

Il défit aussitôt sa cravate de satin blanc et la tendit à Clarice.

Elle palpa le tissu - dense et opaque - et le noua solidement sur les yeux du diplomate. Comme par mégarde, elle lui effleura la joue. Lisse, brûlante.

Bientôt, venant de l'arrière du bateau, apparut la candidate idéale : la célèbre suffragette lady Campbell, qui se rendait en Inde pour faire signer la pétition en faveur du droit de vote pour les femmes mariées. Hommasse, massive, elle portait des cheveux coupés très court et se déplaçait sur le pont avec la légèreté d'un percheron. Allez deviner qu'il s'agissait d'une lady et non d'un bosco.

- Eh bien, quelle est cette personne qui vient dans notre direction ? demanda Clarice, s'étouffant de rire par avance.

Hélas, son hilarité ne fut pas de longue durée.

Plissant le front, Fandorine annonça d'un ton bref:

- Un bruissement de robe. Une femme. Démarche pesante. Forte p-personnalité. Age avancé. Visage ingrat. Fume. Cheveux courts.

- Pourquoi cheveux courts ? glapit Clarice.

Couvrant ses yeux de ses mains, elle prêta l'oreille aux pas d'éléphant de la suffragette. Diable, comment arrivait-il à faire ça ? !

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- Elle fume, c'est donc une femme d'avant-garde et elle porte les cheveux très courts, disait Fandorine d'une voix égale. Et celle-là, en plus, méprise la mode, elle est revêtue d'une espèce de houppelande informe d'un vert très vif avec une ceinture écarlate.

Clarice en était bouche bée. Incroyable ! Saisie d'un effroi irrationnel, elle ôta ses mains de son visage et vit que Fandorine avait déjà eu le temps de dénouer la cravate et même de la remettre en y faisant un noud élégant. Les yeux bleus du diplomate lançaient de petites étincelles malicieuses.

Tout cela eût été tout à fait charmant si la conversation n'avait fini par mal tourner. Ayant ri tout son soûl, Clarice amena habilement la conversation sur la guerre de Crimée. Une tragédie, dit-elle, aussi bien pour l'Europe que pour la Russie. Elle évoqua avec beaucoup de prudence ses propres souvenirs de cette époque, rendant certains d'entre eux plus enfantins qu'ils ne l'étaient en réalité. Elle espérait des confidences en retour, qui lui permettraient enfin de connaître l'âge de Fandorine. Ses pires craintes se confirmèrent :

- Je n'étais p-pas encore de ce monde, à l'époque, avoua-t-il avec candeur, brisant tous les espoirs de Clarice.

Après quoi, tout ne fit qu'aller de mal en pis. Clarice essaya de bifurquer sur la peinture, mais elle s'empêtra, incapable d'expliquer clairement pourquoi les préraphaélites s'appelaient les préraphaélites. Sans doute l'avait-il prise pour une idiote consommée. De toute façon, maintenant, quelle différence ?

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Elle regagnait tristement sa cabine quand eut lieu quelque chose de terrifiant.

Dans un coin sombre du couloir ondulait une gigantesque ombre noire. Clarice poussa un glapissement incongru, porta sa main à sa poitrine et, à toutes jambes, s'élança vers sa porte. Une fois dans sa cabine, elle resta un bon moment avant de pouvoir calmer les battements frénétiques de son cour. Qu'était-ce ? Ni un homme ni une bête. Une sorte de condensé d'énergie maléfique et destructrice. Une conscience impure. Le fantôme du cauchemar parisien.

Immédiatement elle se morigéna : elle avait fait une croix sur tout ça. Rien ne s'était jamais passé. Un délire, une hallucination. Elle s'était pourtant bien juré de ne pas se tourmenter. Une nouvelle vie avait commencé, sereine et joyeuse. " Et que ton palais soit éclairé par la lumière de la béatitude. "

Pour se calmer, elle enfila la plus coûteuse de ses tenues de jour, une robe qu'elle n'avait pas encore étrennée (en soie de Chine blanche avec, derrière, à la taille, un noud vert pâle). A son cou, elle passa une rivière d'émeraudes. Elle admira l'éclat des pierres.