- Stop, stop, stop ! s'écria le commissaire, interrompant le savant. Vous nous parlerez d'archéologie une autre fois. Revenons plutôt au rajah.
- Ah oui, fit le professeur en battant des cils comme quelqu'un qui revient à lui. En effet, ce sera
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mieux. Bref, le rajah était satisfait de mes services et, en signe de particulière sympathie, il me montra son légendaire coffret. Oh, jamais je n'oublierai cette vision ! (Sweetchild baissa les paupières.) Représentez-vous un sous-sol sombre où, près de la porte, brûle une unique torche posée dans un support de bronze. Nous étions seuls tous les deux, le rajah et moi, les autres étant restés derrière la porte massive gardée par une douzaine d'hommes en armes. Je ne distinguai pas bien la configuration du sanctuaire, mes yeux n'ayant pas eu le temps de s'habituer à l'obscurité. J'entendis seulement Son Altesse qui faisait grincer des serrures. Puis Bagdassar se tourna vers moi, et je vis dans ses mains un cube couleur de terre, apparemment assez lourd. Sa taille était... (Sweetchild ouvrit les yeux et regarda autour de lui. Tous écoutaient, comme ensorcelés, et Renata Kléber le fixait même, la bouche entrouverte, à la façon des enfants.) Enfin je ne sais pas. Disons de la taille du chapeau de miss Stamp si on le mettait dans une boîte carrée. (Tous comme un seul homme braquèrent un regard intéressé sur le minuscule chapeau tyrolien orné d'une plume de faisan. Clarice supporta ce public scrutinyl avec un sourire plein de dignité, ainsi qu'on le lui avait appris lorsqu'elle était petite.) Mieux, ce cube ressemblait à une de ces briques en argile qu'on utilise dans ces contrées pour la construction. Plus tard, Son Altesse m'expliqua que la surface grossière et uniforme mettait en valeur la splendeur du chatoiement et la couleur des pierres infiniment mieux que l'or ou
1. Examen général.
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l'ivoire. Ce dont j'ai pu effectivement me convaincre. Bagdassar porta lentement sa main couverte de bagues vers le couvercle du coffret, le souleva d'un coup et... Je fus aveuglé, mesdames et messieurs ! (La voix du professeur se mit à vibrer.) C'est... c'est impossible à décrire avec des mots ! Imaginez un éclat mystérieux, scintillant, multicolore, se déversant du cube sombre et se réfléchissant en une multitude d'arcs-en-ciel sur les voûtes lugubres du sous-sol ! Les pierres rondes étaient disposées en huit couches, chacune composée de soixante-quatre gemmes facettées d'où fusait un éclat insoutenable ! L'effet, bien sûr, se trouvait encore amplifié par la lueur vacillante de l'unique torche. Je revois encore le visage du rajah Bagdassar, éclairé d'en dessous par cette lumière magique... Le savant ferma de nouveau les yeux et se tut.
- Et, à titre d'exemple, combien valent ces petits cailloux multicolores ? retentit la voix stridente du commissaire.
- Oui, effectivement, combien ? reprit madame Kléber, tout émoustillée. Disons, en livres anglaises ?
Clarice entendit Mrs Truffo qui chuchotait assez fort à son mari :
- She's so vulgar1 !
Ce qui ne l'empêcha pas de rejeter derrière son oreille ses bouclettes de cheveux ternes, afin de ne pas perdre une miette de ce qui allait être dit.
- Vous savez, fit Sweetchild avec un sourire bon enfant, je me suis moi-même posé cette ques-
1. Ce qu'elle peut être vulgaire !
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tion. Il n'est pas facile d'y répondre étant donné que le prix des pierres précieuses oscille en fonction du marché, mais en l'état actuel des choses...
- Oui, oui, s'il vous plaît, la valeur au jour d'aujourd'hui, sans remonter à l'époque de l'empereur Chandragupta, grommela Gauche.
- Hum... Je ne sais pas exactement combien le rajah possédait respectivement de brillants, de saphirs et de rubis. Mais je sais qu'il prisait plus que tout les émeraudes, d'où son surnom. Au cours de son règne ont été acquises sept émeraudes originaires du Brésil et quatre de l'Oural, pour chacune desquelles Bagdassar a donné un diamant plus un complément en argent. Voyez-vous, chacun de ses ancêtres avait sa pierre de prédilection, à laquelle il accordait sa préférence sur les autres et qu'il s'efforçait d'acquérir en premier lieu. Le nombre magique 512 fut atteint sous le grand-père de Bagdassar, si bien qu'à partir de ce moment-là, le but du souverain devint non pas l'accroissement du nombre de pièces mais l'élévation de leur qualité. Les pierres qui n'atteignaient pas tout à fait la perfection ou bien qui, pour telle ou telle raison, n'avaient pas les faveurs du prince en exercice étaient vendues, d'où la réputation du " standard de Brahmapur " qui peu à peu s'est imposé dans le monde entier. En échange, de nouvelles pièces, encore plus précieuses, prenaient place dans le coffret. Cette obsession maladive à l'égard du " standard de Brahmapur " mena les ancêtres de Bagdassar jusqu'à la folie ! L'un d'eux acheta au chah de Perse Abbas le Grand un saphir jaune pesant trois cents tandouls. Il paya cette merveille dix caravanes d'ivoire, mais la pierre ayant une
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taille supérieure au standard, les joailliers du rajah lui enlevèrent tout ce qui était en trop !
- C'est terrible, bien sûr, fit le commissaire, mais revenons tout de même au prix.
Cette fois, cependant, il ne fut pas simple de remettre l'indianiste dans la direction voulue.
- Mais attendez donc, avec votre prix ! dit-il, chassant la remarque du commissaire d'un geste impoli de la main. Comme si c'était l'important ! Quand il est question d'une pierre précieuse de cette taille et de cette qualité, on ne parle pas d'argent mais plutôt des propriété magiques qui lui sont attribuées depuis la nuit des temps. Le diamant, par exemple, est considéré comme le symbole de la pureté. Nos ancêtres vérifiaient la fidélité de leur femme de la façon suivante : il déposaient un diamant sous l'oreiller de leur épouse endormie. Si celle-ci était fidèle, elle se retournait très vite vers son mari et, sans se réveiller, elle l'embrassait. Si, au contraire, elle le trompait, elle s'agitait et essayait de jeter le diamant par terre. Le diamant est aussi connu comme garant d'invincibilité. Les anciens Arabes croyaient que, lors d'une bataille, le commandant qui l'emportait était celui qui possédait le plus gros diamant.
- Les anciens Alabes se tlompaient, intervint subitement Gintaro Aono, interrompant l'orateur dans sa lancée.
Tous, d'un air stupéfait, fixèrent le Japonais, lequel ne prenait que très rarement part à la conversation et n'avait jamais interrompu personne. L'Asiate s'empressa de continuer avec son accent tellement comique :
- A l'académie de Saint-Cyl, on nous a applis que le duc de Boulgogne Châles le Témélaile avait
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spécialement plis avec lui l'énolme diamant " San-cy " pou aller combattle les Suisses, mais cela ne l'a pas pléselvé de la défaite.
Clarice eut pitié du malheureux. Pour une fois qu'il voulait briller par ses connaissances, sa remarque arrivait au plus mauvais moment.
La réplique du Japonais fut accueillie par un silence de mort, et Aono rougit atrocement.
- Oui, oui, Charles le Téméraire... acquiesça le professeur d'un air mécontent, avant de terminer, mais sans la verve précédente. Le saphir symbolise le dévouement et la persévérance, l'émeraude développe l'acuité visuelle et la perspicacité, le rubis protège des maladies et du mauvais oil... Mais vous vouliez connaître la valeur du trésor de Bag-dassar ?
- Je comprends qu'il s'agit d'une somme fabuleuse, mais ne pourriez-vous pas nous dire, ne serait-ce qu'approximativement, combien elle comporte de zéros ? articula bien distinctement madame Kléber comme si elle s'adressait à un éco-lier particulièrement obtus et montrant, une fois de plus, qu'une femme de banquier restait toujours une femme de banquier.