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Pour sa part, Clarice en aurait volontiers entendu un peu plus sur les propriétés des pierres précieuses et aurait préféré éviter toute discussion d'argent. En plus de tout le reste, c'était vulgaire.

- Eh bien, calculons. (Sweetchild sortit un crayon de sa poche et se prépara à écrire sur une serviette en papier.) Avant, le diamant était considéré comme la pierre la plus chère, mais depuis la découverte des mines d'Afrique du Sud, son prix a sensiblement chuté. Les gros saphirs se rencon-

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trent plus couramment que les autres pierres précieuses, raison pour laquelle ils sont en moyenne quatre fois moins chers que les brillants, mais cela ne concerne pas les saphirs jaunes ou étoiles, ceux-là mêmes qui se trouvaient en majorité dans la collection de Bagdassar. Les rubis et émeraudes de taille exceptionnelle sont beaucoup plus rares et valent plus cher que les brillants de poids équivalent... Bien, pour simplifier, considérons que les 512 pierres sont des diamants de valeur identique. Le poids de chacune, comme je vous l'ai déjà dit, est de 80 carats. Selon la formule de Tavernier, utilisée par les joailliers du monde entier, la valeur d'une pierre s'estime de la manière suivante : on prend le prix de marché d'un diamant d'un carat et on le multiplie par le carré du nombre de carats d'une pierre donnée. Donc... A la Bourse d'Anvers un diamant d'un carat vaut actuellement quinze livres. Le carré de quatre-vingts est six mille quatre cents. Multiplié par quinze... Hum... Quatre-vingt-seize mille livres sterling, voilà le prix moyen de chaque pierre du coffret de Brahmapur... Multiplié par cinq cent douze... Environ cinquante millions de livres sterling. Mais en fait plus, car, comme je vous l'ai précédemment expliqué, les pierres de couleur de cette taille valent plus cher que les brillants, conclut solennellement Sweetchild.

- Cinquante millions de livres ? Tant que ça ? demanda Reynier d'une voix enrouée. Mais cela fait un milliard et demi de francs !

Clarice avait le souffle coupé. Ebranlée par la somme astronomique, elle en avait oublié les propriétés si romantiques des différentes pierres.

- Cinquante millions ! Mais c'est la moitié du budget annuel de tout l'empire britannique ! s'exclama-t-elle.

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- C'est trois fois le prix du canal de Suez ! marmonna ce rouquin de Milford-Stoakes. Même plus !

Quant au commissaire, il avait lui aussi approché une serviette en papier et s'était plongé dans des calculs.

- C'est ma paye pendant trois cent mille ans, annonça-t-il, l'air désemparé. Vous ne poussez pas un peu, professeur ? Comme si un petit potentat local pouvait posséder de tels trésors...

Sweetchild répondit fièrement, comme si toutes les richesses de l'Inde lui appartenaient en propre :

- Et encore, ce n'est rien ! Les joyaux du nizam de Haidarâbâd sont estimés à trois cents millions de livres, mais il est vrai qu'on ne pourrait pas les faire tenir dans un petit coffret. Par sa compacité, le trésor de Bagdassar n'avait effectivement pas son pareil.

Fandorine toucha délicatement la manche de l'indianiste :

- Néanmoins, je p-présume que cette somme revêt un caractère quelque peu abstrait. Il paraît peu probable que quelqu'un puisse vendre d'un coup une telle quantité de gigantesques p-pierres précieuses. Cela ferait chuter le prix du marché.

- Ne croyez pas cela, monsieur le diplomate, répondit vivement le savant. Le prestige du " standard de Brahmapur " est tel qu'il y aurait pléthore d'acheteurs. Je suis même certain que la moitié des pierres sinon plus ne quitteraient pas l'Inde. Elles seraient achetées par les princes locaux, et en premier lieu par ce même nizam. Et pour les pierres restantes, les établissements bancaires d'Europe et d'Amérique se battraient, sans compter que les

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monarques européens ne laisseraient pas passer cette occasion d'enrichir leurs propres trésors avec les chefs-d'ouvre de Brahmapur. Oh, s'il l'avait voulu, Bagdassar aurait pu vendre tout le contenu de son coffret en quelques petites semaines.

- Vous parlez toujours de cet homme au p-passé, fit remarquer Fandorine. Il est mort ? Et dans ce cas qu'est-il advenu du coffret ?

- Cela, hélas, personne ne le sait. Bagdassar a connu une fin tragique. Au moment de la révolte des cipayes il a eu l'imprudence de nouer des contacts secrets avec les insurgés, en conséquence de quoi le vice-roi a déclaré Brahmapur territoire ennemi. Les mauvaises langues prétendaient que la Grande-Bretagne voulait simplement faire main basse sur le trésor de Bagdassar, ce qui, bien entendu, est faux. Nous, les Anglais, n'utilisons pas ce genre de méthodes.

- Pensez donc, acquiesça Reynier avec un sourire mauvais en échangeant un regard avec le commissaire.

Clarice observa discrètement Fandorine en se demandant s'il ne serait pas lui aussi infecté par le bacille de l'anglophobie, mais le diplomate russe garda un visage absolument impassible.

- On envoya un escadron de dragons au palais de Bagdassar. Le rajah essaya de fuir en Afghanistan, mais la cavalerie le rattrapa au passage du Gange. Jugeant indigne de lui d'être mis en état d'arrestation, Bagdassar s'empoisonna. On ne retrouva pas de coffret avec lui, mais seulement un petit baluchon dans lequel était glissé un billet écrit en anglais. Le billet était adressé aux autorités britanniques. Il y protestait de son innocence et

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demandait que l'on remette le petit baluchon à son fils unique. Le jeune garçon faisait alors ses études dans une pension privée quelque part en Europe. Ce qui, pour les dignitaires indiens de la nouvelle génération, était parfaitement dans l'ordre des choses. Il faut dire plus généralement que Bagdas-sar n'était pas étranger au souffle de la civilisation. Il était plus d'une fois allé à Londres et à Paris et avait même épousé une Française.

- Oh, comme c'est original ! s'exclama Clarice. Etre la femme d'un rajah indien ! Et qu'est devenue cette femyie ?

- Qu'elle aille au diable, parlez-nous plutôt du petit baluchon, dit le commissaire, impatient. Que contenait-il ?

- Rigoureusement rien d'intéressant, répondit le professeur en haussant les épaules d'un air désolé. Un petit volume du Coran. Le coffret, lui, a disparu corps et biens, et ce n'est pas faute d'avoir été cherché partout.

- Et il s'agissait d'un Coran ordinaire ? demanda Fandorine.

- Tout ce qu'il y a de plus banal, imprimé dans une typographie de Bombay, avec, en marge, de pieuses pensées écrites de la main du défunt. Le commandant de l'escadron jugea que rien ne s'opposait à ce que le Coran soit envoyé à destination et, en souvenir de son expédition, il ne garda pour lui que le foulard dans lequel était enveloppé le livre. Par la suite, ce foulard fut acquis par lord Littleby, qui l'ajouta à sa collection de peintures sur soie indiennes.

- Il s'agit bien du foulard dans lequel l'assassin a enveloppé le Shiva ? se fit préciser le commissaire.

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- Celui-là même. Il faut dire qu'il sort de l'ordinaire. Il est en soie extrêmement fine et légère. Si son dessin est assez quelconque - il figure l'oiseau de paradis, " Kalavinka au doux chant " -, il présente en revanche deux caractéristiques exceptionnelles, que je n'ai jamais rencontrées sur aucun autre tissu indien. Premièrement, l'oil de Kalavinka est remplacé par un petit trou dont le bord est finement brodé de fils d'or. Deuxièmement, la forme elle-même du foulard est intéressante : il n'est pas rectangulaire mais conique. Il se présente comme un triangle quelconque, avec deux côtés irréguliers et le troisième parfaitement droit.

- Ce foulard est-il de g-grande valeur ? demanda Fandorine.

- Mais on s'en moque, fit madame Kléber en avançant sa lèvre inférieure en une moue capricieuse. Parlez-nous plutôt des pierres précieuses ! Il aurait fallu mieux chercher.

Sweetchild éclata de rire :

- Oh, madame, vous n'avez même pas idée de l'acharnement avec lequel le nouveau rajah les a cherchées ! C'était un des zamindari locaux, et comme il nous avait rendu des services inestimables au moment de la guerre contre les cipayes, il avait reçu en récompense le trône de Brahmapur. Sa cupidité fit perdre la raison au malheureux. Un petit malin lui glissa à l'oreille que Bagdassar avait caché le coffret dans le mur d'une maison. Et comme, par son aspect et sa taille, ce coffret ressemblait effectivement à une banale brique d'argile, le nouveau rajah fit démolir toutes les constructions édifiées dans ce matériau. On abattit les maisons les unes après les autres, et chaque bri-