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que fut cassée sous le contrôle personnel du souverain. Etant donné que quatre-vingt-dix pour cent des constructions de Brahmapur étaient faites de briques, cette ville florissante fut en quelques mois réduite à un tas de ruines. Le rajah fou fut empoisonné par son propre entourage qui craignait une révolte populaire autrement plus sérieuse que celle des cipayes.

- C'est bien fait pour ce Judas, déclara Reynier avec emportement. Rien n'est plus écourant que la traîtrise.

Fandorine répéta patiemment sa question :

- Mais tout de même, p-professeur, ce foulard a-t-il une grande valeur ?

- Je ne le pense pas. C'est plutôt une rareté, une curiosité.

- Et pour quelle raison ce t-tissu enveloppe-t-il toujours quelque chose, tantôt le Coran, tantôt Shiva ? Ce morceau de soie n'aurait-il pas une signification sacrée ?

- Je n'ai jamais rien entendu dire de tel. C'est simplement une coïncidence.

Le commissaire Gauche se leva avec un gémissement et étira ses épaules engourdies.

- Mouais, l'histoire est amusante, dit-il, mais, hélas, elle n'apporte rien à notre enquête. Il est peu probable que l'assassin soit assez sentimental pour garder ce chiffon sur lui comme souvenir. (Puis il ajouta, pensif :) Remarquez, ce ne serait pas mal. L'un d'entre vous, chers suspects, sort de sa poche le foulard de soie avec l'oiseau de paradis, comme ça, par inadvertance, et se mouche dedans. Pour le coup, le vieux Gauche saurait ce qui lui reste à faire.

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Et le policier d'éclater de rire, jugeant manifestement sa plaisanterie particulièrement spirituelle. Clarice regardait le malotru d'un air désapprobateur.

Le commissaire surprit son regard et plissa les yeux :

- Au fait, mademoiselle Stamp, pour en revenir à votre divin chapeau, il a du style, c'est le dernier chic parisien. Il y a longtemps que vous êtes venue à Paris ?

Clarice rassembla intérieurement ses forces et répondit d'un ton glacial :

- Ce chapeau a été acheté à Londres, commissaire. Quant à Paris, je n'y suis jamais allée.

Mais qu'est-ce que mister Fandorine pouvait bien fixer avec autant d'attention ? Clarice suivit la direction de son regard et blêmit.

Le diplomate était en train d'examiner son éventail en plumes d'autruche, sur le manche duquel on pouvait lire en lettres d'or : Meilleurs souvenirs ! Hôtel AMBASSADOR. Rue de Grenelle, Paris '.

Quelle impardonnable erreur !

1. En français dans le texte.

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Gintaro Aono

Le 5e jour du 4e mois

En vue de la côte de l'Erythrée

En bas la bande verte de la mer, Au milieu la bande jaune du sable, En haut la bande bleue du ciel. Telles sont les couleurs Du drapeau de l'Afrique.

Ce trivial quintain est le fruit de mes efforts d'une heure et demie pour atteindre l'harmonie spirituelle. Mais la maudite harmonie a obstinément refusé de se manifester.

Assis à l'arrière du bateau, j'ai longuement regardé la triste rive de l'Afrique et, de façon plus aiguë que jamais, je ressen-

tais mon infinie solitude. C'est au moins une bonne chose que l'on m'ait dès l'enfance inculqué la précieuse habitude de tenir mon journal. Il y a sept ans, partant étudier dans le lointain pays de Fourance, je nourrissais secrètement le rêve qu'un jour mon journal de voyage sortirait en livre et apporterait la gloire à moi-même et à la famille Aono. Mais, hélas, mon esprit est bien trop imparfait et mes sentiments bien trop ordinaires pour que ces pitoyables pages puissent rivaliser avec les journaux des grands écrivains des temps passés.

Il n'en reste pas moins que sans ces notes quotidiennes j'aurais vraisemblablement sombré depuis longtemps dans la folie.

Même ici, sur ce bateau qui vogue en direction de l'Asie orientale, ne se trouvent que deux représentants de la race jaune : moi et un eunuque chinois, fonctionnaire

de onzième rang à la cour impériale, qui est allé à Paris acheter les dernières nouveautés de la parfumerie et de la cosmétique pour l'impératrice Ts'eu-hi. Par devoir d'économie il voyage en deuxième classe, ce qui le met très mal à l'aise, et notre conversation a pris fin au moment précis où il lui est apparu que j'étais en première. Quelle honte pour la Chine ! A la place de ce fonctionnaire, je pense que j'en mourrais d'humiliation. Sur ce navire européen, chacun de nous ne représente-t-il pas une grande puissance asiatique ? Je comprends l'état d'esprit du fonctionnaire Tchian, mais il est tout de même très dommage qu'il ait honte de sortir de sa petite cabine, nous aurions pu trouver de quoi bavarder. Enfin, pas bavarder vraiment, mais communiquer à l'aide de papier et de pinceaux. Bien que nous parlions des langues différentes, nos idéogrammes sont les mêmes.

Je me dis : peu importe, tiens bon. Tout cela n'est rien. Dans un mois tu reverras les lumières de Nagasaki et, de là, ton Kagoshima natal est à portée de main. Et tant pis si le retour me promet honte et humiliation, tant pis si je suis la risée de mes amis ! Pourvu seulement que je retrouve la maison ! En fin de compte, personne n'osera me mépriser ouvertement, car tous savent que j'ai accompli la volonté de mon père, et les ordres, chacun le sait, ne se discutent pas. J'ai fait ce que je devais faire, ce à quoi m'obligeait le devoir. Ma vie est gâchée, mais s'il le fallait pour le bien du Japon... Et puis cela suffit avec cette histoire !

Mais, tout de même, qui pouvait imaginer que mon retour au pays natal, dernière étape de ces sept années d'épreuves, se révélerait aussi pénible ? En France, au moins, je pouvais prendre mes repas seul,

je pouvais jouir de mes promenades, de la communion avec la nature. Mais ici, sur ce paquebot, j'ai l'impression d'être un grain de riz tombé par inadvertance dans un bol de nouilles. Après sept années passées parmi les barbares aux cheveux roux, je ne me suis toujours pas accoutumé à certaines de leurs répugnantes habitudes. Quand je vois la très raffinée Kléber-san couper avec son couteau un bifteck saignant et ensuite passer son bout de langue rosé sur ses lèvres rougies, j'ai aussitôt envie de vomir. Et ces lavabos anglais qu'il faut fermer avec un bouchon, pour se laver ensuite le visage avec de l'eau sale ! Et ces vêtements de cauchemar, fruits d'une intelligence perverse ! Dedans, on se sent comme une carpe que l'on a enveloppée dans du papier gras et que l'on fait griller sur des charbons ardents. Ce que je déteste le plus, ce sont les cols empesés, qui donnent des

boutons rouges au menton, et les chaussures en cuir - de vrais instruments de torture. En ma qualité d'Asiate sauvage, je me permets de me promener sur le pont en léger yukata, tandis que mes malheureux voisins de table étouffent dans leurs habits, du matin au soir. Mes narines délicates souffrent énormément de l'odeur de transpiration des Européens, une odeur forte de viande et de graisse. Sans compter cette épouvantable habitude qu'ont les yeux ronds de se moucher dans des carrés de tissu, qu'ils remettent ensuite dans leur poche avec la morve et qu'ils ressortent plus tard pour se moucher de nouveau ! A la maison, personne ne pourra croire ça, on va penser que j'ai tout inventé. Quoique sept ans, ce soit long. Il est possible que chez nous aussi les dames portent maintenant ces ridicules tournures et clopinent d'un pas titubant sur de hauts talons. Ce

serait drôle de voir Kyoko-san dans cet accoutrement. Elle est grande maintenant, elle a treize ans. Encore une année ou deux, et l'on nous mariera. Et peut-être même avant. Vivement la maison !

Aujourd'hui, j'ai eu particulièrement du mal à atteindre l'harmonie spirituelle parce que :