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1) J'ai découvert qu'avait disparu de mon sac de voyage mon meilleur instrument, capable de sectionner facilement le muscle le plus épais. Que signifie ce vol étrange ?

2) Au cours du déjeuner je me suis de nouveau retrouvé dans une situation humiliante, bien pis qu'avec Charles le Téméraire (cf. mes notes d'hier). Fandorine-san, qui continue de beaucoup s'intéresser au Japon, a entrepris de m'interroger sur le bushido et les coutumes des samouraïs. La discussion a dévié sur ma famille, mes ancêtres. Dans la mesure où je me suis pré-

senté comme étant officier, le Russe a commencé à me poser des questions sur l'armement, les uniformes, les règles de combat de l'armée impériale. Ça a été horrible ! Constatant que je n'avais jamais entendu parler du fusil Berdane, Fandorine-san m'a regardé d'un drôle d'air. Sans doute a-t-il pensé que l'armée japonaise était servie par de parfaits ignares. De honte, et au mépris de toute politesse, je me suis enfui en courant du salon, ce qui n'a pu que jeter un trouble encore plus grand.

J'ai mis longtemps à me calmer. Je suis d'abord monté sur le pont des embarcations, qui est entièrement au soleil et, pour cette raison, désert. Je me suis déshabillé jusqu'à la ceinture et, pendant une demi-heure, j'ai perfectionné ma technique du coup de mawashi-giri. Dès que j'ai été en condition et que le soleil a commencé à

rosir, je me suis assis en position du zazen et, pendant quarante minutes, j'ai essayé de méditer. Seulement après je me suis rhabillé et suis allé à l'arrière composer un tanka.

Tous ces exercices m'ont bien aidé. Maintenant je sais comment sauver la face. Au cours du dîner, je dirai à Fandorine-san qu'il nous est interdit de parler de l'armée impériale avec des étrangers et que si j'ai quitté aussi précipitamment le salon, c'est parce que j'avais une terrible diarrhée. Je pense que cela paraîtra convaincant et que je ne passerai pas, aux yeux de mes compagnons de table, pour un malappris et un sauvage.

Même jour, le soir

Vous parlez d'une harmonie ! Il est arrivé quelque chose de catastrophique. Mes

mains tremblent honteusement, mais je dois immédiatement noter tous les détails. Cela m'aidera à me concentrer et à prendre la bonne décision. D'abord les faits, ensuite les déductions.

Voici donc.

Le dîner au salon Windsor a commencé comme d'habitude à huit heures. Alors qu'à midi j'avais commandé une salade de betterave (red beet), le serveur m'a apporté du bouf saignant, à moitié cru. En fait, il avait compris red beef. J'ai planté ma fourchette dans cette chair sanglante d'animal mort en regardant avec une secrète envie le premier lieutenant du capitaine qui se régalait d'un appétissant ragoût de légumes et de blanc de poulet.

Quoi d'autre ?

Rien de spécial. Kléber-san, comme toujours, s'est plainte de migraine, ce qui ne l'a pas empêchée de manger avec grand

appétit. Elle a une mine resplendissante ; voilà un parfait exemple de grossesse bien supportée. Je suis certain que lorsque le terme arrivera, le bébé sortira d'elle comme un bouchon de Champagne qui saute.

On a parlé de la chaleur, de notre arrivée, demain, à Aden, de pierres précieuses. Fandorine-san et moi avons comparé les mérites respectifs des gymnastiques japonaise et anglaise. J'ai pu me permettre une certaine condescendance, car, dans ce domaine, la supériorité de l'Orient sur l'Occident est évidente. Cela tient au fait que, pour eux, les exercices physiques s'apparentent au sport1, au jeu, tandis que, pour nous, c'est un moyen de perfectionnement spirituel. Je dis bien spirituel, parce que le perfectionnement physique n'a pas d'im-

1. En français dans le texte.

portance, il suit tout naturellement, comme les wagons derrière la locomotive. Il faut dire que le Russe s'intéresse énormément au sport. Il a même entendu parler des écoles de combat du Japon et de Chine. Ce matin je suis allé méditer sur le pont des embarcations plus tôt que d'habitude et j'y ai vu Fandorine-san. Nous avons seulement échangé un salut, sans engager la conversation, car chacun était à son occupation : je purifiais mon esprit à la lumière du jour nouveau, et lui, vêtu d'un tricot de gymnastique, faisait des flexions en prenant appui alternativement sur chaque main. Puis il s'est longuement exercé avec des haltères, visiblement très lourds.

Notre intérêt commun pour la gymnastique a donné un ton dégagé à notre conversation de ce soir. Je me suis senti plus détendu que d'habitude. J'ai parlé du jiu-jitsu au Russe. Il m'a écouté avec une attention soutenue.

oo

Aux environs de neuf heures et demie (je n'ai pas noté l'heure exacte), Kléber-san, qui avait déjà terminé son thé et avalé deux gâteaux, s'est plainte de vertige. Je lui ai expliqué que cela arrivait parfois aux femmes enceintes lorsqu'elles mangeaient trop. Pour une raison que j'ignore, elle a pris mes paroles pour une offense, et je me suis dit que j'aurais mieux fait de tenir ma langue. Combien de fois me suis-je juré de ne pas ouvrir la bouche. Mes sages maîtres m'ont pourtant bien fait la leçon : si tu te trouves en compagnie d'étrangers, reste tranquillement assis, écoute, souris aimablement en hochant la tête de temps à autre : tu passeras pour un homme bien élevé et au moins tu ne diras pas de bêtises. Ah, il est bien, l'" officier ", à embêter le monde avec ses conseils médicaux !

Reynier-san a immédiatement bondi de sa chaise et s'est offert pour accompagner

la dame à sa cabine. Cet homme est très courtois de manière générale, et plus particulièrement envers Kléber-san. De tous, il est le seul qu'elle n'ait pas encore lassé avec ses caprices incessants. Il défend l'honneur de l'uniforme, bravo.

Dès qu'ils sont sortis, les hommes sont allés s'installer dans les fauteuils pour fumer. Le médecin de bord, un Italien, et sa femme, une Anglaise, sont partis au chevet d'un malade, tandis que j'essayais de faire comprendre au serveur qu'il ne fallait mettre ni bacon ni jambon dans mon omelette du matin. Depuis le temps, il pourrait le savoir.

Il s'était écoulé environ deux minutes quand, soudain, nous avons entendu un cri perçant de femme.

Premièrement, je n'ai pas immédiatement compris que c'était Kléber-san qui criait. Deuxièmement, je n'ai pas saisi que

ce " Oscour ! Oscour ! " éperdu signifiait " Au secours ! Au secours !l " Cela, toutefois, ne justifie pas ma conduite. Je me suis couvert de honte, oui, de honte. Je suis indigne du nom de samouraï !

Mais prenons les choses par le début.

Le premier à s'élancer vers la porte fut Fandorine-san, suivi du commissaire de police, puis de Milford-Stoakes-san et de Sweetchild-san. Moi, je restais planté sur place. Tous en ont bien sûr conclu que l'armée japonaise était servie par de pitoyables lâches ! En fait, je n'ai tout simplement pas saisi immédiatement ce qui se passait.

Quand j'ai enfin compris, il était trop tard : j'ai accouru sur les lieux après tout le monde, y compris Stamp-san.

1. En français dans le texte.

La cabine de Kléber-san se trouve tout près du salon - cinquième à droite en longeant le couloir.

A travers les dos de ceux qui m'avaient devancé, j'ai aperçu une scène incroyable. La porte de la cabine était grande ouverte. Allongée par terre, Kléber-san poussait des gémissements plaintifs, écrasée sous le poids d'une chose noire, luisante, immobile. Je n'ai pas immédiatement compris qu'il s'agissait d'un nègre de taille considérable. Il était vêtu de pantalons de toile blanche. De sa nuque pointait le manche d'un couteau de marin. A la position du corps, j'ai tout de suite compris que le nègre était mort. Un tel coup porté à la base du crâne exige beaucoup de force et de précision mais, par ailleurs, il tue instantanément et à coup sûr.

Kléber-san se débattait, essayant vainement de s'extirper de sous le corps massif

qui l'écrasait. Près d'elle, le lieutenant Rey-nier se démenait comme il le pouvait. Son visage était aussi blanc que le col de sa chemise. L'étui du couteau pendait, vide, à son côté. Le lieutenant était complètement perdu : tantôt il se lançait dans une tentative pour débarrasser la femme enceinte de son désagréable fardeau, tantôt il se tournait vers nous et commençait à expliquer de manière confuse au commissaire ce qui s'était passé.