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De tous, Fandorine-san fut le seul à ne pas perdre son sang-froid. Sans effort apparent, il souleva et repoussa le pesant cadavre (je me rappelai aussitôt ses exercices avec les haltères), puis aida Kléber-san à s'asseoir dans un fauteuil et lui donna de l'eau. C'est alors que, me ressaisissant, j'approchai d'elle et constatai qu'elle n'avait ni blessures ni contusions. Souffrait-elle de lésions internes ? On le verrait plus tard.

Dans l'agitation générale, mon examen n'étonna personne. Les Blancs sont persuadés que tous les Asiates sont plus ou moins des chamans et qu'ils connaissent l'art de guérir. Le pouls de Kléber-san battait à 95, ce qui était parfaitement explicable.

Se coupant mutuellement la parole, Rey-nier et elle rapportèrent ce qui suit.

Le lieutenant :

II avait raccompagné Kléber-san à sa cabine, lui avait souhaité le bonsoir et était parti. Toutefois, il n'avait pas fait deux pas qu'il avait entendu son cri désespéré.

Kléber-san :

Elle était entrée, avait allumé sa lampe électrique et avait vu près de sa table de toilette un homme noir gigantesque tenant dans ses mains son collier de corail (par la suite, j'ai effectivement vu le rang de perles sur le sol). Le nègre s'était jeté sur elle sans un mot, l'avait renversée par terre et saisie

à la gorge avec ses énormes pattes. Elle avait alors crié.

Le lieutenant :

II avait fait irruption dans la cabine, avait vu la terrible (" fantastique " selon ses mots) scène et avait tout d'abord été décontenancé. Il avait attrapé le nègre par les épaules mais avait été incapable de bouger le géant d'un pouce. Il lui avait alors donné des coups de botte sur la tête, de nouveau sans le moindre résultat. C'est seulement après que, craignant pour la vie de madame Kléber et de son enfant, il avait sorti son couteau de son étui et lui en avait assené un coup.

Je me suis alors dit que le lieutenant avait dû passer sa fougueuse jeunesse dans les tavernes et les bordels, où de l'aptitude à manier le couteau dépend qui sera dégrisé le lendemain et qui sera conduit au cimetière.

Le capitaine Cliff et le docteur Truffo accoururent à leur tour. La cabine était pleine à craquer. Personne n'arrivait à comprendre ce que cet Africain faisait sur le Léviathan. Fandorine-san examina attentivement le tatouage qui couvrait la poitrine du mort et dit qu'il en avait déjà vu un semblable par le passé. Il expliqua que, lors du récent conflit des Balkans, il avait fait un court séjour en captivité chez les Turcs, où il avait vu des esclaves noirs portant exactement les mêmes marques en zigzag, disposées en cercles concentriques à partir des mamelons. Il s'agissait du marquage rituel de la tribu n'danga, récemment découverte par les marchands d'esclaves arabes, en plein cour de l'Afrique équatoriale. Les hommes n'danga faisaient l'objet d'une forte demande sur tous les marchés d'Orient.

Il me sembla que Fandorine-san disait tout cela avec un air un peu bizarre,

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comme si quelque chose le préoccupait. Mais je peux aussi me tromper, vu que les mimiques des Européens sont assez surprenantes et ne correspondent pas du tout aux nôtres.

Le commissaire ne prêta guère attention aux propos du diplomate. Il expliqua que, en tant que représentant de la loi, seules deux questions l'intéressaient : comment ce nègre avait pénétré sur le bateau et pourquoi il avait attaqué madame Kléber.

C'est alors qu'il apparut que, durant la dernière période, plusieurs des présents avaient mystérieusement vu disparaître des objets de leur cabine. J'ai repensé à la disparition que j'avais moi-même notée, mais je me suis bien sûr gardé d'en parler. Puis il fut établi que d'aucuns avaient même vu une gigantesque ombre noire (miss Stamp) ou encore un visage noir regardant par le hublot (Mrs Truffo). Il est

maintenant évident qu'il ne s'agissait pas d'hallucinations ni du fruit de l'émotivité féminine.

Tous sont tombés à bras raccourcis sur le capitaine. Ainsi, pendant tout ce temps, une menace de mort pesait sur chacun des passagers, et la direction du bateau ne se doutait de rien. Cliff-san était rouge de honte. Il faut reconnaître que son prestige venait d'en prendre un coup. Je me suis détourné avec tact, afin qu'il souffre moins d'avoir perdu la face.

Ensuite le capitaine a prié tous les témoins de l'incident de regagner le salon Windsor. Là, il nous a fait un discours empreint de force et de dignité. Il s'est tout d'abord excusé pour ce qui était arrivé. Il a demandé que l'on ne parle à personne de ce " fâcheux incident ", faute de quoi le navire risquait d'être gagné par une psychose généralisée. Il a promis que des matelots passeraient au peigne fin tous les compar-

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timents de la cale, l'entrepont, la cave, les entrepôts et même la soute à charbon. Il a également garanti qu'il n'y aurait plus jamais aucun cambrioleur à peau noire sur son navire.

C'est un brave homme, ce capitaine. Un authentique loup de mer. Il s'exprime maladroitement, par courtes phrases, mais on voit qu'il a une âme solide et qu'il prend son affaire à cour. Une fois, j'ai entendu Truffo-sensei dire au commissaire que le capitaine Cliff était veuf et qu'il vouait une véritable adoration à sa fille unique, laquelle est éduquée dans un pensionnat. Je trouve cela très touchant.

Eh bien, il me semble que je retrouve peu à peu mes sens. Mes lignes sont plus régulières, ma main a cessé de trembler. Je peux passer au plus désagréable.

En examinant superficiellement madame Kléber, mon attention a été attirée

par l'absence d'ecchymoses. Je m'étais fait par ailleurs d'autres réflexions qui méritaient d'être soumises au capitaine et au commissaire. Mais, avant tout, je désirais calmer la femme enceinte qui, loin de se remettre de son choc, semblait fermement décidée à aller jusqu'à la crise de nerfs. Je lui dis du ton le plus affectueux :

- Il est possible, madame, que cet homme noir n'ait pas du tout voulu vous tuer. Vous êtes rentrée à l'improviste, vous avez allumé la lumière, et il a tout simplement pris peur. Il a dû...

Elle ne me laissa pas terminer.

- Il a pris peur ? s'emporta Kléber-san avec une fureur inattendue. A moins que ce ne soit vous qui ayez eu peur, monsieur l'Asiate ? Vous pensez peut-être que je n'ai pas remarqué votre petite tête jaune qui pointait là-bas, derrière tous les autres, hein ?

Personne ne m'avait jamais à ce point offensé. Le pire était que je ne pouvais pas faire comme s'il s'agissait de paroles absurdes lancées par une écervelée hystérique et me retrancher derrière un sourire de dédain. Kléber-san avait touché mon point le plus vulnérable !

Il n'y avait rien à répondre. Je souffrais cruellement, et elle me regardait, une grimace méprisante sur son minois éploré et furieux. Si, à cet instant, il avait été possible de disparaître dans les profondeurs du fameux enfer des chrétiens, j'aurais moi-même ouvert la trappe. Le plus redoutable était ce voile rouge de la rage qui couvrait mes yeux, chose que je redoute par-dessus tout. C'est justement en proie à un tel état de fureur que le samouraï commet des actes désastreux pour son karma. Ensuite, toute sa vie, il lui faut essayer de racheter sa faute, payer pour avoir, l'espace d'un

court et unique instant, perdu le contrôle de lui-même. Dans ces moments-là, on est capable de faire des choses telles que même le seppuku ne suffit pas.

Je suis sorti du salon, affolé à l'idée de ne pouvoir me retenir et de faire quelque chose d'horrible à cette femme enceinte. Je ne sais pas si j'aurais pu me maîtriser si c'était un homme qui m'avait dit une chose pareille.

Une fois enfermé dans ma cabine, j'ai sorti le sac contenant les courges achetées sur le marché de Port-Saïd. Elles sont petites, de la taille d'une tête, et très dures. J'en ai acheté cinquante.