J'étais ébloui par la sagacité du diplomate et par sa facilité à résoudre une énigme compliquée. Le commissaire Gauche lui-même prit un air pensif.
" Bon, admettons, dit-il d'un air mécontent. Mais comment expliquerez-vous
l'étrange conduite de votre médecin qui, au lieu d'emprunter l'escalier pour monter à l'étage après avoir empoisonné les serviteurs, a, pour une raison obscure, choisi de ressortir dans la rue, d'escalader la palissade, de traverser le jardin et de casser la fenêtre de l'orangerie ? "
Fandorine-san : " J'ai réfléchi à cela. Ne vous est-il pas venu à l'esprit qu'il pouvait y avoir deux criminels : un qui éliminait les serviteurs pendant que le second pénétrait dans la maison par la fenêtre ? "
Le commissaire (triomphant) : " Cela m'est venu à l'esprit, monsieur je-sais-tout, et comment donc. C'est précisément à cette conclusion que le criminel a essayé de nous amener. Il voulait brouiller les pistes, c'est évident ! Après avoir empoisonné les serviteurs, il est sorti de l'office pour monter à l'étage, où il s'est retrouvé nez à nez avec le maître de maison. Probablement a-t-il tout
simplement fracassé la vitrine, car il supposait qu'il n'y avait plus personne dans la maison. Alerté par le bruit, le lord est sorti de sa chambre et a été tué. Après cet imprévu l'assassin s'est empressé de fuir, en prenant soin toutefois de passer par la fenêtre de l'orangerie plutôt que par la porte. Et pourquoi cela ? Pour nous fourvoyer en nous faisant croire qu'il n'était pas seul. Et vous, vous avez mordu à l'hameçon. Mais le père Gauche ne se laisse pas prendre si facilement. "
Les paroles du commissaire furent accueillies favorablement. Reynier-san déclara même : " Diable, commissaire, vous au moins on ne vous mène pas par le bout du nez ! " (Cette expression imagée se retrouve dans diverses langues européennes. Il ne faut pas la prendre au sens littéral. Le lieutenant voulait signifier par là que Gauche-san était un policier intelligent et expérimenté.)
Fandorine-san attendit un instant et poursuivit : " Ce qui veut dire que vous avez étudié très minutieusement les empreintes de semelles trouvées sous la fenêtre et que vous en êtes venu à la conclusion que l'homme n'avait pas grimpé sur le rebord mais effectivement sauté de l'intérieur, c'est bien cela ? "
Le commissaire ne répondit pas à la question, se contentant de gratifier le Russe d'un regard courroucé.
C'est alors que Stamp-san lança une réplique qui fit prendre à la discussion un tour nouveau, plus acerbe encore.
" Un criminel, deux criminels... il n'empêche que je ne saisis toujours pas l'essentiel : pourquoi tout cela ? dit-elle. Il est clair que ce n'est pas à cause du Shiva. De quoi alors ? Tout de même pas à cause de ce foulard, tout remarquable et légendaire qu'il soit ! "
Fandorine-san répondit d'un ton égal, comme quelque chose qui allait de soi : " Cela coule de source, mademoiselle, c'est justement à cause de ce foulard. La statuette de Shiva n'a été prise que pour détourner l'attention, et, dès le premier pont, on l'a jetée à la Seine parce qu'elle n'était d'aucune utilité. "
Le commissaire fit remarquer : " Pour les boyards [j'ai oublié ce que signifie ce mot, il faudra que je regarde dans le dictionnaire] russes, un demi-million de francs n'est peut-être rien, mais ce n'est pas l'opinion de la majorité des gens. Deux kilogrammes d'or pur, ce n'est pas si mal pour une chose "d'aucune utilité" ! Vous racontez n'importe quoi, monsieur le diplomate. "
Fandorine-san : " Voyons, commissaire, qu'est-ce qu'un demi-million de francs au regard du trésor de Bagdassar ? "
K)
" Cessez de vous quereller, messieurs ! s'écria capricieusement l'odieuse madame Kléber. On a manqué de m'assassiner et vous recommencez à rabâcher les mêmes histoires. Pendant que vous vous échinez sur l'ancien crime, commissaire, vous oubliez qu'un nouveau a bien failli vous tomber dessus ! "
Cette femme ne supporte tout simplement pas de ne pas être le centre d'intérêt. Après ce qui s'est passé hier, je m'efforce de moins la regarder. C'est fou ce que j'ai envie d'enfoncer mon majeur dans la veine bleue qui bat à son cou blanc. Une seule pression suffirait amplement à envoyer cette garce dans l'autre monde. Mais cela est bien sûr de l'ordre des mauvaises pensées que l'homme doué de volonté se doit de chasser de son esprit. Voilà, j'ai déversé mes mauvaises pensées dans mon journal, et ma haine s'en trouve quelque peu atténuée.
Le commissaire remit madame Kléber à sa place. " Taisez-vous donc, madame, dit-il sévèrement. Ecoutons ce que monsieur le diplomate est encore allé nous inventer. "
Fandorine-san : " Toute cette histoire ne peut avoir de sens que si le foulard volé a, pour une certaine raison, un intérêt particulier. Et d'un. Pour reprendre les paroles du professeur, la valeur pécuniaire du foulard en tant que tel n'est pas très grande et, par conséquent, la solution ne réside pas dans le morceau de soie lui-même mais dans ce à quoi il est rattaché. Et de deux. Comme vous n'êtes pas sans le savoir, le tissu est lié aux ultimes volontés du rajah Bagdassar, dernier propriétaire du trésor de Brahmapur. Et de trois. Dites-nous, professeur, le rajah était-il un ardent serviteur du Prophète ? "
Sweetchild-sensei (après réflexion) : " Je ne saurais dire exactement... Il n'a pas
U)
construit de mosquée, il n'a jamais évoqué Allah en ma présence. Le rajah s'habillait volontiers à l'européenne, fumait des cigares cubains, lisait des romans français... Ah, oui, il buvait du cognac à la fin du repas ! C'est donc qu'il ne prenait pas trop au sérieux les interdits religieux. "
Fandorine-san : " Dans ce cas, voici mon point quatre : bien que peu religieux, Bagdassar ne fait pas transmettre n'importe quoi à son fils comme ultime présent, mais un Coran, qu'en outre il a pris soin d'envelopper dans un foulard. Je suppose que c'est ce foulard qui constituait l'élément essentiel de l'envoi. Le Coran a été ajouté pour donner le change... Il est possible également que, parmi les annotations écrites en marge de la main de Bagdassar, aient figuré des instructions sur la manière de trouver le trésor à l'aide du foulard. "
Sweetchild-sensei : " Pourquoi forcément à l'aide du foulard ? Le rajah aurait
très bien pu dévoiler son secret directement dans les notes marginales ! "
Fandorine-san : " II aurait pu mais il ne l'a pas fait. Pourquoi ? Je vous renvoie à mon argument numéro un : si le foulard n'avait possédé une valeur tout à fait exceptionnelle, aurait-on tué dix personnes pour l'obtenir? Ce foulard, c'est l'accès à 500 millions de roubles ou, si vous préférez, à 50 millions de livres, ce qui revient à peu près au même. Selon moi, un trésor d'une telle ampleur est un fait inédit dans l'histoire de l'humanité. Au fait, je dois vous prévenir, commissaire, que si vous ne vous trompez pas et que l'assassin se trouve effectivement sur le Léviathan, on peut s'attendre à de nouvelles victimes. Et plus vous vous rapprocherez du but, plus le risque sera grand. L'enjeu est bien trop important, et bien trop cher a été le prix à payer pour la clé du mystère. "
Cette déclaration fut accueillie par un silence de mort. La logique de Fandorine-san semblait irréfutable et, j'en suis certain, tous eurent froid dans le dos. Tous sauf une personne.
Le premier à reprendre ses esprits fut le commissaire. Il dit avec un rire nerveux : " Eh bien, quelle imagination débordante, monsieur Fandorine. Mais pour ce qui est du danger, vous avez raison. Cela étant, mesdames et messieurs, vous pouvez être tranquilles. Le danger ne menace que le vieux Gauche, et il le sait parfaitement. C'est le métier qui veut ça. Mais on ne m'aura pas facilement ! " Et il promena un regard menaçant sur l'assemblée, comme s'il provoquait chacun de nous en combat singulier.