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Mais ce n'était nullement par amour des paysages marins que Clarice ruisselait de sueur. Elle avait eu envie de voir ce que mister Aono faisait là-haut. Où se retirait-il après le petit déjeuner avec une aussi belle constance ?

Et elle avait bien fait de se poser la question. Tenez, regardez-le, le vrai visage de l'Asiate éternellement souriant. Un homme avec des traits aussi figés et féroces est capable de tout. On a beau dire, les Jaunes ne sont pas comme nous, et ce n'est pas du tout de la forme de leurs yeux qu'il s'agit. Extérieurement, ils ressemblent beaucoup aux hommes, mais ils sont d'une autre race. C'est comme pour les loups, ils ressemblent aux chiens, mais leur nature est tout autre. Certes, les Jaunes ont leurs principes moraux, mais ceux-ci sont à ce point étrangers au christianisme que l'homme normal ne peut les saisir. Il serait préférable qu'ils ne portent pas de vêtements européens et ne sachent pas se servir de nos couverts : cela crée la dangereuse illusion qu'ils sont civilisés alors qu'en réalité, sous les cheveux noirs à la raie impeccable et le front jaune et lisse, se trament des choses qu'il nous est difficile ne serait-ce que d'imaginer.

Le Japonais remua imperceptiblement, cligna des yeux d'un air égaré, et Clarice s'empressa de se cacher. Il est vrai qu'elle se conduisait comme la dernière des idiotes, mais il fallait bien faire quelque chose, tout de même ! Ce cauchemar ne pouvait pas continuer éternellement. Il fallait donner une impulsion au commissaire pour qu'il aille dans la bonne direction, sinon nul ne savait comment tout cela pourrait se terminer. En dépit de la chaleur étouffante, un frisson secoua ses épaules.

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Dans l'allure et le comportement de mister Aono, il y avait manifestement un mystère. Comme d'ailleurs dans le crime de la rue de Grenelle. Il était même étrange que Gauche n'ait pas encore compris que tous les indices faisaient du Japonais le principal suspect.

Vous avez déjà vu, vous, un officier, ancien élève de Saint-Cyr, qui ne connaît rien aux chevaux ? Une fois, par pur souci d'humanité, Clarice avait entrepris de faire participer le taciturne Asiate à la discussion collective, faisant dériver celle-ci sur un thème censé intéresser le militaire : les chevaux, le dressage, les courses, les qualités et les défauts du trotteur de Norfolk. Chapeau, l'officier ! A l'innocente question : " Vous est-il déjà arrivé de participer à un steeple-chase ? ", il avait répondu que les officiers de l'armée impériale avaient l'interdiction formelle de s'occuper de politique. Il ne savait tout simplement pas ce qu'était un steeple-chase ! Evidemment, on ignore comment sont les officiers au Japon - peut-être font-ils du cheval sur des tiges de bambou - mais on imagine mal un saint-cyrien faisant preuve d'une pareille ignorance ! C'est même tout à fait exclu.

Voilà vers quoi il fallait orienter Gauche. A moins qu'il ne fût préférable d'attendre encore un peu, le temps de découvrir autre chose de suspect ?

Et l'incident d'hier pourrait bien faire l'affaire. Clarice errait dans le couloir du côté de la cabine de mister Aono quand elle avait été attirée par des bruits on ne peut plus étranges. De l'intérieur provenaient des craquements secs, comme si quelqu'un était méthodiquement en train de casser le mobilier. S'armant de courage, Clarice avait frappé à la porte.

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D'un coup elle s'était ouverte en grand. Dans l'embrasure avait surgi le Japonais - complètement nu, si ce n'était un pagne noué autour de ses hanches. Son corps bistré luisait de sueur, ses yeux étaient injectés de sang.

Voyant Clarice, il avait murmuré d'une voix sifflante : " Tikussio ! "

Sa question préparée d'avance (" N'auriez-vous pas avec vous, monsieur Aono, quelques-unes de ces merveilleuses estampes japonaises dont j'ai tellement entendu parler ? ") lui était sortie de la tête, et Clarice avait manqué défaillir. Il allait l'attirer de force à l'intérieur de la cabine, se jeter sur elle ! Ensuite il la découperait en morceaux et la balancerait à la mer. Rien n'était plus simple. Et c'en serait fini de Clarice Stamp, lady anglaise bien éduquée, pas très heureuse, mais qui espérait encore tant de la vie.

Clarice avait balbutié qu'elle s'était trompée de porte. Aono l'avait regardée en silence, le souffle court. Une odeur aigre émanait de lui.

Peut-être était-il tout de même préférable d'en parler au commissaire.

Un peu avant le five o'clock, Clarice se posta près de la porte du Windsor pour surveiller l'arrivée du policier. Elle commença à lui faire part de ses réflexions, mais le malotru l'écouta d'un drôle d'air, lui jetant des regards acérés et moqueurs comme s'il écoutait la confession de quelque acte inconvenant.

A un moment, il marmonna dans ses moustaches :

- C'est vraiment à celui qui dira le plus de mal

de son voisin.

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Puis, ayant écouté jusqu'au bout, il demanda de but en blanc :

- Son papa et sa maman vont bien ?

- Les parents de qui ? De monsieur Aono ? demanda Clarice, éberluée.

- Non, mademoiselle, les vôtres.

- J'ai perdu mes parents quand j'étais petite, répondit-elle en regardant le policier avec effroi tout en ajoutant intérieurement : " Seigneur, ce n'est pas un bateau mais une maison de fous flottante. "

- C'est exactement ce dont je voulais avoir confirmation, acquiesça Gauche, l'air satisfait.

Puis, fredonnant un chanson inconnue de Clarice, il entra le premier dans le salon, affichant, cette fois ouvertement, sa goujaterie.

La discussion avait laissé un arrière-goût désagréable à Clarice. Finalement, en dépit de leur prétendue galanterie, les Français n'étaient pas des gentlemen. Certes, ils pouvaient faire illusion, vous tourner la tête, vous éblouir par quelque geste théâtral, vous envoyer cent rosés rouges dans votre chambre d'hôtel (là, Clarice eut une grimace de dégoût), mais il ne fallait pas s'y fier. Le gentleman anglais était peut-être quelque peu insipide, mais il savait ce que signifiaient devoir et probité. Alors que le Français vous met en confiance et immanquablement vous trahit.

En fait, ces généralités n'avaient pas de rapport direct avec le commissaire Gauche. D'autant que son étrange conduite s'expliqua rapidement, et cela de la manière la plus inquiétante.

Alors qu'il avait observé jusque-là un silence inhabituel, suscitant la nervosité générale, brus-

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quement il se mit à regarder Clarice dans le blanc des yeux et dit :

- Tenez, à propos (ou plutôt mal à propos), vous, mademoiselle Stamp, vous m'avez interrogé l'autre fois au sujet de Marie Sanfon. Vous savez, cette dame censée avoir vu lord Littleby quelque temps avant sa mort.

Surprise, Clarice tressaillit, tandis que les autres se taisaient et fixaient avec curiosité le commissaire, ayant reconnu l'intonation particulière annonçant le début d'une de ces " petites anecdotes " qu'il distillait avec force détails.

- J'avais promis de vous parler de cette personne. Eh bien, le moment est venu, poursuivit Gauche tout en continuant de darder sur Clarice un regard que celle-ci trouvait de plus en plus déplaisant. Ma petite histoire sera longue, mais vous n'allez pas vous ennuyer, car il s'agit d'une femme peu ordinaire. Et d'ailleurs, qu'est-ce qui nous presse ? Nous sommes parfaitement bien ici, à manger des petits gâteaux et à boire de l'orangeade. Mais si quelqu'un a à faire, surtout qu'il ne se gêne pas, le père Gauche ne s'en vexera pas.

Personne ne bougea.

- Alors, je vous raconte l'histoire de Marie Sanfon ? demanda le commissaire avec une fausse bonhomie.