1. Oh, je vous en prie, cela est plus que suffisant. Mon chéri, ce doit être terriblement lassant pour toi de traduire toutes ces bêtises.
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sujet est délicat), une naissance était attendue au sein de la famille régnante. L'accouchement se révéla difficile. Auprès de la parturiente, se trouvait le médecin de la cour, l'honorable docteur Vogel. Puis, enfin, la chambre retentit d'un cri de nouveau-né. Lorsque la grande-duchesse, à qui la douleur avait fait perdre connaissance pendant quelques minutes, rouvrit les yeux et d'une voix faible demanda : " Ah, herr professer, montrez-moi mon bébé ", le docteur, d'un air profondément troublé, tendit à Son Altesse un charmant petit braillard café au lait. La grande-duchesse perdit de nouveau connaissance, tandis que, passant la tête à la porte, le docteur, d'un doigt craintif, faisait signe au grand-duc de venir, ce qui représentait un grave manquement à l'étiquette.
Il était manifeste que le commissaire éprouvait un malin plaisir à raconter cette histoire aux wind-soriens plutôt guindés. Il était peu probable que le rapport de police renfermât tous ces détails. A l'évidence Gauche en rajoutait. Il zézayait lorsqu'il faisait parler la duchesse et choisissait volontairement des mots du langage relevé, trouvant visiblement cela plus drôle ainsi. Clarice ne se considérait pas comme une aristocrate, mais elle grimaça néanmoins, jugeant de mauvais goût cette façon de railler les personnages princiers. Sir Reginald, baronet et rejeton d'une antique lignée, fronça pour sa part les sourcils. Mais, semble-t-il, ces réactions ne firent qu'ajouter de la verve au récit du commissaire.
- Son Altesse ne prit pas ombrage du geste du médecin, car l'instant était émouvant, et, dans un élan de tendresse paternel et d'amour conju-
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gai, il se précipita dans la chambre... Je vous laisse imaginer la scène qui suivit : le grand seigneur jurant comme un charretier ; la duchesse tantôt sanglotant, tantôt se justifiant, tantôt s'évanouissant ; le négrillon qui s'égosillait et le médecin figé dans une consternation respectueuse. Finalement, Son Altesse se ressaisit et décida de reporter à plus tard l'enquête concernant son épouse. Pour l'instant il fallait effacer toute trace du scandale. Mais comment ? Jeter discrètement le bébé dans les cabinets ? (Gauche, faisant le clown, porta sa main à ses lèvres.) Je vous demande pardon, mesdames, cela m'a échappé. Il était impossible de se débarrasser de l'enfant - toute la principauté attendait sa naissance. Et, qu'on le veuille ou non, c'eût été un péché. Réunir les conseillers ? Trop de risque de bavardages. Que faire ? C'est alors que, prenant son air le plus révérencieux, le docteur Vogel s'éclaircit la voix et propose le moyen de sauver la situation. Il explique qu'il a une amie, Fràulein von Sanfon, qui est capable d'accomplir des miracles et peut faire tomber du ciel un nouveau-né blanc et même un phénix. Fràulein sait tenir sa langue et, étant une demoiselle bien née, elle ne demandera pas d'argent en échange de son service. Toutefois, elle apprécie énormément les objets précieux anciens... Bref, deux heures plus tard, dans le berceau habillé de satin, reposait déjà un adorable bébé, plus blanc qu'un cochon de lait et même pourvu de petits cheveux blonds. Quant au malheureux négrillon, on l'emporta loin du palais, vers une destination inconnue. On expliqua d'ailleurs à Son Altesse que l'innocent bam-
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bin serait conduit sous d'autres latitudes où il serait confié à de braves gens. Ainsi, tout s'arrangea pour le mieux. Reconnaissant, le duc chargea le docteur de transmettre à Fràulein von Sanfon une merveilleuse petite tabatière de diamant portant son monogramme, accompagnée d'un mot de remerciement et de la demande verbale de quitter le territoire de la principauté pour ne plus jamais y remettre les pieds. Exigence à laquelle la délicate demoiselle accéda sans tarder. (Gauche, n'y tenant plus, éclata de rire.) Au matin, après le scandale qui avait duré toute la nuit, le grand-duc se décida enfin à examiner un peu mieux son héritier. Il sortit dédaigneusement le marmot de son berceau, le tourna dans tous les sens et, tout à coup, découvrit, pardonnez-moi, sur son derrière, un petit grain de beauté en forme de cour, strictement identique à celui que portait Son Altesse sur la partie la plus charnue de son anatomie et que portaient avant lui feu son vater, son grossvater et ainsi de suite jusqu'à la septième génération. Au comble de la perplexité, le duc envoya chercher le médecin de la cour, mais il se trouva que le docteur Vogel était parti durant la nuit pour un lieu inconnu, abandonnant sa femme et ses huit enfants.
Gauche partit d'un rire gras, se racla la gorge et leva les bras en l'air. Quelqu'un pouffa discrètement, madame Kléber couvrit pudiquement sa bouche de sa main. Le policier reprit son récit :
- L'enquête ordonnée à la hâte établit que le médecin de la cour avait depuis quelque temps une conduite étrange et qu'il aurait même été vu dans les maisons de jeux de la ville voisine de Baden,
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cela en compagnie d'une jeune personne ressemblant fort, d'après les descriptions, à Fràulein von Sanfon. (Le policier prit un air grave.) Le docteur fut retrouvé deux jours plus tard dans un hôtel de Strasbourg. Mort. Il avait absorbé une dose fatale de laudanum et laissé ce mot : " Je suis seul coupable de tout. " Un suicide évident. Le véritable coupable ne faisait aucun doute, mais allez donc le prouver. Pour ce qui était de la tabatière, c'était un cadeau du grand-duc, et il y avait en plus le petit mot de remerciement. Quant à un procès, Leurs Altesses avaient plus à y perdre qu'à gagner. Deux points restaient cependant mystérieux : comment avait-on procédé à l'échange entre le petit prince et le négrillon et où, dans ce pays de blonds aux yeux bleus, avait-on déniché un bébé chocolat ? Il est vrai que selon certaines informations, peu avant l'histoire que je viens de conter, Marie Sanfon avait à son service une femme de chambre sénégalaise...
- Dites-moi, commissaire, déclara Fandorine quand les rires se turent (ils étaient quatre à manifester leur hilarité : le lieutenant Reynier, le docteur Truffo, le professeur Sweetchild et madame Kléber), Marie Sanfon est-elle si bien de sa personne qu'elle soit capable de tourner la tête à n'importe quel homme ?
- Non, elle n'a rien de spécial. Il est partout indiqué que son apparence est tout ce qu'il y a de plus ordinaire, sans aucun signe particulier. (Gauche enveloppa Clarice d'une regard appuyé et plein d'insolence.) Elle modifie à volonté la couleur de ses cheveux, ses manières, son accent, son style vestimentaire. Mais, visiblement, il y a quelque
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chose chez cette femme. De par mes fonctions, j'en ai vu de toutes les couleurs. Or les plus redoutables femmes fatales sont rarement des beautés. Sur les photographies, rien en elles ne retient l'attention, mais quand on les voit en vrai, on sent comme des étincelles qui vous picotent. L'homme, plus qu'il ne se laisse attraper par un nez droit et de longs cils, sait flairer une odeur particulière.
- Je vous en prie, commissaire, fit Clarice, remettant à sa place le grossier personnage. Vous êtes en compagnie de dames.
- Je suis en compagnie de suspects, répliqua Gauche avec un calme olympien. Et vous en faites partie. Qu'est-ce qui me dit que mademoiselle Sanfon n'est pas ici, à cette table ?
Et il planta son regard droit dans les yeux de Clarice. Cela ressemblait de plus en plus à un mauvais rêve. Elle commençait à avoir du mal à respirer.