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on peut faire un petit voyage en train, dans un compartiment particulier. A Venise, par exemple, les gens font de la gondole. Nous y sommes allés, vous et moi, vous vous souvenez ? Rappelez-vous l'eau qui venait lécher les marches du perron de notre hôtel.

J'ai du mal à me concentrer, je ne cesse de m écarter de mon sujet. Donc, Sweeîchild partit en calèche, et je restai à côté de la douane. Désemparé, pensez-vous ? Pas le moins du monde. Aussitôt une idée me vint à l'esprit, et je me calmai presque immédiatement. En attendant le retour de Sweetchild, je fis un saut à la quincaillerie marine et achetai un nouveau sextant, encore mieux que le précédent, ainsi qu'un guide de navigation avec les formules astronomiques. Maintenant je peux calculer la position du navire beaucoup plus rapidement et de manière plus précise, si bien qu'on ne m'aura pas facilement.

J'attendis six heures et trente-huit minutes. Je restai assis sur un banc, à regarder la mer. A penser à vous.

Quand Sweetchild revint, je fis mine de somnoler. Il passa rapidement devant moi, persuadé que je ne l'avais pas vu.

A peine avait-il disparu derrière le bâtiment de la douane que je me précipitai vers son cocher. Pour six pence, le Bengali me raconta où était allé notre cher professeur. Reconnaissez, chère Emily, que j'ai fait preuve dans cette affaire d'une certaine habileté.

Les informations obtenues ne firent que conforter mes premiers soupçons. Du port, Sweetchild s'était fait conduire directement au télégraphe. Il y avait passé une demi-heure, puis il était retourné quatre fois à la poste. Le cocher me dit : " Sahib, très, très nerveux. Il va, il vient. Il dit aller au bazar, il tape

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moi dans le dos, retourner à la poste, vite, vite. " Bref, il est évident que Sweetchild a tout d'abord envoyé une dépêche à quelqu'un et qu'ensuite il a attendu avec impatience la réponse. D'après le Bengali, la dernière fois qu'il est sorti de la poste, il était " tout drôle, avec petit papier dans main ". Ensuite il s'est fait reconduire au bateau. Sans doute avait-il reçu sa réponse.

J'ignore ce qu'elle contient, mais il est absolument évident que le professeur, ou qui soit-il en réalité, a des complices.

Cela se passait il y a trois jours. Depuis, on dirait que Sweetchild n 'est plus le même. Comme je vous l'ai déjà écrit, il n'arrête pas de parler de pierres précieuses, mais, parfois, le voilà qui s'assied quelque part sur le pont et se met à dessiner frénétiquement - sur sa manchette et même sur son mouchoir.

Ce soir, il y avait bal au Grand Salon. Je vous ai déjà décrit cette salle grandiose, qu'on croirait tout droit ramenée de Versailles ou de Buckingham Palace. Dorures un peu partout, murs entièrement couverts de miroirs, lustres électriques dont les pendeloques de cristal tintent harmonieusement au rythme du léger tangage. L'orchestre (au demeurant tout à fait correct) a principalement joué des valses de Vienne, or, vous ne l'ignorez pas, je trouve cette danse inconvenante, raison pour laquelle je suis resté dans un coin, l'oil sur Sweetchild. Il avait l'air de s'amuser comme un fou, invitant tantôt une dame tantôt une autre, sautant comme un cabri, leur écrasant impitoyablement les pieds, sans être aucunement gêné pour autant. J'ai quelque peu laissé mon esprit vagabonder, me rappelant le temps où nous dansions ensemble et cette grâce avec

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laquelle votre main gainée de blanc reposait sur mon épaule. Brusquement, j'ai vu Sweetchild trébucher et manquer de faire tomber sa cavalière. Sans même s'excuser, d'un pas rapide, courant presque, il se précipita vers le buffet. Sa cavalière, désemparée, resta plantée au milieu de la salle. Quant à moi, cette brusque fringale me parut bizarre.

En fait, Sweetchild ne regarda même pas les plats couverts de petits-fours, de fromages et de fruits. D'un support en argent, il arracha une serviette en papier et, plié en deux, il se mit à y gribouiller furieusement quelque chose. Au milieu de la foule, sans se gêner, un comble ! Brûlant de curiosité, j'avançai d'un pas nonchalant dans sa direction. Mais Sweetchild s'était déjà redressé, avait plié la serviette en quatre et s'apprêtait visiblement à la fourrer dans sa poche. Hélas, je n'avais pas eu le temps de regarder par-dessus son épaule. Je tapai intérieurement du pied, et j'allais rebrousser chemin quand je vis mister Fandorine s'approcher de la table avec deux coupes de Champagne. Il en tendit une à Sweetchild et garda la seconde pour lui. J'entendis le Russe dire : " Ah, cher professeur, c'est fou ce que vous pouvez être distrait ! Vous venez de glisser une serviette sale dans votre poche. " Sweetchild se troubla, sortit de sa poche la serviette en papier et en fit une boule qu'il jeta sous la table. Je me joignis à eux sans tarder et engageai à dessein la conversation sur la mode, sachant que l'indianiste en aurait vite assez et s'en irait. C'est exactement ce qui se passa.

Dès que, après s'être excusé, il nous eut laissés tous les deux, mister Fandorine murmura d'un ton de conspirateur : " Eh bien, sir Reginald, qui de nous va se glisser sous la table ? " Je compris alors que je

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n'étais pas le seul à trouver suspecte la conduite du professeur, le diplomate également. En l'espace d'une seconde, s'instaura entre nous une totale complicité. " Oui, mais ce n'est guère convenable ", ajoutai-je. Après s'être assuré que personne ne pouvait nous entendre, mister Fandorine proposa : " Faisons cela loyalement : l'un de nous trouve un bon prétexte et l'autre va chercher sous la table ". J'acquiesçai et commençai à réfléchir, mais rien de valable ne me vint à l'esprit. " Eurêka ! " murmura mon complice, et d'un geste rapide, presque imperceptible, il défit un de mes boutons de manchette en or. Celui-ci tomba par terre, et, du bout de sa chaussure, le diplomate le poussa sous la table. " Sir Reginald, prononça-t-il suffisamment fort pour être entendu des personnes qui se tenaient à proximité. J'ai l'impression que vous venez de perdre un bouton de manchette. "

Un accord est un accord. Je m'accroupis et regardai sous la table. La serviette en papier se trouvait tout près, mais, en revanche, le maudit bouton de manchette avait roulé jusqu'au mur, or la table était assez large. Imaginez le tableau : votre mari rampant à quatre pattes sous la table et présentant à la salle la face la moins imposante de sa personne. Le retour fut encore plus embarrassant. Emergeant de sous la table, je tombai nez à nez avec deux jeunes dames en pleine conversation avec mister Fandorine. Découvrant ma tête rousse à hauteur de leurs genoux, les dames poussèrent des cris effarouchés, tandis que mon perfide complice prononçait avec le plus grand calme : " Permettez-moi de vous présenter le baronet Milford-Stoa-kes. " Les dames laissèrent tomber sur moi un regard glacial et s'éloignèrent sans un mot. Ecumant de rage, je bondis sur mes pieds et m'écriai : " Sir, vous avez