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Le suisse jaugea le petit fonctionnaire hors de lui d'un regard incrédule, mais disparut néanmoins derrière la porte. Certes, cette canaille n'alla pas jusqu'à proposer au visiteur d'entrer.

Après avoir patienté un bon moment, Fandorine était sur le point de forcer la porte quand le cerbère à la gueule renfrognée et aux favoris luisants surgit de nouveau.

- Pour ce qui est de vous recevoir, Son Honneur peut vous recevoir, mais elle ne parle pas très bien notre langue et mister Cunningham n'a pas le temps de faire l'interprète, il est occupé. A moins que vous puissiez vous expliquer en français...

Au ton qu'il avait employé, on comprenait que le suisse croyait peu probable cette éventualité.

- Je peux même m'expliquer en anglais, lança sèchement Eraste Pétrovitch. Où dois-je aller ?

- Je vous accompagne. Suivez-moi.

Après avoir traversé une entrée proprette, tapissée de damas, puis un couloir inondé de soleil grâce à une succession de hautes fenêtres hollandaises, Fandorine suivit le janissaire jusqu'à une porte blanche, ornée de dorures.

Eraste Pétrovitch n'appréhendait aucunement d'avoir à converser en anglais. Dès sa plus tendre

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enfance, il avait en effet été confié aux bons soins de nanny Lizbeth (Mrs Jayson, dans les moments de sévérité), une authentique nurse anglaise. C'était une vieille fille affectueuse et attentive mais guindée à l'extrême, qu'il convenait d'appeler Mrs et non Miss, eu égard à sa noble fonction. Lizbeth avait enseigné à son élève à se lever à six heures et demie du matin en été et à sept heures et demie en hiver, à faire de la gymnastique jusqu'à la première sueur avant de se laver à l'eau froide et de se brosser les dents en comptant jusqu'à deux cents, à ne jamais manger jusqu'à satiété, ainsi que toute une kyrielle d'autres choses absolument indispensables à un gentleman.

A son coup frappé à la porte répondit une douce voix féminine :

- Corne in ! Entrez !

Eraste Pétrovitch remit sa casquette au suisse et entra.

Il se retrouva dans un vaste bureau richement meublé, au milieu duquel trônait une immense table de travail en acajou. A la table était assise une dame grisonnante, d'apparence non seulement agréable mais extraordinairement chaleureuse. Derrière son pince-nez à monture d'or, ses petits yeux d'un bleu éclatant brillaient d'intelligence et d'aménité. Avec son nez de canard et sa large bouche souriante, son visage ingrat mais en même temps très mobile plut immédiatement à Eraste Pétrovitch

II se présenta en anglais mais décida dans un premier temps de taire le but de sa visite.

- Vous avez une merveilleuse prononciation, sir, le félicita lady Esther dans la même langue, en prenant soin de bien articuler chaque syllabe. J'espère que notre redoutable Timothy... Timofeï ne vous a

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pas trop effrayé, au moins ? J'avoue que moi-même il me fait peur, mais des personnalités officielles viennent souvent à la direction, et Timofeï est alors irremplaçable, mieux qu'un laquais anglais. Mais asseyez-vous donc, jeune homme. Tenez, là, dans le fauteuil, vous serez plus à votre aise. Ainsi, vous êtes de la police criminelle ? Ce doit être un travail très intéressant. Et que fait votre père ?

- Il est mort.

- Je suis désolé, sir. Et votre maman ?

- Aussi, grommela Fandorine, mécontent de la tournure que prenait la discussion.

- Malheureux enfant. Je sais combien vous devez vous sentir seul. Voici quarante ans que j'aide de pauvres garçons comme vous à échapper à leur solitude et à trouver leur voie.

- A trouver leur voie, milady ? interrogea Eraste Pétrovitch, ne comprenant pas bien.

- Oh oui, s'anima lady Esther, enfourchant apparemment son dada. Trouver sa voie est la chose essentielle dans la vie de tout individu. Je suis profondément convaincue que chaque être humain possède un talent unique, que chacun recèle un don divin. La tragédie de l'humanité consiste en ceci que nous ne savons pas, voire que nous n'essayons même pas de découvrir et de développer ce don chez l'enfant. Pour nous, le génie est rarissime et même miraculeux, mais en réalité, qu'est-ce qu'un génie ? C'est tout simplement un homme qui a eu de la chance. Un homme dont le destin a voulu que les circonstances de la vie le poussent naturellement à choisir la bonne voie. Exemple classique : Mozart. Il est né d'un père musicien et, dès son plus jeune âge, il a baigné dans un milieu qui a pu nourrir de façon idéale le

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talent dont l'avait gratifié la nature. Maintenant, imaginez, cher sir, que Wolfgang Amadeus soit né dans une famille de paysans. Il aurait fait un très mauvais berger, tout juste bon à distraire les vaches en jouant divinement du pipeau. Né dans une famille de soldats, il aurait terminé petit officier sans talent, féru de marches militaires. Oh, croyez-moi, jeune homme, chaque enfant, chaque enfant sans exception recèle en lui un trésor caché. Seulement, ce trésor, il faut savoir l'exhumer ! Il existe un charmant écrivain nord-américain du nom de Mark Twain. Je lui ai suggéré une idée de récit dans lequel les gens seraient appréciés non pas en fonction de ce qu'ils ont effectivement réalisé mais sur la base de leur potentiel, du talent que la nature a mis en eux. Il en ressortira alors que le plus grand stratège de tous les temps est un obscur tailleur qui n'a jamais servi dans l'armée, et que le plus grand peintre n'a jamais tenu un pinceau dans sa main parce qu'il a passé toute son existence à travailler comme savetier. Tout mon système d'éducation a pour objectif de faire en sorte que le grand stratège se retrouve immanquablement dans l'armée et que le grand peintre ait suffisamment tôt accès aux couleurs. Avec patience et perspicacité, mes pédagogues sondent la structure mentale de chaque pupille, cherchant en eux l'étincelle divine, et ils la trouvent dans neuf cas sur dix !

- Ah, ah, ce qui signifie tout de même qu'elle n'est pas dans tous ! fit remarquer Fandorine en pointant un doigt triomphant.

- Si, dans tous, cher jeune homme, absolument dans tous. Simplement, nous, les pédagogues, ne sommes pas suffisamment compétents. Il se peut aussi qu'un enfant possède un talent qui n'a pas son

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application dans le monde contemporain. Cet individu aurait peut-être été indispensable dans la société primitive ou bien encore son génie sera-t-il recherché dans un lointain avenir, dans un domaine dont aujourd'hui nous ne soupçonnons même pas l'existence.

- Pour ce qui est de l'avenir, d'accord, je ne discuterai pas, mais pour la société primitive, je ne vois pas très bien, objecta Fandorine, se laissant malgré lui entraîner dans la discussion. De quels talents voulez-vous parler ?

- Je l'ignore moi-même, mon enfant, répondit lady Esther avec un sourire désarmant. Disons, par exemple, le don de deviner l'emplacement d'une source souterraine. Ou encore le don de flairer la présence d'une bête sauvage dans la forêt. Peut-être la capacité à distinguer les racines comestibles de celles qui ne le sont pas. Je ne sais qu'une chose : dans ces temps reculés, de tels individus étaient les vrais génies. Quand à mister Darwin et Herr Scho-penhauer, nés dans une grotte, ils auraient fait figure de sombres imbéciles au sein de leur tribu. Et à ce propos, j'ajouterai que ces enfants que l'on considère de nos jours comme mentalement attardés possèdent eux aussi un don. C'est, bien sûr, un talent de nature non rationnelle, mais pas moins précieux pour autant. A Sheffield, j'ai un esthernat spécialement réservé à ces jeunes qui sont exclus de la pédagogie traditionnelle. Dieu, de quels prodigieux talents font preuve ces garçons ! Il y a là-bas un enfant qui, à près de treize ans, sait à peine parler, mais qui guérit n'importe quelle migraine par simple imposition des mains. Un autre - celui-là est totalement muet - est capable de retenir son souffle pendant quatre minu-

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tes et demie. Un troisième chauffe un verre d'eau par son seul regard, vous imaginez ?