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- Incroyable ! Mais pourquoi seulement des garçons ? Et les filles ? Lady Esther écarta les bras en soupirant.

- Vous avez raison, mon ami. Il faudrait en effet travailler aussi avec les filles. Toutefois, l'expérience m'a appris que les talents propres au sexe féminin sont bien souvent d'une nature telle que la morale de la société actuelle n'est pas prête à les apprécier à leur juste valeur. Nous vivons une époque dominée par les hommes, nous devons en tenir compte. Dans la société où ce sont les hommes qui tirent les ficelles, une femme hors du commun, talentueuse, suscite la suspicion et l'hostilité. Je ne voudrais pas que mes filles se sentent malheureuses.

- Et à part cela, comment est bâti votre système ? Comment procède-t-on, disons, à la sélection des enfants ? demanda Eraste Pétrovitch avec la plus vive curiosité.

- Vraiment, cela vous intéresse ? se réjouit la baronne. Venez avec moi dans le bâtiment scolaire et vous verrez tout de vos propres yeux.

Avec une agilité étonnante pour son âge, elle bondit de son siège, toute disposée à faire le guide.

Fandorine s'inclina respectueusement, et milady entraîna le jeune homme, le faisant tout d'abord passer par un couloir puis par la longue galerie qui menait au bâtiment principal.

En chemin, elle raconta :

- Cette institution est toute nouvelle, elle a été ouverte il y a trois semaines, et notre travail n'en est qu'à son début. Mes gens ont recueilli - dans les refuges pour orphelins et même, pour certains, directement

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dans la rue - cent vingt garçons entre quatre et douze ans. Au-delà de cet âge, il est difficile d'en faire quelque chose, la personnalité est déjà affirmée. Pour commencer, nous avons réparti les garçons par tranches d'âge, chaque groupe ayant son maître attitré, spécialiste d'une période particulière de l'enfance. Le rôle principal du maître consiste à observer les enfants et, progressivement, à leur confier différentes tâches simples à exécuter. Ces tâches s'apparentent à des jeux, mais, grâce à elles, il est facile de déterminer l'orientation générale de la personnalité de chacun. Au cours de cette première étape, il convient d'identifier ce qui, dans un enfant donné, est le plus talentueux : le corps, la tête ou l'intuition. Ensuite, les enfants seront de nouveau répartis en groupes, mais cette fois non plus selon leur âge mais en fonction de leur profil : les intellectuels, les artistes, les manuels, les leaders, les sportifs et ainsi de suite. Peu à peu, le profil s'affine, et il n'est pas rare que les garçons les plus âgés bénéficient d'une préparation individuelle. Comme je vous l'ai dit, je travaille avec les enfants depuis quarante ans, et vous n'imaginez pas le degré de réussite qu'ont atteint beaucoup de mes pupilles, cela dans les domaines les plus

divers.

- C'est grandiose, milady ! s'émerveilla Eraste Pétrovitch. Mais où trouvez-vous donc d'aussi remarquables pédagogues ?

- Je paie très bien mes enseignants, car la pédagogie est la plus importante de toutes les sciences, fit la baronne avec toute la force de sa conviction. En outre, beaucoup de mes anciens élèves expriment le désir de rester dans les esthernats en tant qu'éducateurs. Ce qui est bien naturel. Après tout, l'esthernat est l'unique famille qu'ils aient jamais connue.

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Ils pénétrèrent dans un vaste hall de récréation sur lequel donnaient plusieurs salles de classe.

- Où vais-je donc vous emmener ? s'interrogea lady Esther. Tenez, la salle de physique, par exemple. Mon merveilleux ami le docteur Blank y donne en ce moment même un cours expérimental. C'est un ancien de mon esthernat de Zurich, un physicien génial. Pour l'attirer à Moscou, je lui ai fait aménager un laboratoire pour ses expériences sur l'électricité. En contrepartie, il doit montrer aux enfants toutes sortes de tours et de phénomènes amusants afin de susciter leur intérêt pour la physique.

La baronne frappa à l'une des portes, et ils jetèrent un coup d'oil dans la classe. Assis à leur pupitre, se trouvaient une dizaine de garçonnets âgés de onze ou douze ans, vêtus d'un uniforme bleu portant sur le col la lettre E brodée en fils d'or. Tous retenaient leur souffle en regardant le jeune monsieur à l'air renfrogné, aux énormes favoris, à la redingote d'une propreté douteuse et à la chemise défraîchie qui faisait tourner une roue de verre d'où fusaient des étincelles bleues.

- Ich bin sehr beschàftigt, milady ! Spâter, spàterl ! cria le docteur Blank avec irritation.

Puis, s'adressant aux enfants, il dit dans un russe approximatif : " Maintenant, mezieus, vous voir vrai petit arc-en-ziel ! Le nom est Blank Regenbogen, " Arc-en-ziel de Blank ". Z'est moi inventer quand jeune comme vous.

De l'étrange roue jusqu'à la table encombrée de tous les appareils de physique possibles et imaginables, s'étira brusquement un petit arc-en-ciel à sept cou-

1. Je suis très occupé, milady ! Après, après !

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leurs, d'un éclat extraordinaire, qui arracha aux enfants un cri émerveillé.

- Un peu fou, mais un vrai génie, murmura lady Esther à Fandorine.

Au même moment, un hurlement d'enfant se fit entendre.

- Mon Dieu ! s'écria milady en portant la main à son cour. Cela venait de la salle de gymnastique ! Vite, allons-y !

Elle se précipita dans le couloir, Fandorine à sa suite. Ensemble, ils firent irruption dans une grande salle claire dont le sol était presque entièrement recouvert de matelas de cuir. Le long des murs étaient disposés les équipements sportifs les plus divers : espaliers suédois, anneaux, cordes à grimper, tremplins. Les fleurets et les masques d'escrime côtoyaient les gants de boxe et les haltères. Une bande de gamins de six ou sept ans étaient agglutinés autour d'un des tapis. Ecartant les enfants, Eraste Pétrovitch vit un garçonnet qui se tordait de douleur et au-dessus duquel était penché un jeune homme d'une trentaine d'années en maillot de gymnastique. Il avait des cheveux bouclés d'un roux flamboyant, des yeux verts et un visage volontaire, entièrement parsemé de taches de rousseur.

- Eh bien, eh bien, mon mignon, disait-il en russe, avec un léger accent. Montre-moi ta petite jambe, n'aie pas peur. Je ne te ferai pas mal. Sois un homme, ne pleure pas. Fellfrom thé rings, m'iady, expliqua-t-il à la baronne. Weak hand. I am afraid thé ankle is broken. Would you please tell Mr Izyumoff1 ?

1. Il est tombé des anneaux, milady. Il n'a pas de force dans les mains. Je crains qu'il ne se soit cassé la cheville. Pourriez-vous prévenir monsieur Izioumov, s'il vous plaît ?

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Milady acquiesça sans un mot et, entraînant Eraste Pétrovitch avec elle, elle sortit à la hâte de la salle.

- Je vais chercher notre docteur, monsieur Izioumov, dit-elle précipitamment. Ce sont malheureusement des choses qui arrivent souvent. Les enfants sont les enfants... C'était Gerald Cunningham, mon bras droit. Un ancien de l'esthernat de Londres. Un pédagogue brillant. Il est à la tête de la filiale russe. En six mois, il a appris cette difficile langue qu'est la vôtre et qui me donne tant de mal. L'automne passé, Gerald a ouvert l'esthernat de Pétersbourg, et il est temporairement ici pour m'aider à mettre les choses en place. Sans lui, je suis comme une infirme.

Arrivée devant une porte portant l'inscription Médecin, elle s'arrêta.

- Je vous prie de m'excuser, sir, mais il va falloir interrompre notre entretien. Une autre fois, d'accord ? Revenez demain, nous poursuivrons. A propos, vous vouliez m'entretenir d'une affaire, n'est-ce pas ?

- Rien d'important, milady, répondit Fandorine en rougissant. En fait, je... mais ce sera pour une autre fois. Je souhaite plein succès à votre noble entreprise.

Il s'inclina maladroitement et s'éloigna à la hâte. Eraste Pétrovitch était mort de honte.

* * *

Fandorine, tout piteux, entra dans le bureau de son chef. Les stores étaient tirés et sur la table brûlait une lampe, car le soir commençait à tomber.

- Alors, vous avez pris la méchante dame en flagrant délit ? lança joyeusement Brilling, levant la tête de quelque diagramme compliqué. Laissez-moi deviner. Milady n'a jamais de sa vie entendu parler de mis-