En clignant légèrement les yeux, Akhimas avait dit d'une voix lente : " Que votre fils refuse l'expertise psychiatrique, qu'il se déclare non coupable et qu'il demande à être jugé par un jury. Quant aux avocats qui vous coûtent si cher, renvoyez-les. J'en trouverai un moi-même. "
Etienne Lycol n'avait qu'un regret : que sa mère ne fût plus de ce monde. Elle qui avait tant rêvé de voir son garçon terminer ses études d'avocat et revêtir la robe noire ornée de la cravate blanche rectangulaire I Le coût des études à l'université engloutissait toute sa pension de veuve, elle économisait sur les médecins et sur les médicaments, en conséquence de quoi elle n'avait pas vécu assez longtemps pour assister à cette journée mémorable. Elle était morte
308
au printemps dernier. Etienne avait serré les dents, refusant de se laisser aller. Dans la journée, il courait la ville pour donner des cours et se plongeait la nuit dans ses manuels. Mais il avait réussi à tenir jusqu'au bout Le fameux diplôme, muni du sceau royal rouge, avait été obtenu. Sa mère pouvait être fière de son fils.
Ses camarades d'université, avocats nouvellement promus eux aussi, l'avaient invité à venir " arroser sa robe " dans un restaurant de la banlieue, mais Etienne avait refusé. Il n'avait pas d'argent pour faire la fête et, surtout, il avait envie de rester un peu seul pour se délecter de cette journée. Il descendait donc d'un pas lent le large escalier de marbre du palais de justice où venait de se dérouler la cérémonie officielle. Toute la ville, avec ses flèches, ses tours, ses toits ornés de statues, s'étendait à ses pieds, en bas de la colline. Etienne s'était arrêté, heureux de contempler ce paysage qui lui paraissait accueillant et chaleureux. Bruxelles avait l'air d'ouvrir ses bras au tout nouveau maître Lycol, lui promettant une multitude de surprises - essentiellement des bonnes, bien entendu.
Tout le monde sait cependant que le diplôme n'est que la moitié du chemin. Sans amis et sans relations utiles, on ne saurait trouver de bons clients. De toute façon, il n'avait pas les moyens d'ouvrir un cabinet. Il lui faudrait entrer comme collaborateur à l'étude de maître Wiener ou celle de maître Van Gelen. Mais qu'importé, on lui attribuerait tout de même un salaire.
Pressant contre sa poitrine le maroquin contenant le précieux diplôme, Etienne Lycol avait présenté son visage au chaud soleil de septembre et plissé les paupières avec un intense sentiment de plénitude.
C'est dans cette position ridicule que l'avait surpris Akhimas Velde.
Celui-ci avait déjà repéré le jeune homme dans la salle, alors que s'élevaient les discours ennuyeux et grandiloquents.
309
Par son genre, le garçon correspondait parfaitement à ce qu'il cherchait : agréable à regarder, sans être vraiment bel homme. Corps fluet, épaules étroites. Grands yeux respirant l'honnêteté. Quand il était monté à la tribune pour prêter serment, sa voix s'était révélée idéale également: sonore, juvénile, vibrante d'émotion. Mais, mieux que tout, on voyait immédiatement qu'il n'était pas un fils à papa, mais quelqu'un qui venait du peuple, un garçon arrivé à la force du poignet.
Pendant que se poursuivait l'interminable cérémonie, Akhimas avait eu tout le temps de prendre ses renseignements. Ses derniers doutes s'étaient dissipés: il avait trouvé l'homme de la situation. Le reste était du détail.
S'approchant doucement, Akhimas s'était éclairci la voix.
Etienne avait sursauté, ouvert les yeux et s'était retourné. Il avait devant lui, venu d'on ne sait où, un homme du monde vêtu d'une redingote de voyage et porteur d'une canne. L'inconnu avait des yeux sérieux, attentifs. Et d'une couleur très inhabituelle - extrêmement claire. " Maître Lycol ? " avait demandé l'homme avec un léger accent. C'était la première fois que quelqu'un appelait Etienne " maître ", et c'était bien agréable.
Comme il fallait s'y attendre, le jeune homme s'était d'abord illuminé de joie en apprenant qu'on lui proposait de se charger d'une affaire, mais en entendant le nom de son client éventuel, il avait été pris de panique. Pendant qu'il se révoltait, agitant les bras et répétant que jamais et pour rien au monde il n'accepterait de défendre ce monstre infâme, Akhimas avait gardé le silence. Il n'avait repris la parole qu'au moment où, ayant épuisé ses réserves d'indignation, Lycol avait prononcé d'une voix éteinte: " D'ailleurs, je ne suis pas à la hauteur d'une affaire pareille. Voyez-vous, monsieur, j'ai encore très peu d'expérience, je viens tout juste d'obtenir mon diplôme. "
310
C'était maintenant à Akhimas de jouer. Il avait dit : " Vous voulez travailler pour une misère durant vingt ou trente ans en accumulant de l'argent et de la gloire pour d'autres avocats ? En 1900 environ, c'est vrai, vous aurez fini par rassembler les centimes nécessaires pour ouvrir votre propre cabinet, mais d'ici là vous serez devenu un pauvre type, chauve, édenté, malade du foie, et, surtout, vous aurez épuisé toute votre force vitale. Elle aura filé goutte à goutte entre vos doigts, cher maître, en échange des trois sous amassés. Je vous propose, moi, un tout autre destin, et tout de suite. A vingt-trois ans, vous aurez déjà beaucoup d'argent et un nom. Cela, je tiens à le préciser, même si le procès est perdu. Dans votre profession, le nom est encore plus important que l'argent. Il est vrai que votre gloire aura un petit parfum de scandale, mais c'est mieux que de passer sa vie à être troisième couteau chez les autres. Pour ce qui est de l'argent, vous en recevrez assez pour ouvrir votre propre cabinet. Beaucoup vous haïront, d'autres en revanche sauront apprécier le courage d'un jeune avocat qui n'aura pas eu peur d'aller à rencontre de la société tout entière. "
Akhimas avait observé une courte pause, afin de laisser au jeune homme le temps de prendre conscience de ce qu'il venait d'entendre. Puis il était passé à la seconde partie de son discours qui, à son avis, devait avoir sur le gamin un effet décisif.
" Mais peut-être avez-vous simplement peur ? Je vous ai entendu jurer solennellement de "défendre la justice et le droit de chacun à être défendu, quels que soient les obstacles et les pressions". Savez-vous pourquoi c'est précisément vous que j'ai choisi au milieu de toute la promotion ? Parce que vous êtes le seul à avoir prononcé ces mots en ayant l'air d'y croire vraiment. Du moins est-ce l'impression que j'ai eue. "
311
Etienne se taisait, se sentant avec horreur emporté par un courant impétueux auquel il était impossible de résister. " Mais le plus important, avait dit l'inconnu en baissant sensiblement la voix, c'est que Pierre Fechtel est innocent. Loin d'être un Preneur de Rats, il se trouve victime à la fois d'un malencontreux concours de circonstances et du zèle intempestif de la police. Si vous ne vous en mêlez pas, un homme qui n'a rien fait finira sur l'échafaud. C'est vrai, votre tâche sera très difficile. Vous allez voir se déverser sur vous un torrent d'insultes, personne n'acceptera de témoigner en faveur du "monstre". Mais vous ne serez pas seul. Je vous aiderai. Tout en restant dans l'ombre, je serai vos yeux et vos oreilles. J'ai déjà rassemblé quelques preuves qui, si elles ne confirment pas entièrement l'innocence de Pierre Fechtel, jettent au moins le doute sur les charges de l'accusation. Et j'en trouverai d'autres. "
" Quelles preuves ? " avait demandé Etienne d'une voix faible.
Dans la petite salle du tribunal de Merlin, prévue pour cent places tout au plus, se pressaient au moins trois cents personnes, et une foule dense s'était également rassemblée dans le couloir, sous les fenêtres et sur la place.
L'arrivée du procureur Renan avait été accueillie par un tonnerre d'acclamations. En revanche, quand on avait amené le prisonnier, un homme pâle aux lèvres minces, aux yeux noirs rapprochés et dont les favoris, jadis soignés, poussaient dans tous les sens, un silence de mort s'était d'abord abattu sur la salle, aussitôt suivi par une telle tempête que, dans sa tentative de rétablir l'ordre, le juge Viksen en avait démoli sa clochette.