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Celui-ci avait appelé à la barre le représentant de la défense, et, pour la première fois, tous les regards s'étaient portés sur un jeune homme malingre, perdu dans une robe d'avocat visiblement trop grande pour lui. Tour à tour pâlissant et rougissant, maître Lycol avait bredouillé des propos à peine audibles, puis, à la question impatiente du juge qui lui demandait si son client se reconnaissait coupable, il avait répondu d'une voix anormalement aiguë : " Non, Votre Honneur ! " La salle avait une nouvelle fois explosé d'indignation. " Un jeune homme qui avait l'air si bien ! " avait crié une femme dans l'assistance.

Le procès avait duré trois jours.

La première journée avait été consacrée à l'audition des témoins de l'accusation. En premier lieu les policiers qui avaient découvert la salle des horreurs et qui, ensuite, avaient interrogé le prévenu. Au dire du commissaire, Pierre Fechtel n'avait fait que trembler et se contredire, incapable d'expliquer quoi que ce soit et proposant une somme d'argent considérable pour qu'on le laisse en paix.

Le jardinier qui avait signalé les cris suspects à la police ne s'était pas présenté, mais sa présence n'était pas indispensable. Les témoins cités par le procureur avaient décrit d'une manière très convaincante les mours déréglées et la perversité du jeune Fechtel qui, dans les bordels, exigeait toujours les filles les plus jeunes et les plus délicates. La tenancière d'une maison de tolérance avait raconté la façon dont l'accusé torturait ses " chères petites " avec un fer à friser chauffé à blanc. Mais les malheureuses se laissaient faire, car le vaurien récompensait d'une pièce d'or chacune des brûlures.

La salle avait croulé sous les applaudissements quand l'homme qui avait vu partir dans une voiture la petite marchande de fleurs Lucile Lanoux (dont on avait par la suite retrouvé la tête dans l'un des tonneaux, avec les yeux crevés

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et le nez coupé) avait reconnu en Fechtel l'homme qui vantait les merveilleuses possibilités du piano mécanique.

On avait présenté aux jurés des preuves matérielles : les instruments avec lesquels les victimes étaient martyrisées ainsi qu'un appareil photographique et des plaques trouvés dans la chambre secrète. Monsieur Brulle, le photographe qui, trois ans auparavant, avait enseigné l'art de la prise de vue à Pierre Fechtel, était venu à la barre.

Pour finir, les jurés avaient pu prendre connaissance d'un album de photographies trouvé dans l'horrible cave. Ni le public ni les journalistes n'avaient été autorisés à voir les photographies, mais, en les découvrant, l'un des jurés s'était trouvé mal tandis qu'un autre avait été pris de vomissements.

Maître Lycol restait assis, la tête penchée comme un bon élève, notant soigneusement les témoignages dans un cahier. Quand on lui avait présenté les photos, il était devenu blanc comme un linge et avait chancelé sur sa chaise. " Vas-y, admire, gringalet ! " avait lancé quelqu'un dans la salle.

Le soir, après la clôture de la séance, il y avait eu un incident. Comme Lycol sortait de la salle, la mère de l'une des fillettes assassinées s'était approchée de lui et lui avait craché au visage.

Le deuxième jour, c'était au tour de l'avocat de la défense d'interroger les témoins. Il avait demandé aux policiers s'ils n'avaient pas fait preuve de brusquerie à l'égard de son client. " Mais non, voyons, on l'a cajolé ! " avait persiflé le commissaire sous les rires approbateurs de la salle.

Au témoin de l'enlèvement de Lucile Lanoux, l'avocat avait demandé s'il avait vu de face la personne qui avait emmené la petite marchande de fleurs. " Non ", avait répondu le témoin, qui, en revanche, se souvenait parfaitement de ses favoris.

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Ensuite, maître Lycol avait voulu savoir le genre de clichés que réalisait Pierre Fechtel lors de son apprentissage. On avait appris qu'il photographiait des natures mortes, des paysages et des chatons nouveau-nés. (Cette dernière information avait été accueillie par des sifflements et des cris, à la suite desquels le juge avait ordonné d'évacuer la moitié de la salle.)

En conclusion, l'avocat avait exigé que le jardinier, principal témoin de l'affaire, soit amené de force au tribunal, et la séance avait été suspendue pendant une heure.

Durant cette pause, Lycol avait vu s'approcher le curé de la paroisse qui lui avait demandé s'il croyait en Notre Seigneur Jésus-Christ. Lycol avait répondu que oui et rappelé que Jésus enseignait la miséricorde envers les pécheurs.

Au moment de la reprise, l'huissier avait annoncé que le jardinier n'avait pas été retrouvé et que personne ne l'avait vu depuis trois jours. L'avocat avait remercié poliment et déclaré qu'il n'avait plus de questions à poser aux témoins.

Puis était venue l'heure de gloire du procureur, qui avait fort brillamment conduit l'interrogatoire de l'accusé. Pierre Fechtel n'avait pu répondre de façon satisfaisante à aucune des questions. Il avait considéré longuement les photographies qui lui étaient montrées en avalant sa salive. Puis il avait déclaré qu'il les voyait pour la première fois. Interrogé au sujet de l'appareil photographique de la marque Weber et fils, il avait répondu, après consultation rapide de son avocat, qu'il lui appartenait en effet, mais qu'ayant perdu tout intérêt pour cette forme d'art depuis au moins un an, il l'avait remisé au grenier et ne l'avait plus revu depuis. La question consistant à demander à l'accusé s'il osait regarder en face les parents des fillettes avait provoqué une tempête d'ovations, mais elle avait été retirée à la demande de la défense.

Le soir, en rentrant à l'hôtel, Etienne avait constaté que ses affaires avaient été jetées dehors et traînaient dans la

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boue. Rouge de honte, il avait dû ramper à quatre pattes pour ramasser ses caleçons rapiécés et ses plastrons de chemise sales à faux col de carton.

Toute une foule s'était rassemblée pour observer cette scène, couvrant d'injures le " vendu ". Quand Etienne avait fini de regrouper ses affaires dans son sac de voyage tout neuf, acheté spécialement pour l'occasion, un cabaretier du quartier s'était approché et lui avait décoché deux gifles magistrales en lui déclarant d'une voix tonitruante : " Tiens, en complément de tes honoraires. "

Dans la mesure où aucun des trois hôtels de la ville de Merlin n'acceptait plus d'accueillir Lycol, la mairie avait mis à sa disposition pour la nuit la petite maison du gardien de la poste qui avait pris sa retraite le mois précédent et n'avait pas encore été remplacé.

Au matin, le mur blanc de la maisonnette portait cette inscription au charbon : " Tu crèveras comme un chien ! "

Le troisième jour, le procureur s'était surpassé. Il avait prononcé un réquisitoire remarquable qui avait duré de dix heures du matin à trois heures de l'après-midi. La salle sanglotait et lançait des imprécations. Les jurés, des hommes respectables dont chacun payait un impôt d'au moins cinq cents francs par an, gardaient des visages renfrognés et sévères.

L'avocat était pâle, et la salle avait remarqué qu'il s'était retourné à plusieurs reprises pour lancer à son client un regard interrogateur. Mais celui-ci restait assis sans bouger, la tête enfoncée dans les épaules et le visage enfoui dans ses mains. Quand le procureur avait conclu en requérant la peine de mort, l'assistance s'était dressée d'un seul élan et avait scandé : " E-cha-faud, é-cha-faud ! " Les épaules de Fechtel avaient été secouées par des convulsions, et il avait fallu lui faire respirer des sels.

C'est après l'interruption de séance, soit à quatre heures de l'après-midi, que la parole avait été donnée à la défense.

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Lycol était resté un long moment sans pouvoir parler : les gens faisaient volontairement du bruit avec leurs pieds et leurs chaises, se mouchaient bruyamment. Le visage cramoisi tant il était énervé, l'avocat attendait en triturant sa feuille couverte d'une écriture régulière de bon élève.