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L'adolescent se dirigea vers le chêne, s'inclina très bas devant lui et pointa son doigt à l'endroit convenu.

- Creusez ici.

- Prenez les pelles ! cria Eropkine en se tournant vers le traîneau.

Les deux gaillards rappliquèrent et, après avoir craché dans leurs mains, se mirent à frapper le sol gelé. Curieusement, la terre céda facilement et, très vite, un tintement se fit entendre (Momus avait eu la flemme de creuser profond).

- Ça y est, Samson Kharitonovitch !

- Ça y est quoi ?

- Un récipient métallique.

Eropkine se laissa tomber à genoux et se mit à dégager les mottes avec ses mains.

Avec peine, en gémissant, il extirpa de la terre un récipient en cuivre vert-de-grisé par le temps (il s'agissait d'une vieille casserole datant sans doute

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d'avant l'incendie de 1812 et achetée cinquante kopecks chez un brocanteur). Dans la pénombre, reflétant la lanterne du traîneau, une pâle lueur vacilla.

- De l'or ! s'écria Eropkine. Plein d'or !

Il déversa dans sa paume une poignée de lourdes pièces rondes, l'approcha de ses yeux.

- Ce ne sont pas mes impériales ! Kouzma, gratte une allumette !

Puis il déchiffra à voix haute :

- " An-na im-pé-ra-tri-ce tou-te-puis-san-te... " Un trésor antique ! Il y a bien mille pièces d'or là-dedans !

Momus aurait préféré quelque chose d'un peu plus original, avec des caractères hébraïques ou au moins arabes, mais ça finissait par faire très cher. Il avait donc acheté des pièces de deux roubles en or datant de l'époque de l'impératrice Anna Ivanovna et des demi-impériales à l'effigie de la Grande Catherine, au prix de vingt roubles chaque. Bon, mille, c'était exagéré, mais il en avait tout de même acheté beaucoup ; par bonheur, les magasins d'antiquités de Soukharevka regorgeaient de ce genre d'articles. Plus tard, Samson Kharitonovitch compterait les pièces, on pouvait en être sûr, or leur nombre n'était pas fortuit. Choisi à dessein, il jouerait son rôle le moment venu.

- Tu es fichu, Samson, fit le jeune garçon dans un sanglot. La Mère de Dieu ne te pardonne pas, elle s'affranchit de toute dette à ton égard.

- Hein ? demanda Eropkine, abêti par tout cet éclat.

Une grande quantité de pièces d'or réunie en une seule fois produit un effet formidable. En billets, la

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somme n'est pas si astronomique que ça, mais en monnaie sonnante et trébuchante, elle fascine. Tout être avide en perd totalement la raison. Ce n'était pas la première fois que Momus usait de cet étrange pouvoir de l'or. Pour l'heure, l'essentiel était de ne pas laisser souffler Eropkine. Que la tête lui tourne, à ce vautour, qu'il en perde la boussole. Allez, Mimi, à toi de jouer !

- Soit, cette fois encore, tu as donné trop peu, soit il n'y a pas de pardon pour toi, prononça le fol en Christ d'un ton compatissant. Tu es voué à pourrir vivant, pauvre orphelin.

- Comment ça, pas de pardon ? s'alarma Eropkine.

Depuis les buissons, à cinq bonnes toises de là, on pouvait voir les gouttes de sueur qui perlaient à son front.

- Si ce n'est pas assez, je donnerai plus. J'ai tout l'argent qu'il faut. Combien, dis !

Paï'ssi ne répondait pas. Il se balançait d'un côté et de l'autre.

- Je vois. Je vois une sombre chambre. Des icônes aux murs, une veilleuse qui brûle. Je vois un édredon, des oreillers en duvet de cygne, beaucoup d'oreillers... Sous le lit, c'est le noir, les ténèbres d'Egypte. Là, se trouve le veau d'or... Un sac de jute, entièrement rempli de billets. C'est de lui que vient tout le mal !

L'affreux muet et les deux types munis de pelles s'approchèrent tout près, l'air hébété, tandis que le menton d'Eropkine se mettait à trembler.

- La Mè-ère de Dieu n'a pa-as besoin de ton a-argent, entonna le fol en Christ d'une curieuse voix entrecoupée de vociférations (la voilà qui nous fait

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les modulations de La Bayadère, se dit Momus). Ce qu'Elle veut, c'est que tu te pu-u-rifies. Que ton argent se purifie. Car il est sale, Samson, c'est pour ça qu'il ne t'apporte pas le bonheur. Il faut qu'un juste le sanctifie, que de sa main immaculée il le bénisse, et alors il sera purifié. Le plus juste des justes, un saint homme qui n'a qu'une seule jambe pour marcher, qu'un seul oil pour voir, qu'une seule main pour bénir.

- Et où trouverai-je un tel homme ? demanda plaintivement Eropkine en prenant Paï'ssi par les épaules et en le secouant. Où se trouve ce juste ?

L'adolescent pencha la tête, tendit l'oreille et prononça doucement :

- Une voix... Une voix va te parler... venant de la terre... Ecoute-la.

C'est alors que Mimi se livra à une fantaisie : brusquement elle retrouva son soprano habituel et entonna une chansonnette française tirée de l'opérette Le Secret de Joujou. Momus se prit la tête entre les mains : la diablesse s'était laissé emporter par le jeu, elle venait de tout gâcher !

- Il chante avec une voix d'ange ! s'exclama un des deux types, s'empressant de se signer. Il chante dans une langue céleste, le langage des anges !

- En français, crétin, grogna Eropkine. J'ai entendu dire que les bienheureux peuvent se mettre à parler des langues étrangères sans jamais les avoir apprises.

Et, à son tour, il se signa.

Soudain, Paï'ssi tomba à terre. Son corps était agité de convulsions, tandis que de sa bouche s'échappait une abondante écume.

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- Eh ! s'alarma Samson Kharitonovitch en se penchant. Attends avant de tourner de l'oil ! C'est quoi, cette voix ? Et dans quel sens ce saint homme va " purifier " mon argent ? Je vais le perdre, cet argent ? Ou je vais de nouveau le récupérer avec un supplément ?

Mais l'adolescent se contenta de se cabrer, de battre des pieds sur la terre gelée et de crier :

- Une voix... venant de la terre... une voix ! Eropkine se tourna vers ses acolytes et, troublé,

déclara :

- C'est vrai qu'il émane de lui un arôme merveilleux, un parfum de paradis !

" Encore heureux qu'elle sente bon, se dit Momus en riant, quand on sait qu'elle se lave avec L'Arôme du Paradis, un savon parisien à un rouble et demi la minuscule savonnette. "

Toutefois, il ne fallait pas trop prolonger la pause. Il était temps de passer à l'attraction qu'il avait soigneusement préparée. Ce n'était tout de même pas pour rien que, la veille au soir, il avait passé une heure à cacher sous les feuilles mortes un tuyau de jardin, qu'il avait ensuite recouvert de terre. Une des extrémités, terminée par une sorte d'entonnoir, se trouvait dans la main de Momus, l'autre, pourvue également d'un pavillon, mais plus large, avait été judicieusement coincée entre les racines du chêne. Pour parfaire le camouflage, Momus avait placé un filet sur l'orifice, qu'il avait recouvert de mousse. Le système était fiable, testé empiriquement, le tout étant simplement de remplir le plus possible ses poumons.

Et Momus fit de son mieux ; il prit son souffle, pressa l'orifice du tuyau contre ses lèvres et prononça d'une voix d'outre-tombe :

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- A minuit... Viens... A la chapelle Saint-Varso-nofi-i-i...

Le résultat était convaincant, impressionnant, même trop. Au point qu'il eut un effet pervers. Quand, des entrailles de la terre, monta une voix sourde, Eropkine poussa un cri et sursauta, ses hommes de main firent un bond de côté, si bien qu'aucun n'entendit le plus important : où apporter l'argent.

-... Près du monastère de Novopimenovski-i-i, précisa Momus.

De nouveau, complètement ahuri et sourd comme un pot, Eropkine n'entendit que la moitié du message.

- Hein ? Quel monastère ? demanda-t-il craintivement en s'adressant à la terre.

Il regarda tout autour, alla même jusqu'à fourrer son nez dans le creux de l'arbre, d'où venait la voix.

Bon, mais quoi faire ? La Force suprême n'allait tout de même pas lui répéter dix fois la même chose sous prétexte qu'il était sourd comme une bécasse. Ça risquait de tourner à la farce. Momus était en difficulté.