- Récite les paroles du Grand Serment, et tu seras à moi pour toujours ! D'accord ?
Momus avait prononcé le dernier mot suffisamment fort pour qu'il se répercute comme il le fallait entre les murs antiques. Eropkine enfonça la tête dans ses épaules et acquiesça.
- Toi, Azael, mets-toi à ma gauche, ordonna l'ermite à l'adolescent.
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Ce dernier contourna rapidement la table et se posta tout près.
- Lorsque s'éteindra la quatrième bougie, répétez ce que je dirai, mot pour mot, intima le mystérieux vieillard. Et plutôt que de me fixer comme ça, regardez en l'air !
S'étant assuré que les quatre futurs serviteurs du Malin avaient bien sagement levé la tête, Momus éteignit le dernier cierge, plissa les yeux et donna une tape de côté à Mimi en lui faisant signe de ne pas regarder.
Une nouvelle fois, il cria dans l'obscurité :
- En l'air ! En l'air !
D'une main, il tira le sac à lui, de l'autre, il s'apprêta à appuyer sur un bouton.
En haut, là où la lumière des cierges ne parvenait pas même lorsqu'ils étaient tous allumés, Momus avait fixé un Blitzlicht au magnésium, une toute nouvelle invention allemande utilisée en photographie. Quand il déchirerait les ténèbres de son éclat blanc insoutenable, Eropkine et ses coupe-jarrets seraient aveuglés et resteraient sans rien voir pendant cinq bonnes minutes. Pendant ce temps, la joyeuse trinité - le gentil Momus, la gentille Mimi et le gentil petit sac - se faufilerait par la porte de derrière, soigneusement graissée à l'avance.
Non loin, un traîneau américain attendait, avec un fringant petit cheval qui devait commencer à s'impatienter. Ils partiraient en trombe et, dès lors, Samson Kharitonovitch pourrait toujours courir pour les rattraper !
Ce n'était plus une opération, c'était une ouvre d'art!
A l'action !
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Momus pressa le bouton. Quelque chose grésilla, mais, à travers ses paupières fermées, il ne perçut aucun éclat.
Comme par un fait exprès, il fallait que ça rate juste à ce moment-là ! Ah, il était beau, le fameux progrès technique ! Lors de la répétition, tout s'était déroulé à la perfection, et voilà que, pour la première, c'était le fiasco complet !
Tout en se traitant mentalement de tous les noms, Momus ramassa le sac et tira Mimi par la manche. S'efforçant de ne pas faire de bruit, ils reculèrent en direction de la sortie.
Et là, le maudit Blitzîicht se réveilla : il se mit à siffler, flamboya vaguement, laissa échapper un nuage de fumée blanche, si bien que l'intérieur de la chapelle se trouva éclairé par une lumière faible et vacillante. On pouvait nettement distinguer quatre silhouettes figées d'un côté de la table, tandis que, du côté opposé, deux autres essayaient de filer en catimini.
- Arrêtez ! Où allez-vous ? brailla Eropkine de sa voix de fausset. Rends-moi mon sac ! Attrapez-les, les gars, ce sont des imposteurs ! Ah, les fripouilles !
Profitant de ce que la lumière s'était obscurcie, Momus se rua sur la porte, mais à cet instant quelque chose siffla dans l'air et un noud étroit enserra sa gorge. Ce diable de Kouzma avec son fouet de malheur ! Momus laissa tomber le sac et porta les mains à son cou en poussant des râles.
S'agrippant à lui sans rien comprendre, Mimi demanda :
- Momus, mon petit Momus, qu'est-ce que tu as ? Vite, sauvons-nous !
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Trop tard. De grosses mains surgies de la nuit l'attrapèrent par le col et le jetèrent par terre. Terrifié, incapable d'aspirer l'air, Momus perdit connaissance.
Quand il reprit ses sens, la première chose qu'il vit furent des ombres pourpres s'agitant sur le plafond noir, le long des fresques ternies par la fumée. Sur le sol, brillant d'une lueur vacillante, était posée une lanterne, celle du traîneau sans doute.
Momus comprit qu'il était allongé par terre, les mains attachées dans le dos. Il tourna la tête d'un côté et de l'autre, évalua la situation. Et ladite situation était désastreuse, pis que tout ce qu'on pouvait imaginer.
Toute recroquevillée sur elle-même, Mimi était accroupie et, au-dessus d'elle, telle une montagne, se dressait Kouzma, le monstre muet, caressant amoureusement son fouet, dont la seule vue donna à Momus un haut-le-cour. Sa gorge à la peau écor-chée lui cuisait.
Pour sa part, Eropkine était assis sur une chaise, en sueur, le visage cramoisi. Son Excellence avait dû se déchaîner pendant que Momus se trouvait dans une bienheureuse inconscience. Les deux hommes de main étaient grimpés sur la table et, se hissant sur la pointe des pieds, ils étaient en train de fixer quelque chose au-dessus d'eux. Regardant mieux, Momus distingua deux cordes qui pendaient, et ce dispositif lui déplut souverainement.
- Alors, comme ça, mes mignons, dit affectueusement Samson Kharitonovitch en voyant que Momus revenait à lui, on avait l'intention de plumer Eropkine ? Rusés, les gredins, rusés. Seulement voilà,
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Eropkine est encore plus malin. Vous vouliez faire de moi la risée de tout Moscou, c'est ça ? Bon-on... dit-il d'une voix traînante, comme pour faire durer le plaisir. Mais en attendant, c'est vous qui allez rigoler. Qui se paye la tête d'Eropkine est promis à un sort cruel, terrible. Pour faire passer l'envie aux autres.
- A quoi bon ce mélodrame, Votre Excellence ? tenta de plaisanter Momus, jouant les bravaches. Cela convient mal à votre personnage. Un conseiller d'Etat actuel, un pilier de la religion. Et puis il y a la justice, la police. Qu'ils châtient, pourquoi vous salir les mains ? Sans compter, cher ami, que vous n'êtes pas perdant. L'antique anneau d'or ne vous est-il pas acquis ? Si, il l'est. Il y a également le trésor. Gardez-le en guise, disons, de dommages-intérêts pour l'affront subi.
- C'est moi qui vais t'en donner, des dommages-intérêts, fit Samson Kharitonovitch en souriant uniquement avec ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat mort, effrayant. Bon, alors, c'est prêt ? cria-t-il à ses deux sbires.
Ces derniers sautèrent de la table.
- C'est prêt, Samson Kharitonovitch.
- Dans ce cas, allez-y, accrochez-le.
- Excusez-moi, mais qu'entendez-vous par " accrocher " ? s'alarma Momus quand on le souleva par les pieds. Ça dépasse toutes les... A moi ! Au secours ! Police !
- Vas-y, crie, ne te gêne pas, consentit Eropkine. De toute façon, si jamais quelqu'un venait à passer par ici en pleine nuit, il s'empresserait de faire son signe de croix et de prendre ses jambes à son cou.
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Brusquement, Mimi se mit à crier d'une voix stridente :
- Au feu ! A l'incendie ! Bonnes gens, au secours ! Voilà qui était judicieusement pensé : ce cri-là
ne risquait pas d'effrayer un éventuel passant. Au contraire, il accourrait pour leur venir en aide et se précipiterait au monastère pour faire sonner le tocsin. Momus se joignit donc à elle :
- Au feu ! A l'incendie ! Au feu !
Mais ils n'eurent pas le loisir de crier bien longtemps. De son poing monstrueux, l'infâme barbu frappa légèrement Mimi à la tête, et elle, pauvre petite hirondelle, s'affaissa et bascula face contre terre. Momus, quant à lui, sentit le fouet, tel un serpent brûlant, s'enrouler de nouveau autour de son cou, et son cri se mua en râle.
Les tortionnaires soulevèrent le captif et le hissèrent sur la table. Ils lui accrochèrent une corde à chacune des chevilles, tirèrent et, une minute plus tard, Momus se balançait, tel un grand Y, au-dessus des planches tout juste dégauchies. Sa barbe grise, en retombant, lui chatouillait le visage, sa tunique pendait à l'envers, découvrant ses jambes serrées dans une culotte de cavalier et des bottes à éperons. L'intention de Momus était d'enlever sa perruque grise dès qu'il aurait été dehors, de se débarrasser de ses haillons et de se faire passer pour un vaillant hussard. On aurait toujours pu courir pour reconnaître le " saint ermite ".
Ah, si seulement, à cet instant, il avait pu être dans la troïka avec Mimi d'un côté et le sac plein d'argent de l'autre... Mais au lieu de cela, trahi par cette fichue invention allemande, il se balançait, tête en bas, le visage tourné vers la porte toute